Ce mec, il ne perçait pas le cœur, mais enfonçait ses aiguilles en un point nerveux précis provoquant chez le sujet un état cataleptique. Apparemment, Rina et son pote ne paraissent pas souffrir de séquelles.
— Puis-je vous entretenir en particulier, docteur ?
— Je n’ai rien à cacher à mes amis ici présents, objecte sèchement Fépaloff.
— Moi, si ! réponds-je-t-il du traque au trac.
Il soupire.
— Venez à mon cabinet.
Nous pénétrons dans son domaine professionnel. Il me désigne un fauteuil, celui où s’asseyent les patients venus lui narrer que ça leur brûle quand ils lancequinent, ou encore qu’ils ont des coliques frénétiques dues à l’ensablement de leur mont Saint-Michel licebroqueur.
— Docteur Fépaloff, attaqué-je, vous jouez un drôle de jeu. Niez-vous avoir été enlevé dans votre garage, hier, en fin de journée, puis ramené ici sur le matin ?
— Quelle faribole ! s’écrie-t-il.
— Bon, donc vous niez, en ce cas, je n’insisterai pas pour l’instant. Bien entendu, Mlle Rina ne vous a pas parlé de ma visite ?
— Quelle visite ?
Tu sais qu’il lui faut une sacrée force de caractère pour ne pas ciller. Il est d’une tranquillité, que dis-je, d’une innocence qui te donne envie de foutre le camp.
— Au cas où votre amie ne vous aurait pas parlé de ma visite, je vous signale que je suis venu ici, tard dans la soirée. Je rentrais de Moscou et j’étais porteur d’un message pour vous.
— Je n’attends aucun message de nulle part.
— Un message de votre frère.
— JE N’AI PAS DE FRÈRE.
J’avale, j’avale ! Continuez de me déverser vos menteries, les mecs, je goberai tout, la lie comprise. Avaleur de sabre, Antoine. L’avaleur n’attend pas le nombre des années.
— Alors le message d’un homme qui se prétendait votre frère.
— Cet homme ne pouvait donc qu’être un déséquilibré, par conséquent il ne pouvait avoir de message cohérent à m’adresser.
— Un fou qui habite Moscou et qui connaît votre existence et votre adresse n’est pas aussi fou que vous le prétendez, docteur Fépaloff. Comment vous expliquez-vous la chose ?
— Je ne m’explique rien. Monsieur le commissaire, vous voudrez bien m’excuser, mais j’ai des projets pour cet après-midi.
Il se lève.
— Vraiment, je conserve le message pour moi, docteur ?
— Au revoir, monsieur le commissaire.
— Je vais quand même vous le dire.
— Inutile.
Il est déjà à la porte. De la sueur perle à ses tempes. Je décèle une lueur d’infinie détresse dans ses prunelles.
— Soit ! fais je-t-il. Je me retire, mais il est probable que nous nous reverrons.
Il a un léger haussement d’épaules. Je sors sans ajouter un mot. Il claque sa lourde derrière moi.
Il fait un temps superbe et la brise se balade en distribuant des odeurs printanières.
« J’ai bien fait de venir, me dis-je. Il est rare de pouvoir contrôler des résurrections aussi spectaculaires que celles de Rina et de son mitrailleur Jacob Delafon.
« Heureusement, continué-je en privé, il me reste le père Alex. Lui saura me dire ce qu’il est advenu du cadavre de mon gros Japonais. S’il n’est pas chez lui, je vais l’attendre. »
En traversant la street, un solo de trompette éclate dans mon crâne, à m’en faire pisser les portugaises.
Une vieille Porsche noire est stationnée le long du trottoir, non loin de chez le professeur. Un grand blond avec une veste de cuir et un pantalon pied-de-poule est adossé au véhicule, semblant attendre quelqu’un.
Et sais-tu qui il attend ?
Moâ !
En m’avisant, il se détache de son véhicule et s’avance d’une allure souple. Un sourire rectangulaire et très blanc, presque bleuté, illumine sa face énergique. J’aime assez le modelé de ce visage et l’intelligence qui s’en dégage.
— Commissaire San-Antonio, n’est-ce pas ?
Je reste de bronze.
— Mon nom est Piotr Couillapine, je crois qu’on vous a parlé de moi, très récemment ?
— En effet.
Il me tend la main, je la lui serre.
— Vous alliez chez le vieux monsieur d’en face ? me demande-t-il.
J’opine.
— Il est mort, dit Piotr Couillapine d’une voix affligée.
Je tressaille, mais aujourd’hui plus rien ne saurait me surprendre. Si, en rentrant à Paris, je trouvais un passage à niveau à la place de la tour Eiffel, je ne lui accorderais même pas un regard.
— C’est très récent ? fais-je.
— Il a eu un accident de voiture tout à l’heure. Un camion l’a télescopé au moment où il sortait de son auto.
— Ce sont là les méfaits d’une trop vive curiosité, n’est-ce pas ?
— Très possible.
Il soupire.
— La personne qui m’a annoncé votre visite m’a dit que vous alliez éclairer ma lanterne ? reprends-je.
Couillapine sourit.
— C’est une très jolie expression. Dans l’ancienne Russie, vous ne l’ignorez pas, les gens du monde et les artistes mettaient un point d’honneur à parler français.
— C’était le bon temps, ricané-je.
— Pour les gens du monde, probablement, admet Piotr. Dites-moi, on ne va pas bavarder au milieu de cette rue. Il y a là-bas, à l’angle, un minuscule bistrot tenu par une toute vieille dame. Si on allait y prendre un pot ?
— Avec plaisir. Vous paraissez bien connaître le quartier ?
— Je suis un bon flâneur et la banlieue parisienne est pleine de charme. Conflans s’obstine à ressembler à une toile de Sisley.
Cultivé, avec ça, l’ami Piotr.
Nous nous acheminons vers le troquet signalé par mon compagnon. Il me plaît bien, ce bougre. Il a du charme, une rare aisance.
Tout en marchant, il murmure :
— Votre geste inappréciable a beaucoup touché mes supérieurs.
— Car il existe des « supérieurs » au pays de l’égalité absolue ? fais-je mi-datte, mi-groseille.
— Il en existe de partout, et jusque chez les animaux ; la nature le veut ainsi.
On se paie trois pas de belle dimension. Couillapine reprend :
— Puis-je, avant de vous parler, vous poser quelques questions ?
— Je croyais que j’allais recevoir la vérité en cadeau, mais il s’agit d’un échange ?
Il hausse les épaules.
— Vous avez raison, je parlerai le premier pour vous montrer ma bonne foi.
— Peu m’importe, la mienne étant absolue ; quelles sont ces questions ?
— Avez-vous visionné la cassette que vous m’avez fait remettre ?
— Pas celle-ci, mais je me suis projeté un film de la collection.
Il acquiesce.
— Le titre de ce film ?
— Les Robinsons du Ciel.
Couillapine approuve de nouveau. Il me prend le bras.
— Je vois que vous nous êtes acquis, murmure-t-il.
S’il y a une chose que j’ai totalement oubliée, c’est d’être con, je crois te l’avoir prouvé en maintes circonstances.
Tu parles si je saute dans sa roue ! Quand une brèche s’offre, je l’agrandis pour passer au travers.
— Je vous l’ai prouvé, non ?
— Comment avez-vous pu sauver cette cassette, San-Antonio, je parle de celle que vous nous avez remise ?
— Au cours de l’échauffourée qu’il y a eu ici, je suis parvenu à en jeter une par la fenêtre dont une balle avait brisé un carreau.
— Bravo !
— Et je n’ai rien eu de plus pressé que de vous la faire tenir.