Nulle part au monde on ne voit autant de gens différents qu'à Babylone et nulle part on n'entend parler à la fois dans les rues tant de langues qu'ici, car les Babyloniens disent eux-mêmes que tous les chemins mènent à leur ville qui est le centre du monde. En effet, ils assurent que leur pays n'est pas au bord du monde, comme on le pense en Egypte, mais qu'à l'est, derrière les montagnes, s'étendent de puissants royaumes dont les caravanes armées apportent parfois à Babylone des marchandises étranges et des étoffes et de précieux vases fragiles. Je dois dire que j'ai vu à Babylone des gens dont la peau était jaune et les yeux bridés, bien qu'ils ne fussent pas peints, et ils s'y livraient au commerce et vendaient des étoffes fines comme le lin royal, mais encore plus lisses et qui chatoyaient de toutes les couleurs comme de l'huile pure.
Car les habitants de Babylone sont avant tout des commerçants et ils ne respectent rien plus que le négoce, si bien que même leurs dieux font des affaires entre eux. C'est pourquoi ils n'aiment pas non plus les guerres, mais ils engagent des mercenaires et élèvent des murailles seulement pour protéger leur commerce et ils désirent que toutes les routes soient ouvertes à tous les peuples et dans tous les pays. C'est que le négoce leur rapporte plus que la guerre. Malgré cela ils sont fiers de leurs soldats qui gardent les remparts de leur ville et leurs temples et qui défilent chaque jour sous le portique d'Ishtar, avec leurs casques et leurs cuirasses étincelant d'or et d'argent. Les poignées de leurs sabres et les pointes de leurs lances sont recouvertes d'or et d'argent, en signe de leur richesse. Et ils disent:
– As-tu jamais vu, ô étranger, pareils soldats et pareils chars de guerre?
Le roi de Babylonie était un adolescent imberbe qui devait se mettre une barbe au menton pour monter sur le trône. Son nom était Bourrabouriash. Il aimait les jouets et les histoires merveilleuses, et de Mitanni ma réputation m'avait précédé à Babylone, si bien qu'à peine installé dans le «Pavillon d'Ishtar», après avoir visité le temple et parlé avec les médecins et les prêtres de la Tour, je reçus un mot disant que le roi m'attendait. Kaptah en fut inquiet, selon son habitude, et il me dit:
– N'y va pas, mais fuyons ensemble, car on ne peut rien attendre de bon d'un roi.
Mais je lui répondis:
– Idiot, as-tu oublié que nous avons notre scarabée?
Il dit:
– Le scarabée est un scarabée et je ne l'ai nullement oublié, mais il vaut mieux être sûr de son affaire, et nous ne devons pas abuser de la patience de notre porte-bonheur. Si toutefois tu es fermement résolu à aller au palais, je ne peux te retenir et je t'accompagnerai, pour que nous mourrions ensemble. En effet, si jamais nous rentrons en Egypte, contre toute probabilité, je voudrais pouvoir raconter que je me suis prosterné devant le roi de Babylone. Je serais bête de ne pas profiter de cette occasion qui s'offre à moi. Toutefois, si nous allons, nous devrons garder notre dignité et tu dois exiger qu'on t'envoie une litière royale et nous n'irons pas aujourd'hui, car c'est un jour néfaste selon les croyances du pays, et les marchands ont fermé leurs boutiques et les gens se reposent chez eux, parce qu'aujourd'hui tout échouerait, puisque c'est le septième jour de la semaine.
A la réflexion, je constatai que Kaptah avait raison, car si pour un Egyptien tous les jours sont semblables, sauf ceux qui sont proclamés néfastes selon les étoiles, peut-être que dans ce pays le septième jour était vraiment funeste aussi pour un Egyptien, et il fallait préférer la sécurité à l'incertitude. C'est pourquoi je dis au serviteur du roi:
– Tu penses sûrement que je suis fou et étranger, puisque tu me convies chez le roi un jour comme aujourd'hui. Mais je viendrai demain, si ton roi m'envoie une litière, car je ne suis pas un homme méprisable et je veux ne pas me présenter devant lui avec de la crotte d'âne aux orteils.
Le serviteur dit:
– Je crains, vil Egyptien, qu'on ne t'amène devant le roi avec des pointes de lance pour te chatouiller les fesses.
Mais il sortit et le lendemain la litière royale vint me chercher au «Pavillon d'Ishtar».
Mais c'était une litière ordinaire, comme celles qui menaient au palais les marchands et les petites gens désireux de montrer des bijoux ou des plumes ou des singes. C'est pourquoi Kaptah apostropha les porteurs en ces termes:
– Par Seth et tous les démons, que Mardouk vous rosse de son fouet à scorpions, et détalez vite, car mon maître ne montera jamais dans une pareille patraque.
Les porteurs en furent décontenancés, et le coureur menaça Kaptah de son bâton et une foule de badauds s'assembla devant le pavillon. On riait et on criait:
– Nous sommes curieux de voir ton maître, pour qui la litière du roi n'est pas assez bonne.
Mais Kaptah loua la grande litière de l'auberge qui exigeait quarante porteurs et que les envoyés étrangers utilisaient dans les missions importantes et dans laquelle on portait les dieux étrangers à leur arrivée en ville. Et les gens ne riaient plus lorsque je descendis de ma chambre avec des vêtements sur lesquels étaient brodés en or et en argent des dessins symbolisant l'art du médecin, et mon collet brillait d'or et de pierres précieuses, et des chaînes d'or se balançaient à mon cou et les esclaves de l'auberge portaient derrière moi des boîtes en ébène et en cèdre avec des marqueteries en ivoire, qui contenaient mes instruments et mes remèdes. Non, vraiment, les gens ne riaient plus, mais ils s'inclinaient profondément devant moi en disant:
– Cet homme est certainement pareil aux dieux mineurs dans sa sagesse. Suivons-le au palais.
C'est ainsi qu'une foule de curieux suivit jusqu'aux portes du palais la litière devant laquelle Kaptah avançait sur un âne blanc, et les grelots tintaient à son harnais. Ce n'est pas pour moi, mais pour Horemheb que j'agissais ainsi, parce qu'il m'avait donné beaucoup d'or et que mes yeux étaient les siens et mes oreilles les siennes.
Devant le palais, les gardes dispersèrent la foule et levèrent leurs boucliers qui formèrent une double haie d'or et d'argent, et des lions ailés gardaient le chemin le long duquel on me portait vers le palais. J'y fus accueilli par un vieillard dont le menton était rasé à la manière des savants. Des boucles d'or tintaient à ses oreilles et ses joues pendaient flasques et il me jeta un regard hostile en disant:
– Mon foie est troublé par tout le bruit et le vacarme que provoque ton arrivée, car le maître des quatre continents demande déjà quel est l'homme assez hardi pour venir quand cela lui convient et pas quand cela convient au roi, et qui fait tant de bruit en venant.
Je lui dis:
– Vieillard, tes paroles sont comme un bourdonnement de mouche à mes oreilles, mais je te demande cependant qui tu es pour oser me parler sur ce ton.
Il dit:
– Je suis le médecin privé du maître des quatre continents, mais toi, quel fumiste es-tu, toi qui viens soutirer par des pitreries de l'or et de l'argent à notre roi? Sache cependant que si notre roi te donne dans sa bonté de l'or ou de l'argent timbré, tu devras m'en donner la moitié.