Mike s’était sauvé trois ans plus tard, quand Jack avait douze ans ; bénéficiaire d’une bourse confortable, il était entré à l’université de New Hampshire. Un an plus tard, leur père était mort, terrassé par une attaque d’apoplexie pendant qu’il préparait un patient pour une opération. Il s’était écroulé dans son uniforme blanc à la chemise flottante, mort peut-être avant même de toucher le carrelage noir et rouge, et trois jours plus tard l’homme qui avait dominé la vie de Jacky, l’irrationnel dieu-fantôme blanc, était sous terre.
Sur la pierre tombale, on avait gravé Mark Anthony Torrance, père aimant. À cela, Jack aurait volontiers ajouté une ligne : il savait jouer à l’ascenseur.
Le vieux Torrance avait souscrit plusieurs assurances-vie. Certains collectionnent les assurances comme d’autres collectionnent les timbres ou les monnaies et il était de ceux-là. L’argent de l’assurance commençait à rentrer au même moment où cessaient les paiements aux assureurs et les dépenses pour l’alcool. Pendant cinq ans ils avaient été riches, ou presque…
Dans son sommeil tourmenté, un visage surgit devant ses yeux, comme dans un miroir.
(Le visage hébété de sa mère qui, battue et sanglante, sortait de dessous la table et se relevait en disant : « De la part de ton père. Je répète, un message important de la part de ton père. Reste à l’écoute pour entendre notre émission, l’Heure du Bonheur. Je répète… »)
La voix s’éloigna puis se tut. D’autres voix retentissaient faiblement comme un écho désincarné venu du fond d’un long couloir obscur.
(Excusez-moi, Mr Ullman, mais est-ce que ce n’est pas)… la réception, avec ses classeurs, le grand bureau d’Ullman, le registre blanc, déjà en place pour l’an prochain (jamais pris de court, ce sacré Ullman), toutes les clefs soigneusement suspendues à leurs crochets, le poste de radio sur son étagère.
(Il manque une clef, laquelle, le passe-partout ! Passe-partout, passe-partout, qui a pris le passe-partout ?) Si nous faisions un tour à l’étage, nous découvririons peut-être le coupable.
Il alluma le poste. Les émissions des particuliers arrivaient par bribes, en petites explosions crépitantes. Changeant de fréquence et tournant le bouton de sélection, il attrapa au passage des bouffées de musique, les nouvelles, un pasteur haranguant une foule de fidèles qui gémissaient doucement, les prévisions météorologiques, enfin une autre voix sur laquelle il revint pour la capter. C’était la voix de son père.
— Tue-le. Il faut le tuer, Jacky. Et elle aussi. Parce qu’un vrai artiste doit souffrir. Parce que tout homme tue ce qu’il aime. Parce qu’ils n’arrêteront jamais de conspirer contre toi, d’essayer de t’étouffer, de te faire sombrer. À la minute où je te parle, ton fils se trouve là-haut en violation flagrante de tes ordres. C’est une canaille. Punis-le, Jacky, rosse-le, rosse-le à mort. Bois un verre, Jacky, mon petit, et nous jouerons à l’ascenseur. Je t’accompagnerai quand tu iras lui administrer sa correction. Je sais que tu pourras le faire, j’ai confiance en toi. Il faut le tuer. Il faut le tuer, Jacky, et elle aussi. Parce qu’un vrai artiste doit souffrir. Parce que tout homme…
— Non ! s’écria-t-il tout à coup. Tu es mort et enterré, tu ne vis plus, je ne te veux plus !
Parce qu’il avait renié la partie de lui-même qui venait de son père, ce père revenait à la charge maintenant et s’introduisait sournoisement chez lui, dans cet hôtel à trois mille kilomètres de la Nouvelle-Angleterre où il avait vécu et où il était mort. Non, ce n’était pas juste !
Il souleva à bout de bras le poste de radio et le jeta à terre où il se fracassa en mille morceaux, crachant des vieux ressorts et de vieux tubes. C’était comme s’il avait joué à l’ascenseur avec le poste de radio. La voix de son père s’évanouit et dans le bureau de réception froid et impersonnel on n’entendit plus que celle de Jack qui répétait inlassablement :