Je ne voulais plus m'attarder à Mitanni, car je croyais avoir appris tout ce que je désirais savoir, mais mon honneur de médecin était froissé par les soupçons des médecins mitanniens qui refusaient de croire ce que je leur avais raconté sur les trépanations. Or, un jour, vint me trouver un noble qui se plaignait d'entendre sans cesse dans ses oreilles le bruit de la mer et qui tombait et perdait connaissance et avait de telles douleurs dans la tête qu'il ne tenait plus à la vie, si on ne pouvait le guérir. Les médecins de Mitanni refusaient de le soigner. C'est pourquoi il voulait mourir, parce que la vie lui était une souffrance continuelle. Je lui dis:
– Il est possible que tu guérisses, si tu me permets de te percer le crâne, mais il est plus probable que tu mourras, car seul un malade sur cent se remet d'une trépanation.
Il dit:
– Je serais fou de repousser ta proposition, car il me reste une chance sur cent de vivre, mais si je me délivre moi-même de mes souffrances, je resterai étendu et ne me relèverai plus. A la vérité, je ne crois pas que tu puisses me guérir, mais si tu me trépanes, je ne pécherai pas contre les dieux, comme je le ferais en m'ôtant la vie. Si toutefois, contre toute attente, tu me guéris, je te donnerai volontiers la moitié de ce que je possède, et ce n'est pas peu, mais si je meurs, tu n'auras rien à regretter, car ton cadeau sera grand.
Je l'examinai à fond et je lui tâtai le crâne avec soin, mais mes attouchements ne lui causaient pas de douleur et aucun endroit de son crâne ne présentait d'anomalie. Alors Kaptah dit:
– Palpe-lui le crâne avec un marteau, tu ne risques rien.
Je lui tapotai la tête avec un marteau et il ne se plaignait pas, mais tout à coup, il poussa un cri et tomba et perdit connaissance. Pensant avoir trouvé la place où il faudrait ouvrir le crâne, je convoquai les médecins de Mitanni qui avaient refusé de me croire, et je leur dis:
– Vous me croirez ou vous ne me croirez pas, mais je vais trépaner ce malade pour le guérir, bien qu'il soit très probable qu'il en mourra.
Mais les médecins rirent malicieusement et dirent:
– Vraiment, nous sommes curieux de le voir.
Je fis chercher du feu au temple d'Amon et je me lavai et lavai aussi le noble que j'allais opérer et je purifiai tout ce qui était dans la chambre. Quand la lumière fut la plus claire, au milieu de la journée, je me mis à l'œuvre et j'étanchai la forte hémorragie avec un fer ardent, bien que je déplorasse la douleur que je causais. Mais le malade dit que cette douleur n'était rien à côté de celles qu'il endurait chaque jour. Je lui avais donné beaucoup de vin dans lequel j'avais dissous des anesthésiques, si bien que ses yeux étaient fixes comme ceux d'un poisson mort, et il était très gai. Puis je lui ouvris le crâne avec toute la prudence possible à l'aide des instruments dont je disposais, et le malade ne perdit pas même connaissance et dit qu'il se sentait mieux lorsque je soulevai le morceau détaché. Mon cœur se réjouit, car juste à l'endroit que j'avais choisi, le diable ou l'esprit de la maladie avait pondu son œuf, comme disait Ptahor, et il était rougeâtre et laid et de la grosseur d'un œuf d'hirondelle. Avec tout mon art, je le détachai et je cautérisai tout ce qui l'attachait au cerveau, et je le montrai aux médecins qui ne riaient plus. Mais bientôt je refermai le trou avec une plaque d'argent et je recousis la peau du crâne et pendant toute cette opération le malade ne perdit pas connaissance, puis il se leva et marcha et me remercia, car il n'entendait plus l'affreux bruit dans ses oreilles et les douleurs avaient cessé.
Cette opération me valut une immense réputation à Mitanni et le bruit s'en répandit jusqu'à Babylone. Mais mon malade se mit à boire du vin et à se réjouir le cœur et son corps devint brûlant et il délira et, dans son délire, le troisième jour, il s'échappa de son lit et tomba des murailles et se brisa la nuque et mourut. Cependant, tout le monde reconnut que ce n'était point ma faute, et on célébra mon habileté.
Bientôt, je louai une barque et, en compagnie de Kaptah, je descendis le fleuve jusqu'à Babylone.
Le pays que domine Babylone s'appelle de nombreux noms, et c'est tantôt la Chaldée et tantôt Khossea d'après le peuple qui y habite. Mais je l'appelle Babylonie, parce qu'ainsi chacun sait de quoi il s'agit. C'est un pays fertile et les champs y sont sillonnés de canaux d'irrigation, et le sol est plat à perte de vue, et pas comme en Egypte où tout est différent, puisque, par exemple, alors que les femmes égyptiennes moulent le blé en s'agenouillant et en tournant une meule ronde, les femmes de Babylonie restent debout et tournent deux meules en sens contraire, ce qui est beaucoup plus pénible naturellement.
Et dans ce pays les arbres sont si peu nombreux que c'est un crime contre les hommes et contre les dieux d'en abattre un, mais si quelqu'un plante des arbres, il s'attire la faveur des dieux. En Babylonie, les gens sont plus corpulents que partout ailleurs et ils rient beaucoup, à la manière des obèses. Ils mangent des mets gras et farineux, et j'ai vu chez eux un oiseau qu'ils appellent poule et qui ne sait pas voler, mais qui habite avec les hommes et leur pond chaque jour en cadeau un œuf qui est de la grosseur d'un œuf de crocodile, mais personne ne me croira. Et pourtant on m'a offert de ces œufs que les Babyloniens considèrent comme un régal. Mais je n'ai pas osé y toucher, car il vaut mieux être prudent, et je me suis contenté des mets que je connaissais ou dont je savais comment ils étaient préparés.
Les Babyloniens disent que leur ville est la plus vieille et la plus grande du monde, mais je ne les crois pas, parce que c'est Thèbes. Et j'affirme de nouveau qu'il n'existe pas dans le monde une ville semblable à Thèbes, mais je dois reconnaître que Babylone me surprit par sa magnificence et par sa richesse, car déjà les murs y sont hauts comme des montagnes et effrayants, et la tour qu'ils ont élevée à leurs dieux monte jusqu'au ciel. Les maisons ont quatre ou cinq étages, si bien que les gens logent les uns sur les autres, et nulle part, pas même à Thèbes, je n'ai vu des magasins aussi luxueux et une telle quantité de marchandises que dans les maisons de commerce du temple.
Leur dieu est Mardouk, et à Ishtar ils ont élevé un portique qui est plus grand que le pylône du temple d'Amon, et ils l'ont revêtu de briques polychromes et glacées dont les dessins éblouissent l'œil sous le soleil. De ce portique, une large allée conduit à la tour de Mardouk, et la tour est étagée de sorte que le chemin monte jusqu'au sommet, et il est si large et si peu incliné que plusieurs chars peuvent y passer de front. C'est au sommet de la tour qu'habitent les astrologues qui savent tout sur les mouvements des astres et qui en calculent les orbites et qui annoncent les jours fastes et les jours néfastes, si bien que chacun peut y conformer sa vie. On dit qu'ils peuvent aussi prédire l'avenir, mais pour cela ils doivent connaître le jour et le moment de la naissance, si bien que je ne pus recourir à leur talent, malgré tout mon désir, puisque j'ignorais le moment précis de ma naissance.
J'avais à ma disposition tout l'or que je voulais retirer à la caisse du temple contre mes tablettes, et c'est pourquoi je descendis près de la porte d'Ishtar dans une grande hôtellerie à plusieurs étages et sur le toit de laquelle croissaient des arbres fruitiers et des buissons de myrte, et il y avait aussi des ruisseaux et des étangs à poissons. C'est là que logeaient les grands, s'ils ne possédaient pas de maison en ville, ainsi que les envoyés des pays étrangers, et les chambres étaient meublées de tapis épais et les sièges étaient rembourrés avec des peaux de bêtes, et les parois étaient ornées de figures amusantes et légères en briques glacées. Le nom de cette hôtellerie était le «Pavillon d'Ishtar» et elle appartenait à la tour du dieu, comme tout ce qui était remarquable à Babylone. Si on en compte toutes les chambres et les habitants et le personnel de service, je crois qu'on verra que cette seule maison abritait autant de personnes que tout un quartier de Thèbes. Et pourtant personne ne le croira, qui ne l'aura pas vu de ses yeux.