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— Tu le crois vraiment ? demanda Danny. Pendant un moment il la scruta attentivement, puis il secoua la tête. Non, je ne le crois pas.

— Et pourquoi ?

— Parce qu’il se fait du souci pour nous, dit Danny, choisissant ses mots avec discernement.

C’était d’autant plus difficile à expliquer qu’il ne comprenait pas très bien lui-même ce que ressentait son père. Les adultes étaient tellement compliqués ; à chaque décision ils s’embrouillaient dans les doutes, les réflexions sur les conséquences, les considérations relatives à l’amour-propre, aux sentiments d’affection et de responsabilité. Chaque décision comportait des inconvénients dont Danny ne saisissait pas toujours les implications. C’était vraiment très dur à comprendre.

— Il pense…, recommença Danny, glissant un regard furtif à sa mère.

Voyant qu’elle n’avait pas détourné ses yeux de la route pour le regarder, il se sentit la force de continuer.

— Il pense que nous risquons de souffrir de la solitude. Mais, en même temps, il se plaît ici et trouve que nous y sommes bien. Il nous aime et il ne veut pas que nous nous sentions seuls… ou tristes…, mais il pense que, même si nous le sommes, ce ne sera qu’un mauvais-moment-à-passer. Tu connais les mauvais-moments-à-passer ?

Elle hocha la tête.

— Oui, mon chéri, je les connais.

— Il a peur que si nous partions il ne puisse pas trouver du travail ailleurs. Que nous soyons obligés de mendier, ou quelque chose du genre.

— C’est tout ?

— Non, mais le reste est trop embrouillé. Parce qu’il a changé.

— Oui, dit-elle avec un début de soupir.

La pente devint moins raide et elle passa la troisième avec précaution.

— Je n’invente rien, Maman. Je te le jure.

— Je le sais, dit-elle en souriant. C’est Tony qui t’a dit tout ça ?

— Non, répondit-il. Je le sais tout seul. Le docteur n’a pas cru à Tony, n’est-ce pas ?

— Ne t’occupe pas du docteur, dit-elle. Moi, je crois en Tony. Je ne sais pas ce qu’il est ni qui il est, s’il fait partie de toi… ou s’il vient du dehors, mais je crois en lui, Danny. Et si toi… ou lui… vous considérez qu’il faut partir, nous partirons. Nous partirons tous les deux et nous rejoindrons Papa au printemps.

Un fol espoir illumina son regard.

— Où irons-nous ? Dans un motel ?

— Mon chéri, nous ne pourrions pas nous payer une chambre de motel. Il faudrait aller chez ma mère.

La lueur d’espoir qui avait éclairé son visage s’éteignit.

— Je sais…, dit-il, puis il s’arrêta.

— Tu sais quoi ?

— Rien, marmonna-t-il.

La pente s’accentua de nouveau et elle rétrograda en seconde.

— Non, prof, je t’en prie, ne me cache rien. Il y a des semaines que nous aurions dû avoir cette conversation. S’il te plaît, dis-moi ce que tu as sur le cœur. Je ne me fâcherai pas. Je ne pourrai pas me fâcher parce que c’est trop important. Parle-moi franchement.

— Je sais comment tu te sens chez ta mère, dit Danny en soupirant.

— Comment est-ce que je me sens ?

— Mal, dit Danny. Tu te sens mal, tu es triste, et tu lui en veux, dit-il d’une voix chantante qui n’était pas la sienne et qui effraya Wendy. C’est comme si elle n’était pas vraiment ta mère. Comme si elle voulait te manger. (Il la regarda, affolé.) Moi non plus, je ne me plais pas chez elle. Elle s’imagine toujours qu’elle serait une meilleure maman que toi, et elle passe son temps à essayer de m’enlever à toi. Maman, je ne veux pas aller chez elle. Je préfère rester à l’Overlook.

Wendy était bouleversée. Ses rapports avec sa mère s’étaient-ils donc envenimés à ce point ? Dieu, mais quel enfer ç’avait dû être pour l’enfant s’il avait vraiment pu lire dans leurs esprits et voir ce qu’elles pensaient l’une de l’autre ! Elle se sentait nue comme un ver, comme si on l’avait surprise en train de commettre un acte obscène.

— D’accord, dit-elle. J’ai compris, Danny.

— Tu es fâchée contre moi, dit-il d’une petite voix étranglée, proche des larmes.

En voyant le panneau qui indiquait SIDEWINDER 20 KM Wendy se détendit un peu. À partir de là, la route devenait meilleure.

— Je voudrais te poser encore une question, Danny, et que tu y répondes aussi franchement que possible. Tu veux bien le faire ?

— Oui, Maman, dit-il d’une voix à peine audible.

— Est-ce que ton papa s’est remis à boire ?

— Non, répondit-il, étouffant les deux mots qui brûlaient de nuancer la négation catégorique : pas encore.

Wendy se détendit. Elle posa sa main sur la cuisse de Danny et la serra à travers la toile de jean.

— Ton papa a fait un effort de volonté surhumain, dit-elle doucement. Parce qu’il nous aime. Et nous, nous l’aimons aussi, n’est-ce pas ?

Il inclina gravement la tête en signe d’assentiment.

Se parlant presque à elle-même, elle poursuivit :

— Ce n’est pas un homme parfait, mais il essaie… Danny, il essaie ! Quand il… s’est arrêté de boire, sa vie est devenue un enfer. Elle l’est toujours. Je crois que s’il n’avait pas pensé à nous il aurait abandonné la lutte. Je souhaite bien faire, mais je ne sais pas s’il vaut mieux partir ou rester. C’est comme si on était pris entre deux feux.

— Je sais.

— Veux-tu faire quelque chose pour moi, prof ?

— Quoi ?

— Essaie de faire venir Tony. Là, maintenant. Demande-lui si nous sommes en sécurité à l’Overlook.

— J’ai déjà essayé, dit Danny lentement. Ce matin.

— Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda Wendy. Qu’est-ce qu’il t’a dit ?

— Il n’est pas venu, dit Danny. Tony n’est pas venu.

Et soudain il éclata en sanglots.

— Danny, dit-elle, effrayée. Ne pleure pas, mon chéri, je t’en prie !

La camionnette s’était déportée et, voyant avec horreur qu’elle avait traversé la ligne continue, elle la redressa d’un coup de volant.

— Ne m’emmène pas chez grand-maman, supplia Danny à travers ses larmes. Je t’en prie, Maman, je ne veux pas y aller, je veux rester avec Papa.

— Bien sûr, dit-elle doucement. C’est ce que nous ferons.

Elle tira un kleenex de la poche de sa chemise de cow-boy et le lui tendit.

— Nous resterons ici. Et tout ira très bien, mon lapin. Très, très bien.

23.

AU TERRAIN DE JEUX

Remontant sa fermeture éclair jusqu’au menton, Jack sortit sur la véranda où la lumière éblouissante le fit cligner des yeux. Il tenait dans sa main gauche une tondeuse à haies qui marchait sur piles. De sa main droite, il tira un mouchoir propre de la poche arrière de son pantalon, s’en essuya les lèvres et le remit à sa place. La radio avait annoncé de la neige. C’était difficile à croire, bien qu’il pût voir s’amonceler les nuages à l’horizon.

Il fit passer la tondeuse dans l’autre main et s’engagea sur le chemin du parc aux buis. Ce ne serait pas long ; quelques retouches suffiraient. Les nuits froides avaient certainement dû ralentir leur croissance. Un duvet avait poussé aux oreilles du lapin, des ergots verts avaient jailli aux deux pattes avant du chien, mais les lions et le buffle étaient parfaitement nets. Une petite tonte ferait l’affaire et, après, la neige pourrait tomber.

Il quitta l’allée de béton qui s’arrêtait net comme un plongeoir devant la piscine vidée et emprunta le chemin de gravier qui serpentait entre les buis taillés pour aboutir au terrain de jeux. Il se dirigea vers le lapin et poussa le bouton sur la poignée de la tondeuse, qui se mit à ronronner doucement.