Je me présente à la porte du toubib, champion des voies urinaires sur berges, et, en bonnet difforme, comme dit Béru, flanque un coup de sonnette hypocrite.
Les médors féroces se déchaînent vilainement derrière la lourde. Peut-être que les kidnappeurs du toubib leur ont lavé les châsses à la camomille ou mis du collyre dans les lampions, toujours est-il qu’ils paraissent avoir pleinement recouvré leur énergie molossale.
Pauvres chers animaux ! Je ressors de mes fouilles mon petit vaporisateur miracle pour leur remettre la giclette de l’amitié dans les vasistas. Ce faisant, je vais redéclencher la vindicte des lecteurs dont le cœur marche à quatre pattes, mais tu connais mon héroïsme d’auteur ? Je l’ai en trop grand respect ce foutre lecteur, pour tenir compte de ses émotions quand je commets. S’il me fallait penser à tout le monde et à sa femme, éviter les mots crus, les images qui choquent, les scènes scabreuses, les descriptions trop poussées, la chose ne siérait pas, je déchoirais et clorais ma boutique (trois verbes défectifs dans la même phrase, y a que moi et le président Mitterrand qu’on y parvient).
Mais que se passe-t-il ? demandait la marquise de la Chagatte en retirant sa main ruisselante de la culotte du colonel. Magine-toi, mon cher ami, qu’une voix forte retentit, de l’autre côté de la porte afin de calmer les toutous. Ils obéissent et cessent de jouer à la chasse à courre, tu sais, quand ce pauvre cerf est forcé bassement par la meute et qu’il drope dans les halliers (qui furent son Edern) avec des connards vêtus de rouge au fion, lesquels sonnent de la trompe au point de ressembler à une armée de culs.
L’huis s’écarte. Un homme blond, au visage couperosé, qui serait moins chauve s’il avait un peu plus de cheveux, se tient en face de moi. Il a la paupière bombée et il est sobrement vêtu d’un futal de velours côteleux et d’un pull immense qui lui pendouille de partout comme le pantalon d’un éléphant en train de déféquer.
Il me braque un regard neutre sur la physionomie.
— Vous désirez ?
Et bibi, pris de court :
— Beuh… voir le docteur Fépaloff (ou Fépalov, écrit avec deux « f » le calembour est plus évident).
— C’est moi, me répond l’autre, mais mon cabinet est fermé aujourd’hui.
Je le sais bien que c’est lui, tu parles ! La description que m’en avait faite Libris ne peut me laisser aucun doute.
Donc, mes conclusions étaient fausses : ses ravisseurs ne l’ont pas tué après l’avoir ramené à son domicile !
Je surmonte de mon mieux l’état de surprise dans lequel je macère depuis quarante-huit plombes ; qu’à force de trop de coups de théâtre je finis par ne plus trop savoir où j’essuie.
— Je suis le commissaire San-Antonio, docteur, et j’aimerais m’entretenir avec vous.
Il n’hésite pas :
— Entrez !
Où donc sont les ecchymoses gervaises dont m’avait parlé le voisin d’en face ? Il paraît en pleine bourre, le doc. Illico dare-dare presto, une pensée m’assaille : qu’a-t-il fabriqué des cadavres ? Car, trois morts dans une maison, ça fait négligé. S’il avait alerté la volaille, ça grouillerait de flics et de journalistes dans cet étrange Landerneau. Je mords d’ici les titres : « Massacre à Conflans-Sainte-Honorine ! » « L’hécatombe de Conflans ! » « Conflans-sur-meurtres ! » et des encore plus juteux.
Il me précède au salon.
Bon, je préfère te prévenir, pour des fois que tu aurais les durites fissurées ou le guignolet sur cale ; toutes mes stupeurs précédentes, celles qui ont démarré dès la page 001 de ce bouc, sont nulles et non avenues, amusettes de banquet, comparées à celle qui m’attend.
Dans le salon, il y a deux personnes qui sont occupées à sabler le thé de part et d’autre d’un samovar : Rina, la belle maîtresse du toubib (et la mienne d’un soir, mais inutile de le répéter) et le petit vilain au gros parabellum de la salle de bains.
Ils sont d’une vivanterie absolue. Ils bougent, causent, pensent et donc sont à ne plus en pouvoir.
Rina porte une jolie robe dans les tons praline. Le gus est loqué comme au cours de la nuit. L’une et l’autre me défriment avec cette indifférence polie des gens qu’on vient importuner à leur domicile pour leur proposer de souscrire une assurance vacances ou les œuvres aux pommes de Chateaubriand sur grand papier.
Ma sidération ne leur amène même pas un sourire. Tous trois sont là, dans des attitudes aimables, interrompus, sens-je bien, en pleine converse.
— Eh bien ! les Lazare’s brother and sister ! m’exclamé-je, votre meurtrier à l’aiguille n’était donc qu’un acupuncteur ?
Ma boutade ne pimente pas nos relations. Ils restent de marbre.
Et c’est bibi qui finit par se sentir gauche, empoté, crétin jusqu’au bout des ongles. Je continue de les fixer, eux d’avoir hâte que je me retire. Situasse compromise, indeed.
C’est le docteur Fépaloff qui, le premier, se décide.
— Vous vouliez me parler, disiez-vous, monsieur le commissaire ?
— Et le Jap’ ? interrogé-je. Avec la praline qu’il s’est morflée, vous ne me ferez pas croire qu’il est allé tailler les rosiers ?
— De quoi parlez-vous, commissaire ? demande le ci-devant kidnappé avec un ton tellement innocent que tu lui signerais un non-lieu les yeux fermés.
— Cette nuit, il s’est produit dans cette maison, et tout particulièrement dans cette pièce, des événements que le moindre journaliste qualifierait de dramatiques, docteur. Je suis persuadé que votre tapis doit encore en porter les traces. Comme l’a écrit Shakespeare : « Le sang est plus épais que l’eau. » Il a eu beau écrire ça en anglais, cela reste une vérité première. Ce n’est pas à un médecin que je vais expliquer combien sont tenaces les traces de sang et comme il est aisé pour un laboratoire de les repérer quand on croit les avoir fait disparaître.
Tout en proférant, je me jette à genoux, kif le colonel Kadhafi quand il entre dans sa mosquée de prédilection, manière d’inspecter le chiraz à l’endroit où gisait le cadavre du gros Japonouille. Je ne décèle rien, rigoureusement rien. En étudiant la chose de plus près, je finis par me convaincre qu’on a troqué le tapis contre un autre. Le précédent était plus sombre, avec des motifs plus simples. Je fais le tour de celui que j’estime être le second, et à de très légères différences de teintes de la moquette qui le supporte, je m’assure que le premier était de dimensions légèrement inférieures.
Je me redresse.
— Bon, alors où en sommes-nous, madame et messieurs ? On parle franchement ou on joue Le Mystère de la chambre jaune ?
Ils demeurent muets.
— Permettez-moi de trouver votre parti pris plutôt négatif. Il y a eu des témoins des événements de la nuit. En outre, je suis un magistrat assermenté et mon témoignage a quelque poids.
Rina soupire :
— Yuri, est-il indispensable que nous écoutions ce monsieur ?
Je m’approche de la fenêtre à travers laquelle Pinaud a défouraillé. Le carreau a été remplacé. Mais pas tout seul : on a changé les autres également afin que tous fussent scellés avec du mastic frais. Il y a dans ce rétablissement du quotidien une volonté rigoureuse de réfuter les événements, qui confine au sublime. Enfin, saperlipopette, comme disent les charretiers, ces gens n’espèrent pas me faire gober de pareilles couleuvres ! Ils ne vont pas nier une évidence aussi énorme, alors que deux flics français de grande réputation (merci, il me reste encore une boîte d’autosuperlatifs dans mon armoire à pharmacie) ont vécu cette nuit d’horreur avec eux ! Je vais me foutre en pétard, moi, si ça continue. Malgré la rogne qui monte qui monte, pareille à l’abbé bête, j’adresse un solennel regret à la mémoire du gros Japonais aux aiguilles, foudroyé par Pinuche.