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Il neigeait tous les jours à présent. Quelquefois ce n’étaient que des brèves bourrasques qui saupoudraient de neige la croûte brillante. Mais, d’autres fois, c’étaient de véritables blizzards qui hurlaient comme des furies et faisaient trembler et geindre le vieil hôtel dans son cocon de neige. La nuit, la température restait au-dessous de moins quinze et, bien que le thermomètre à côté de la porte de la cuisine grimpât quelquefois jusqu’à moins cinq en début d’après-midi, le vent, coupant comme une lame, rendait indispensable le port du passe-montagne. Ils sortaient quand même, dès qu’il faisait beau, emmitouflés dans deux épaisseurs de vêtements. Pour se protéger les mains, ils enfilaient des mitaines par-dessus leurs gants. Sortir était devenu une sorte d’idée fixe. L’hôtel était entouré du double sillon du traîneau Flexible Flyer de Danny. Les variations sur le thème de la course en traîneau semblaient infinies : Danny monté sur le traîneau tiré par ses parents ; Papa, pouffant de rire, tiré tant bien que mal par Wendy et Danny (c’était tout juste possible sur la croûte verglacée et tout à fait impossible quand celle-ci était saupoudrée de neige fraîche) ; Danny et Maman sur le traîneau ; Wendy, seule sur le traîneau, tirée par Papa et Danny qui, soufflant des bouffées de vapeur blanche, feignaient de peiner comme des bêtes de somme. Ils riaient beaucoup pendant ces courses en traîneau autour de la maison, mais le sauvage hululement du vent écrasait leurs rires et les faisait paraître forcés.

Ils avaient aperçu des empreintes dans la neige et un jour un troupeau de cinq caribous s’était arrêté au-dessous du parapet de l’hôtel. Ils les avaient observés à tour de rôle avec les jumelles Zeiss-Ikon de Jack, et Wendy avait ressenti une impression d’irréalité à les regarder, comprenant soudain que désormais, jusqu’à la fonte des neiges au printemps, cette route appartiendrait davantage aux caribous qu’à eux. Tout ce qui avait été bâti par l’homme ne comptait plus guère à présent. Et les caribous eux-mêmes, plantés dans la neige jusqu’aux genoux, semblaient en être conscients. Abandonnant les jumelles et prétextant le déjeuner à préparer, elle s’était réfugiée à la cuisine pour pleurer et tenter de se soulager de cette tristesse refoulée qui opprimait son cœur. Elle pensait aux caribous, aux guêpes que Jack avait mises dehors sur la plate-forme derrière la cuisine pour les faire mourir de froid sous leur bol en pyrex.

Dans la remise, accrochées à des clous, ils avaient découvert toute une collection de raquettes de neige et Jack avait réussi à trouver pour chacun une paire à sa taille, quoique celle de Danny fût un peu grande. Jack s’en tirait fort honorablement ; bien qu’il n’eût pas chaussé des raquettes depuis son enfance à Berlin, dans le New Hampshire, il réapprit rapidement à s’en servir. Wendy n’était pas très enthousiaste ; après un quart d’heure de marche sur ces grosses raquettes encombrantes, ses jambes et ses chevilles lui faisaient atrocement mal. Mais Danny se piqua au jeu et fit de son mieux pour attraper le coup. Il tombait encore souvent, mais Jack était satisfait de ses progrès. Il disait que d’ici au mois de février Danny serait si fort qu’il leur ferait la pige.

Aujourd’hui il faisait gris et dès avant midi le ciel avait commencé à cracher de la neige. La radio, qui prédisait vingt à trente centimètres de neige de plus, n’arrêtait pas d’encenser la déesse Précipitation, bénédiction des skieurs du Colorado. Assise dans sa chambre, Wendy tricotait une écharpe tout en se disant rageusement qu’elle savait exactement où les skieurs pouvaient se foutre toute cette neige.

Jack était au sous-sol. Il était descendu vérifier la chaudière — ces visites de contrôle étaient devenues rituelles depuis que la neige les avait emmurés — et, après s’être assuré que tout allait bien, il s’était dirigé vers le passage voûté. Il avait vissé une ampoule pour s’éclairer et, assis sur un vieux siège de camping qu’il avait trouvé là, il feuilletait les vieilles archives tout en s’essuyant constamment la bouche de son mouchoir. Il avait trouvé, glissées entre les factures pro forma, les récépissés d’expédition et les reçus, des choses bizarres, inquiétantes. Un lambeau de drap taché de sang, un ours en peluche désarticulé et qui semblait avoir été déchiqueté, une feuille de papier à lettres de femme toute froissée et qui, sous l’odeur musquée du temps, gardait encore un relent de parfum. Le bleu de l’encre était passé et la lettre était restée inachevée : Tommy, mon chéri, je n’arrive pas à réfléchir ici comme je l’avais espéré. Chaque fois que j’essaie de penser — à toi bien sûr, car à qui d’autre penser — je suis sans cesse dérangée. Et je fais des rêves étranges où j’entends frapper des coups dans la nuit… C’est drôle, n’est-ce pas ? C’était tout. La lettre portait la date du 27 juin 1934. Elle le fascinait, sans qu’il sût dire pourquoi. Il avait l’impression que toutes les pièces de ce puzzle devaient s’emboîter les unes dans les autres ; mais il fallait trouver celles qui manquaient pour que tout se mît en place. Alors il persévéra, poursuivant ses recherches, tout en s’essuyant les lèvres et sursautant chaque fois que la chaudière derrière lui se rallumait en rugissant.

Danny était de nouveau devant la porte de la chambre 217, avec le passe-partout dans sa poche. Il fixait sur la porte un regard absent, hypnotisé. Sous sa chemise de flanelle, ses muscles se contractaient involontairement et il chantonnait doucement un air monocorde.

Il n’avait nullement souhaité revenir ici après l’histoire de l’extincteur. Il était effrayé de se retrouver devant cette porte et plus encore d’avoir désobéi à son père en prenant le passe-partout.

Mais il avait fallu qu’il revienne. Il avait cédé une première fois à la curiosité, sans la satisfaire. Il avait mordu à l’hameçon et maintenant il était pris ; sa curiosité inassouvie le hantait à longueur de journée comme un chant de sirène. D’ailleurs, Mr Hallorann lui avait bien dit : Je crois que tu n’as rien à craindre ici.

(Tu as promis.)

(Les promesses sont faites pour être rompues.)

Mr Hallorann avait certainement raison. C’était parce qu’il n’y avait rien à craindre qu’il les avait laissé emprisonner par la neige sans rien dire.

(Tu n’auras qu’à fermer les yeux et la vision disparaîtra.)

Ce qu’il avait vu dans la suite présidentielle avait disparu. Et il s’était rendu compte que le serpent n’était qu’un tuyau d’extincteur tombé sur la moquette. Il n’y avait rien, absolument rien à craindre dans cet hôtel et si pour se le prouver il avait besoin de pénétrer dans cette chambre, ne fallait-il pas le faire ?

En venant il s’était arrêté devant l’extincteur et, le cœur battant follement, il avait remis la lance en cuivre sur son support. Il l’avait tapotée du doigt en murmurant : « Vas-y, mords-moi ! Vas-y, mords, espèce d’imbécile ! Tu n’y arrives pas, hein ? Tu n’es rien d’autre qu’un misérable tuyau d’extincteur. Tout ce que tu sais faire, c’est t’étaler par terre. Vas-y, mais vas-y donc ! » Sa bravade lui avait paru d’une audace insensée.