Jack se mit brusquement une main devant les yeux puis la retira, espérant que les animaux se seraient remis à leur place, mais il n’en était rien. Il laissa échapper un gémissement sourd. Du temps où il buvait, il avait toujours redouté qu’il ne lui arrive une expérience de ce genre. Chez les ivrognes on appelait ça une crise de delirium tremens. Quand ce brave vieux Ray Milland en avait eu une dans Lost Weekend, il avait vu de la vermine sortir des murs.
Mais comment appeler ça quand on n’avait pas touché à une seule goutte d’alcool ?
La question s’était voulue académique, mais son cerveau lui fournit immédiatement la réponse :
Ça s’appelle la folie.
Regardant de plus près les animaux en buis taillé, il observa d’autres changements, survenus pendant qu’il s’était couvert les yeux de la main. Le chien, qui s’était encore rapproché, n’était plus couché, mais semblait courir, les hanches fléchies, une patte antérieure rejetée vers l’arrière, l’autre lancée en avant. Il avait entrouvert sa gueule de buis et de petites branches piquantes hérissaient ses babines de dents pointues et méchantes. Dans l’épaisseur du feuillage Jack crut même remarquer deux trous qui le fixaient comme des yeux.
Pourquoi faut-il les tailler ? se demanda-t-il, proche de l’hystérie ! Ils sont parfaits.
Il y eut un bruit sourd et, malgré lui, il fit un pas en arrière. Il venait de s’apercevoir que l’un des deux lions sur sa droite baissait la tête maintenant et s’était encore rapproché de la barrière, qu’il touchait presque de sa patte avant droite. Grands dieux, comment tout cela allait-il se terminer ?
Le lion va bondir sur toi et t’avaler d’un coup comme dans les contes de fées.
Le lion de gauche s’était avancé lui aussi et son museau touchait les planches de la barrière. Croyant discerner un sourire narquois sur la gueule de la bête, Jack recula un peu plus. Le sang lui battait furieusement aux tempes et sa respiration sèche lui raclait la gorge. Le buffle aussi s’était mis en mouvement, contournant le lapin par-derrière. Il avait lui aussi la tête baissée et semblait viser Jack de ses cornes de feuillage. La difficulté était qu’il ne pouvait pas les surveiller tous à la fois.
Il se cacha les yeux derrière les mains, se frotta le front, et les tempes douloureuses, s’agrippa les cheveux, et s’efforça de garder les yeux fermés aussi longtemps qu’il put, mais la peur finit par l’emporter et, avec un cri, il arracha ses mains de son visage.
Près du terrain de golf, le chien se dressait sur ses pattes arrière comme s’il mendiait un sucre. Le buffle contemplait le court de roque d’un air indifférent, dans la même position que lorsque Jack était arrivé avec sa tondeuse. Le lapin, debout sur ses pattes arrière, le ventre fraîchement tondu à l’air, dressait ses oreilles au moindre bruit. Les lions, immobiles, étaient solidement plantés de part et d’autre de l’allée.
Il resta longtemps sans pouvoir bouger. Quand enfin sa respiration haletante se fut calmée, il prit le paquet de cigarettes qu’il avait dans la poche mais dans son énervement en laissa tomber quatre sur l’allée de gravier. Sans quitter des yeux les buis, de peur qu’ils ne se remissent à bouger, il se baissa pour les ramasser, en fourra trois pêle-mêle dans le paquet et alluma la quatrième. Après avoir tiré deux profondes bouffées, il la jeta et l’écrasa du pied. Après quoi il alla ramasser la tondeuse.
— Je dois être très fatigué, dit-il, trouvant tout naturel de se parler à lui-même. Il n’avait pas du tout l’impression, ce faisant, de se conduire comme un fou. Je suis miné par les soucis. Les guêpes…, la pièce…, le coup de téléphone d’Al. Mais ça va mieux maintenant.
Il repartit en direction de l’hôtel. Il aurait été plus prudent, certes, de faire un détour pour éviter les buis, mais, prenant son courage à deux mains, il remonta directement par l’allée qu’ils flanquaient. Une légère brise les agitait, rien d’autre. Il avait tout inventé. Il avait eu très peur, mais c’était fini à présent.
Il fit une halte dans la cuisine de l’hôtel pour prendre deux Excedrin, puis il descendit au sous-sol où il s’occupa à trier les vieux papiers jusqu’à ce qu’il entendît le bruit lointain de la camionnette qui brinquebalait dans l’allée. Tout à fait remis de ses émotions, il alla à leur rencontre. Il n’éprouvait pas le besoin de leur raconter son hallucination. Il avait eu une crise de peur un peu paranoïaque, mais tout était rentré dans l’ordre.
24.
LA NEIGE
Le jour tombait.
Ils étaient sortis tous les trois sur le porche. Jack, au milieu, avait passé son bras gauche autour des épaules de Danny et son bras droit autour de la taille de Wendy. Dans la lumière pâlissante, ils regardaient tomber la neige qui leur enlevait la liberté de partir.
À deux heures et demie, le ciel s’était complètement bouché et une heure plus tard il s’était mis à neiger. Cette fois-ci, on n’avait pas besoin de la météo pour savoir que ce n’était plus une de ces petites bourrasques dont il ne resterait aucune trace dans une heure ou deux. Les flocons tombèrent d’abord à la verticale, recouvrant le paysage d’une couche uniforme. Mais, au bout d’une heure, le vent du nord-ouest s’était levé et la neige avait commencé à s’amonceler contre le porche et les talus bordant l’allée de l’hôtel. Au-delà de la pelouse, la route avait disparu sous un épais linceul blanc et les silhouettes des buis avaient commencé à s’empâter. Dès son retour, Wendy avait complimenté Jack sur le beau travail qu’il avait fait à la buissaie. « Tu trouves ? » avait-il demandé, sans plus. Les animaux de buis étaient maintenant sous des monceaux de neige.
Leurs préoccupations n’étaient pas les mêmes, mais, curieusement, ils éprouvaient le même soulagement ; ils avaient dépassé le point de non-retour.
— Le printemps viendra-t-il un jour ? murmura Wendy.
Jack la serra plus fort.
— Plus tôt que tu ne le crois. Et si nous rentrions prendre notre souper ? Il fait froid ici.
Elle sourit. Tout l’après-midi, Jack lui avait paru distant et…, eh bien, étrange. Mais maintenant il semblait être redevenu lui-même.
— C’est une excellente idée. Qu’en dis-tu, Danny ?
— D’accord.
Alors ils rentrèrent à l’intérieur et le vent, redoublant de violence, prit cette tonalité grave qu’il allait garder toute la nuit. C’était un bruit qu’ils allaient apprendre à bien connaître. Les flocons de neige tourbillonnaient et virevoltaient sur le porche et l’Overlook avec ses fenêtres sombres dentelées de neige tenait tête à la tempête comme il l’avait toujours fait depuis trois quarts de siècle. Il paraissait indifférent à son isolement ; peut-être même éprouvait-il une certaine satisfaction à se voir coupé du monde. Emprisonnés dans sa coquille comme des microbes pris dans les entrailles d’un monstre, ses trois hôtes vaquaient comme tous les soirs à leurs occupations habituelles.
25.
DANS LA CHAMBRE 217
Une semaine et demie plus tard, l’Overlook et sa pelouse étaient ensevelis sous cinquante centimètres d’une neige fine et craquante. Les animaux de buis y étaient enfoncés jusqu’aux hanches ; le lapin, dressé sur ses pattes arrière gelées, semblait émerger d’un lac d’albâtre. Certaines congères atteignaient jusqu’à un mètre et demi de hauteur. Le vent les remodelait sans cesse, en dunes sinueuses aux formes changeantes. Par deux fois Jack avait dû chausser ses raquettes pour aller chercher dans la remise la pelle avec laquelle il enlevait la neige du porche. Puis, lassé, il s’était contenté de déblayer devant la porte un chemin qui offrait également à Danny une petite piste pour son traîneau. C’était le long de l’aile ouest que s’étaient formées les congères les plus impressionnantes dont certaines s’élevaient jusqu’à sept mètres de haut. Elles étaient séparées par des plages où le souffle du vent avait dénudé complètement la pelouse. Les fenêtres du premier étage étaient bloquées et, dans la salle à manger, à la place de l’admirable vue qui avait tant frappé Jack le jour de la fermeture, il n’y avait plus qu’un écran de cinéma vide. Depuis huit jours les lignes téléphoniques étaient coupées et le seul moyen de communication avec le monde extérieur était le poste émetteur dans le bureau d’Ullman.