Pour montrer comment les conditions étaient bien organisées, je dirai que la maison de commerce du temple à Babylone me remit sans hésiter de l'or contre les tablettes d'argile écrites par celle de Simyra, et que dans chaque grande ville on pouvait acheter des vins de provenance lointaine, et dans les villes syriennes on aimait surtout le vin des collines de Babylone, tandis que les Babyloniens achetaient à prix d'or le vin de Syrie.
Après avoir ainsi glorifié ces temps heureux où le soleil était plus clair et le vent plus doux que dans notre dure époque actuelle, je vais parler de mes voyages et de tout ce que j'ai vu de mes yeux et entendu de mes oreilles. Mais il me faut d'abord dire comment je regagnai Simyra.
À mon arrivée chez moi, Kaptah accourut à ma rencontre en criant et en pleurant de joie, il se jeta à mes pieds et dit:
– Béni soit le jour qui ramène mon maître au logis! Tu es revenu, et pourtant je te croyais mort à la guerre et j'étais sûr que tu avais été percé par une lance pour avoir négligé mes avertissements et voulu voir comment était la guerre. Mais notre scarabée est vraiment un dieu puissant et il t'a protégé. Mon cœur déborde de joie en te voyant, et l'allégresse jaillit en larmes de mes yeux, et pourtant je croyais déjà que j'allais hériter de toi tout l'or que tu as placé dans les maisons de commerce de Simyra. Mais je ne gémis pas sur cette richesse qui m'est retirée, car sans toi je suis comme un cabri égaré, et je bêle pitoyablement et mes jours sont lugubres. Pendant ton absence, je ne t'ai pas volé plus qu'avant, mais j'ai pris soin de ta maison et de ta fortune et j'ai si bien veillé à tes intérêts que tu es plus riche qu'à ton départ.
Il me lava les pieds et versa de l'eau sur mes mains et me choya en bavardant sans cesse, mais je lui ordonnai de se taire et je lui dis:
– Prépare tout pour le voyage, car nous allons partir au loin pour bien des années peut-être, et le voyage sera pénible, car nous visiterons le pays de Mitanni et Babylone et les îles de la mer.
Alors Kaptah se mit à pleurer et à gémir:
– Pourquoi suis-je né dans un monde pareil! A quoi bon avoir engraissé et vécu des jours heureux, puisque je dois y renoncer, ce qui est très dur. Si tu partais pour un mois ou deux, comme les autres fois, je ne dirais rien et je resterais tranquillement à Simyra. Mais si ton voyage dure des années, il est possible que tu ne reviennes jamais et que je ne te revoie plus. C'est pourquoi je dois te suivre en emportant notre scarabée, car durant un tel voyage tu auras besoin de toute la chance possible, et sans le scarabée tu tomberas dans les abîmes et les brigands te perceront de leur lance. Sans moi et mon expérience, tu es comme un veau à qui un voleur attache les pattes de derrière pour l'emporter sur son dos, et sans moi tu es comme un homme dont les yeux sont bandés et qui tâtonne au hasard, si bien que chacun te volerait à sa guise, ce que je me saurais permettre, puisque si tu dois être volé, il vaut mieux que ce soit par moi, parce que je vole raisonnablement en tenant compte de tes ressources et de ton intérêt. Mais il vaudrait beaucoup mieux rester dans notre maison de Simyra!
L'effronterie de Kaptah avait grandi avec les années, et mon esclave parlait de «notre maison», de «notre: scarabée» et, en faisant des payements, de «notre or». Mais cette fois j'en fus excédé et je finis par prendre ma canne et je lui en caressai ses fesses rebondies, afin de lui donner un vrai motif de pleurer. Et je lui dis:
– Mon cœur me dit qu'un jour tu pendras au mur la tête en bas à cause de ton effronterie. Décide maintenant si tu veux m'accompagner ou rester, mais cesse tes sempiternels bavardages qui me cassent les oreilles.
Kaptah finit par se résigner à son sort, et nous préparâmes le départ. Comme il avait juré de ne plus remettre le pied sur un navire, nous nous associâmes à une caravane qui se dirigeait vers la Syrie du Nord, car je voulais voir les forêts de cèdres du Liban qui fournissaient le bois pour les palais et pour la cange sacrée d'Amon. Je n'ai rien de spécial à dire de ce voyage qui fut monotone et sans incidents. Les auberges étaient propres, on y mangeait et buvait convenablement, et à certaines étapes on m'amena des malades que je pus guérir. Je me faisais porter dans une litière, car j'en avais assez des ânes, que du reste Kaptah n'aimait guère non plus, mais je ne pus le prendre dans ma litière à cause de ma dignité, parce qu'il était mon serviteur. C'est pourquoi il geignait et appelait la mort. Je lui rappelai que nous aurions pu accomplir ce voyage plus rapidement et plus confortablement par mer, mais ce ne fut pas une consolation pour lui. Le vent sec me rongeait le visage que je devais sans cesse m'oindre de pommade, et la poussière me remplissait la bouche, et les puces de sable me tourmentaient, mais ces inconvénients me paraissaient minimes, et mes yeux se réjouissaient de tout ce qu'ils voyaient.
J'admirai aussi les forêts de cèdres dont les arbres sont si grands qu'aucun Egyptien ne me croirait si j'en parlais. C'est pourquoi je les passe sous silence. Mais je dois tout de même dire que le parfum de ces forêts est merveilleux et que les ruisseaux sont clairs, et je me disais que personne ne pouvait être complètement malheureux dans un si beau pays. Mais alors je vis des esclaves qui abattaient les arbres et les taillaient pour les transporter à la côte le long des pentes. Leur misère était grande, leurs bras et leurs jambes étaient couverts d'abcès purulents, et sur leur dos les mouches se plaisaient dans les traces des coups de fouet. Cela me fit reviser mon jugement. Nous finîmes par arriver dans la ville de Kadesh où
il y avait un fort et une importante garnison égyptienne. Mais les murailles n'étaient pas gardées et les fossés s'étaient comblés, les soldats et les officiers vivaient en ville avec leurs familles, ne se rappelant qu'ils étaient soldats que les jours où l'on distribuait le blé, les oignons et la bière. Nous restâmes dans cette ville jusqu'à ce que les plaies du derrière de Kaptah se fussent cicatrisées, et je soignai de nombreux malades, car les médecins égyptiens de la garnison étaient mauvais et leurs noms avaient été rayés du registre de la Maison de la Vie, s'ils y avaient jamais figuré. C'est pourquoi les malades se faisaient transporter dans le pays de Mitanni, s'ils en avaient les moyens, pour y recevoir les soins des médecins instruits à Babylone. Je vis des monuments érigés par les grands pharaons, et j'en lus les inscriptions qui parlaient de leurs victoires et des ennemis tués et des chasses à l'éléphant. Je me fis graver un cachet dans une pierre précieuse, afin d'être considéré dans ces pays, car ici les cachets ne sont pas les mêmes qu'en Egypte et on ne les porte pas enchâssés à une bague, mais bien passés au cou, car ce sont de petits cylindres percés d'un trou, et on les roule sur la tablette d'argile pour qu'ils y laissent leur empreinte. Mais les pauvres et les ignorants impriment seulement leur pouce dans l'argile, quand ils ont à utiliser des tablettes.