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Les paroles étaient chantées avec une ironie si féroce que Wendy aurait été moins effrayée par le silence. Mais elle avait décidé de parler à Jack et elle se mit à descendre l’escalier vers le hall.

28.

« C’ÉTAIT ELLE ! »

Assis dans l’escalier, Jack avait pu entendre, à travers la porte fermée, le murmure des paroles consolatrices que Wendy susurrait à Danny et son désarroi s’était transformé en colère. Au fond, rien n’avait changé. Rien dans l’attitude de Wendy en tout cas. Même s’il s’abstenait de boire pendant vingt ans, elle le soupçonnerait toujours et, le soir, quand il rentrerait du travail et qu’elle l’accueillerait à la porte avec un baiser, elle humerait encore à pleines narines son haleine afin de détecter la moindre odeur de scotch ou de gin. Elle ne lui faisait grâce de rien ; s’il avait eu un accident de voiture et que Danny eût été blessé, elle l’en aurait tenu responsable, même si l’autre chauffeur avait été ivre mort, aveugle ou paralytique.

Il revit son visage au moment où elle avait pris Danny dans ses bras et il eut tout à coup envie d’effacer à coups de poing l’accusation qu’il y avait lue.

Elle n’avait pas le droit !

Si, au début, elle avait peut-être eu le droit. C’est vrai qu’il était devenu un ivrogne et qu’il était tombé bien bas, assez bas pour casser le bras de Danny. Mais, si un homme s’amende, ne mérite-t-il pas que tôt ou tard on lui fasse de nouveau confiance ? Et, si on ne lui accorde pas cette confiance, n’a-t-il pas le droit de s’offrir les agréments d’un état dont il subit de toute façon l’ignominie ? Est-ce qu’une jeune fille accusée à tort par son père de coucher avec tous les garçons du collège ne finit pas, de guerre lasse, par mériter les reproches dont on l’accable ? Et si secrètement — ou pas si secrètement que ça — une femme continue de croire que son mari boit alors qu’il ne boit plus…

Il se mit debout et descendit l’escalier jusqu’au palier et s’y arrêta un instant. Il tira son mouchoir de sa poche et s’en essuya les lèvres, tout en se demandant s’il n’allait pas regagner leur appartement, cogner sur la porte et exiger de voir son fils. Elle n’avait pas le droit de le traiter avec tant de désinvolture. Mais il n’était pas pressé. À moins qu’elle ne fût décidée à faire la grève de la faim, il lui faudrait bien sortir, tôt ou tard. À cette pensée, un sourire venimeux gagna son visage. À elle de faire le premier pas. Il n’avait qu’à attendre.

Il descendit au rez-de-chaussée, s’arrêta un moment près du bureau de la réception sans trop savoir que faire, puis prit la direction de la salle à manger. À l’intérieur, les tables avec leurs nappes en toile de lin propres et repassées sous leurs housses en plastique scintillaient de blancheur. La salle était déserte, mais

(le dîner sera servi à 20 heures

et, à minuit, on ôtera les masques

et le bal commencera).

En se promenant parmi les tables, Jack oubliait un instant tous ses soucis, sa femme et son fils là-haut, le rêve, le poste de radio fracassé, les ecchymoses de Danny. Tout en laissant traîner ses doigts sur les housses en plastique lisses, il essayait de s’imaginer cette soirée d’été du mois d’août 1945. L’Amérique venait de gagner la guerre et un avenir tout neuf s’ouvrait devant elle, un avenir de rêve où tout paraissait possible. Des cordons de lanternes chinoises aux couleurs vives éclairaient l’allée circulaire devant l’hôtel et les fenêtres de la salle à manger, aujourd’hui bouchées par les congères de neige, déversaient des flots de lumière dorée sur la pelouse. Partout scintillaient les déguisements aux couleurs chatoyantes, ici une princesse en satin, là un marquis en bottes mousquetaires. Les bijoux rivalisaient d’éclat avec les mots d’esprit ; l’alcool coulait à flots — le vin d’abord, puis les cocktails, et pour finir les mélanges tord-boyaux — et la rumeur des conversations qui s’enflait, de plus en plus assourdissante, jusqu’au cri joyeux lancé par Derwent depuis le podium du chef d’orchestre :

Ôtez vos masques ! Ôtez vos masques !

(Et la Mort Rouge les tenait en son pouvoir…)

Jack avait traversé la salle à manger et se retrouva devant le Colorado Bar. Poussant la porte à double battant, il se dirigea vers le comptoir plongé dans l’ombre au fond de la pièce. C’est alors qu’un phénomène étrange se produisit. Il était déjà venu ici une fois pour vérifier la liste d’inventaire qu’Ullman lui avait remise et il savait que toutes les étagères étaient vides, que l’on n’y avait absolument rien laissé. Et pourtant aujourd’hui, dans la pâle lueur qui filtrait par les fenêtres enneigées, il crut distinguer, tapissant le mur du bar, des rangées entières de bouteilles qui scintillaient à côté de siphons d’eau de Seltz. Aux trois robinets étincelants de la bière à la pression, des gouttes s’étaient formées. Il pouvait même détecter l’odeur de la bière, cette odeur humide de levure fermentée qui flottait autour du visage de son père quand il rentrait le soir du travail.

Ouvrant de grands yeux, il chercha à tâtons l’interrupteur et alluma les lustres faits de grandes roues de calèche, garnies de petites ampoules de vingt watts qui projetaient sur le bar une douce lumière tamisée.

Il s’était trompé : il n’y avait rien sur les étagères, même pas une couche de poussière. Les robinets étaient secs, ainsi que les grilles en métal chromé de l’évier en dessous.

Il s’assit sur l’un des tabourets et s’accouda sur le comptoir bordé de cuir. Le bol à cacahuètes à sa gauche était vide, naturellement. C’était bien sa veine que le premier bar dans lequel il pénétrait après dix-neuf mois d’abstinence fût complètement à sec. Une puissante vague de nostalgie douce-amère l’envahit, et il se sentit gagné par le besoin physique de l’alcool qui lui brûlait les entrailles d’une soif que seules pouvaient étancher de longues gorgées glacées.

— Salut, Lloyd, dit-il. C’est plutôt calme ce soir.

Lloyd répondit que c’était exact et lui demanda ce qu’il voulait.

— Je suis vraiment ravi que vous me posiez cette question, dit Jack, vraiment ravi. Parce que j’ai dans mon portefeuille deux billets de vingt dollars et deux billets de dix, et je craignais qu’ils n’y moisissent jusqu’au mois d’avril. Il n’y a pas un seul bistrot dans le coin. C’est incroyable. Et moi qui croyais qu’il y avait des bistrots partout, même sur la lune !

Lloyd compatit à son malheur.

— Voici ce qu’on va faire, dit Jack. Vous allez me préparer une vingtaine de martinis. Vingt martinis tout rond, d’un seul coup. Un pour chaque mois d’abstinence, plus un que je boirai à votre santé. Vous aurez le temps de me les préparer, n’est-ce pas ? Vous n’êtes pas trop occupé ?

Lloyd répondit qu’il n’était pas trop occupé.

— Vous êtes un brave type, Lloyd. Vous allez m’aligner tous ces martiens le long du comptoir et je vais vous les descendre l’un après l’autre. Lloyd, mon pote, il faut porter dignement le fardeau de l’homme blanc.

Lloyd lui tourna le dos et se mit au travail. Jack enfonça sa main dans sa poche à la recherche de son portefeuille mais n’y trouva que la petite bouteille d’Excedrin. Il avait dû le laisser sur le bureau de la chambre dans laquelle sa vieille guenon d’épouse s’était enfermée à clef. Félicitations, Wendy. Tu es vraiment la reine des salopes.