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Danny tira le passe-partout de sa poche et le glissa dans la serrure.

Il palpa la clef, la caressa de ses doigts. Il avait la bouche sèche et ne se sentait pas très bien. Il tourna la clef et le pêne sortit facilement de la gâche.

(Ce n’est pourtant pas le croquet, les maillets sont trop courts, ce jeu s’appelle…)

Danny poussa la porte qui s’entrebâilla sans le moindre grincement. Une grande pièce — à la fois chambre et living — s’ouvrait devant lui. Il y faisait sombre, non pas à cause des congères, qui n’arrivaient pas encore au niveau du deuxième étage, mais parce que deux semaines auparavant son père avait fermé tous les volets de l’aile ouest.

Dans l’entrée il tâtonna, puis trouva l’interrupteur qui alluma deux ampoules dans un plafonnier en cristal taillé. Danny entra et, regardant autour de lui, vit une moelleuse moquette d’un vieux rose reposant, un grand lit avec un couvre-lit et un secrétaire.

S’avançant encore de quelques pas, il put s’assurer qu’il n’y avait rien dans cette chambre, absolument rien d’anormal. Ce n’était qu’une pièce vide et froide — Papa chauffait l’aile est aujourd’hui. Une commode et une table de nuit sur laquelle on avait posé une bible Gédéon complétaient l’ameublement. Au fond, la porte entrebâillée du placard laissait voir une rangée de cintres d’hôtel, indécrochables pour qu’on ne puisse pas les voler. À gauche, la glace en pied de la porte de la salle de bains lui renvoyait le reflet de son visage blême.

Il regarda son sosie et le salua gravement de la tête.

Oui, c’était là que ça se trouvait. S’il y avait quelque chose à trouver, c’était bien là, dans la salle de bains. Son sosie s’avançait toujours, comme s’il voulait sortir du miroir, puis tendit la main et la pressa contre celle de Danny. Quand la porte de la salle de bains s’ouvrit, le sosie s’éloigna de biais et Danny put glisser un regard à l’intérieur.

C’était une salle de bains toute en longueur qui, avec son luxe démodé, faisait penser à un wagon-salon de train Pullman. Le sol était recouvert d’un carrelage de petites dalles hexagonales. Au fond trônait un W.C. à couvercle levé, à droite il y avait un lavabo surmonté d’une armoire de toilette à glace, et à gauche une grande baignoire blanche à pieds griffus, dont le rideau de douche était tiré. Comme un somnambule, Danny se dirigea vers la baignoire. Il avait l’impression de se trouver dans un rêve, un des rêves de Tony. S’il écartait le rideau de douche, il découvrirait peut-être quelque chose d’agréable, quelque chose que Papa avait oublié ou que Maman avait perdu, quelque chose qui leur ferait plaisir…

Il fit glisser le rideau de douche.

La femme qui gisait dans la baignoire était morte depuis longtemps. Elle était toute gonflée et violacée et son ventre, ballonné par les gaz et ourlé de glace, émergeait de l’eau gelée comme une île de chairs livides. Elle fixait sur Danny des yeux vitreux, exorbités comme des billes. Un sourire grimaçant étirait ses lèvres pourpres. Ses seins pendillaient, les poils de son pubis flottaient à la surface et ses mains congelées se recroquevillaient comme des pinces de crabe sur les bords godronnés de la baignoire en porcelaine.

Danny hurla sans qu’aucun son ne sortît de sa gorge ; le cri refoulé plongea au fond de son être comme une pierre qui tombe au fond d’un puits. Il recula de nouveau, faisant tinter le carrelage sous ses pas, et subitement il sentit que dans son affolement il s’était inondé d’urine.

Alors la femme se mit sur son séant.

Toujours grimaçante, elle rivait sur Danny ses énormes yeux exorbités. Ses paumes mortes crissaient sur la porcelaine, ses seins se balançaient comme de vieux punching-balls craquelés. Quand elle se leva, on entendit un bruit à peine perceptible de bris d’échardes de glace, mais elle ne respirait pas : ce n’était qu’un cadavre, mort depuis des années.

Les yeux écarquillés, les cheveux dressés sur la tête comme des piquants de hérisson, Danny fit volte-face et s’enfuit à toutes jambes vers la porte extérieure qu’il trouva refermée. Sans penser qu’elle n’était peut-être pas verrouillée et qu’il suffisait de tourner la poignée pour sortir, il se mit à cogner dessus et à pousser des hurlements déchirants qu’aucune oreille humaine ne put entendre. La morte au ventre ballonné, aux cheveux desséchés, qui gisait, magiquement embaumée, depuis des années dans cette baignoire, s’était levée et, les bras tendus, s’était lancée à sa poursuite. Il l’entendait s’approcher, mais dans son affolement il ne trouvait d’autre défense que de cogner encore plus désespérément sur cette porte qui se refusait à s’ouvrir.

Tout à coup, une voix calme et rassurante se fit entendre, la voix de Dick Hallorann. Et Danny, qui avait retrouvé la sienne, se mit à pleurer doucement, non pas de peur mais de soulagement.

(Je ne crois pas que tes visions puissent te faire de mal…, pas plus que les images dans un livre… Si tu fermes les yeux, elles disparaîtront.)

Il ferma les yeux, serra les poings et se concentra si fort que ses épaules se contractèrent.

(Il n’y a rien, rien du tout, RIEN, RIEN DU TOUT !)

Quelques minutes passèrent. Il commençait tout juste à se détendre, à réaliser que la porte était forcément ouverte et qu’il pouvait s’enfuir, quand deux mains puantes, tuméfiées, suintantes de l’humidité des années, se refermèrent doucement autour de son cou et le forcèrent à se retourner et à regarder dans les yeux le visage violacé de la mort.

QUATRIÈME PARTIE

PRISONNIERS DE LA NEIGE

26.

AU PAYS DES RÊVES

Le tricot lui donnait sommeil. Aujourd’hui, même Bartok lui aurait donné sommeil, mais ce n’était pas du Bartok qui passait sur le petit électrophone, c’était du Bach. Ses mains ralentissaient de plus en plus et, au moment où son fils faisait la connaissance de l’hôte permanente de la chambre 217, Wendy s’était endormie, son tricot sur les genoux. La pelote de laine et les aiguilles montaient et descendaient au rythme régulier de sa respiration. Son sommeil était profond, sans rêve.

Jack Torrance dormait lui aussi, mais d’un sommeil léger et agité, peuplé de rêves qui paraissaient presque trop vrais pour n’être que des rêves.

Ses paupières avaient commencé à s’alourdir alors qu’il feuilletait des liasses de factures de lait. À raison de cent factures par liasse, ça devait faire au total des dizaines de milliers de factures, mais il jetait un coup d’œil à chaque facture, craignant de laisser passer par négligence la pièce à conviction qu’il cherchait et qui, il en était persuadé, devait se trouver quelque part ici. Il était comme quelqu’un qui cherche à tâtons le commutateur dans une pièce obscure ; s’il le trouvait, tout s’éclairerait.

Il avait bien réfléchi au coup de téléphone d’Al Shockley et à la promesse qu’il lui avait faite. Son expérience étrange du terrain de jeux l’avait aidé à prendre une décision. Ses hallucinations ressemblaient à de véritables manifestations psychotiques. Il était persuadé qu’il fallait voir en elles la révolte de son cerveau contre son renoncement au livre sur l’Overlook, renoncement qu’Al lui avait réclamé sur un ton si impérieux. Elles étaient peut-être le signal d’alarme le prévenant qu’à force de se laisser piétiner il finirait par perdre tout respect de lui-même. Il fallait qu’il écrive ce livre, même s’il fallait renoncer, pour cela, à l’amitié d’Al. Il raconterait l’histoire de l’hôtel aussi franchement, aussi simplement que possible. L’introduction serait le récit de ses hallucinations dans le parc aux buis. Le titre, sans être génial, serait fonctionnel : L’Overlook ou les mystères d’une station de montagne. Il dirait la vérité, non pas pour se venger d’Al, de Stuart Ullman, de George Hatfield ou de son père (bien que ce fût un misérable ivrogne et un tyran domestique), ni d’ailleurs de qui que ce soit d’autre. Il l’écrirait parce que l’Overlook l’avait ensorcelé — pouvait-on imaginer une explication plus simple ou plus vraie ? — et pour la même raison que l’on écrivait toute grande œuvre littéraire, que ce soit de la fiction ou non : pour dire la vérité, laquelle finit toujours par éclater. Il l’écrirait parce qu’il avait besoin de l’écrire.