Le lion s'assit et se lécha les babines, tandis que Kaptah se cramponnait au chambranle de la porte, tout angoissé. Mais le roi demanda à boire et à manger et dit:
– J'ai faim.
Alors le vieillard pleura de joie, car le roi était guéri, et on lui apporta de nombreux mets dans des plats d'argent gravés et du vin dans des coupes en or, et il dit:
– Régale-toi avec moi, Sinouhé, bien que ce soit contraire à l'étiquette, mais aujourd'hui j'oublie ma dignité, parce que tu as tenu ma tête sous ton bras et fourré tes doigts dans ma bouche.
C'est ainsi que je mangeai et bus avec le roi, et je lui dis:
– Tes douleurs ont disparu, mais elles recommenceront certainement, si tu ne te laisses pas arracher la dent qui les cause. C'est pourquoi tu dois ordonner à ton dentiste de l'extraire dès que l'enflure de ta joue aura disparu.
Il s'assombrit et dit avec impatience:
– Tes paroles sont méchantes et tu gâtes ma joie, étranger stupide.
Mais au bout d'un instant, il dit:
– Tu as peut-être raison, car en vérité ces douleurs reviennent chaque automne et chaque printemps, lorsque j'ai les pieds mouillés, et elles sont si violentes que je voudrais être mort. Mais si c'est nécessaire, c'est toi qui dois m'opérer, car je ne veux plus voir mon dentiste qui m'a tellement torturé pour rien.
Je lui dis:
– Tes paroles me révèlent que dans ton enfance tu as bu plus de vin que de lait et que les douceurs ne te conviennent pas, car dans cette ville on les prépare avec du sirop de dattes qui abîme les dents, tandis qu'en Egypte on utilise du miel que de tout petits oisillons recueillent pour les hommes. C'est pourquoi, désormais, mange seulement des douceurs du port et bois du lait chaque matin en te réveillant. Il dit:
– Tu es certainement un plaisantin, Sinouhé, car je n'ai jamais entendu dire que de petits oisillons recueillaient des douceurs pour les hommes.
Mais je lui répondis:
– Mon sort est pénible, car dans mon pays les gens me traiteront de menteur, quand je leur raconterai que j'ai vu ici des oiseaux qui habitent avec les hommes et qui leur pondent en échange un œuf frais chaque matin, enrichissant ainsi leurs propriétaires. Dans ces conditions, il vaut mieux pour moi ne rien raconter, sinon je perdrai ma réputation et on me traitera de menteur.
Mais il protesta avec énergie et m'engagea à lui parler encore, car personne ne s'était exprimé comme moi devant lui.
Alors je lui dis sérieusement:
– Je ne veux pas t'arracher cette dent, mais ton dentiste le fera, car il est très habile et je ne voudrais pas m'attirer sa rancune. Mais je pourrais rester près de lui et te tenir la main et t'encourager pendant l'opération. Je diminuerai aussi tes douleurs de tout mon pouvoir, avec les moyens que j'ai appris dans ma patrie et dans bien d'autres pays. Fixons cette opération à quinze jours, car il sera bon que la date en soit arrêtée d'avance, pour que tu ne te ravises pas. Ton menton sera alors guéri et jusque-là tu te laveras la bouche chaque jour avec un remède que je vais te donner, bien qu'il ait un goût un peu amer. Il prit un air renfrogné et dit:
– Et si je refusais? Je lui dis:
– Tu dois me donner ta parole royale que tu suivras mes prescriptions, et le maître des quatre continents ne pourra pas revenir sur sa parole. Si tu acceptes, je te divertirai en changeant de l'eau en sang en ta présence et je t'enseignerai le procédé, pour que tu puisses étonner tes sujets. Mais tu dois me promettre de ne communiquer ce secret à personne, car c'est un secret sacré des prêtres d'Amon, et je le connais parce que je suis un prêtre du premier degré, et je ne te le révèle que parce que tu es un roi.
A ces mots, Kaptah se mit à parler d'une voix pitoyable sur le chambranle:
– Emmenez cette maudite bête, sinon je descends et la tue, car mes mains sont engourdies et mon derrière est tout douloureux dans cette posture inconfortable qui ne convient pas à ma dignité. Vraiment, je vais descendre et tordre le cou à cette bestiole, si on ne l'éloigné pas.
Bourrabouriash recommença à rire de tout son cœur en entendant ces menaces, mais il feignit de les prendre au sérieux et dit:
– Ce serait vraiment dommage que tu tues mon lion, car il a grandi sous mes yeux et est devenu mon ami. C'est pourquoi je vais l'appeler, afin que tu ne commettes pas de méfait dans mon palais.
Il appela le lion, et Kaptah descendit le long de la tenture et il frotta ses membres engourdis en jetant des regards courroucés au lion, si bien que le roi se tapait les cuisses en riant:
– Vraiment, je n'ai jamais vu d'homme plus drôle. Vends-le-moi, je te ferai riche.
Mais je ne voulais pas vendre Kaptah et il n'insista pas, et nous nous séparâmes en amis, lorsque sa tête commença à pencher et que ses yeux se fermèrent, car le sommeil réclamait sa part, puisque les douleurs l'avaient empêché de dormir pendant plusieurs nuits. Le vieillard m'accompagna et me dit:
– J'ai constaté à tes paroles et à ta conduite que tu n'es pas un fripon, mais un habile médecin qui connaît son métier. J'admire cependant le courage avec lequel tu as parlé au maître des quatre continents, car si un de ses médecins avait osé lui tenir un pareil langage, il reposerait déjà dans un vase d'argile près de ses ancêtres.
Je lui dis:
– Il sera bon que nous discutions ensemble de tout ce qu'il faudra faire dans quinze jours, car ce sera une mauvaise journée, et il conviendra de sacrifier préalablement à tous les dieux propices.
Mes paroles lui plurent, car il était pieux, et nous convînmes de nous retrouver dans le temple pour sacrifier et pour avoir une consultation médicale sur les dents du roi. Mais avant de me laisser partir, il donna une collation aux porteurs qui m'avaient amené, et ils mangèrent et burent et chantèrent mes louanges. En me remenant à l'auberge, ils chantèrent à tue-tête, et la foule nous suivit, et dès ce jour mon nom fut célèbre dans tout Babylone. Mais Kaptah était monté sur son âne blanc, l'air courroucé, et il ne m'adressa pas la parole, car sa dignité avait été offensée.
Au bout de deux semaines, je rencontrai dans la Tour de Mardouk les médecins royaux et nous sacrifiâmes ensemble un mouton dont les prêtres examinèrent le foie pour y lire des présages, car à Babylone les prêtres lisent dans le foie des victimes et y trouvent des choses que les autres gens ignorent. Ils dirent que le roi s'emporterait contre nous, mais que personne ne perdrait la vie ni ne recevrait de blessure durable. Mais nous devions faire attention aux ongles du roi pendant l'opération. Les astrologues lurent aussi dans le Livre du ciel pour savoir si le jour fixé était faste. Ils nous dirent qu'il était propice, mais que nous aurions pu en choisir un meilleur encore. En outre, les prêtres versèrent de l'huile sur de l'eau, mais ils n'y lurent rien de particulier. A notre sortie du temple, un aigle vola au-dessus de nous, emportant dans ses serres une tête humaine prise aux murailles, et les prêtres y virent un présage favorable pour nous, à mon grand étonnement.
Suivant le conseil donné par le foie, nous renvoyâmes les gardes armés et le lion ne fut pas admis dans la salle, car le roi aurait pu dans sa colère le lancer contre nous pour nous déchirer, ainsi qu'il l'avait déjà fait, selon les dires des médecins. Mais le roi était plein de courage en entrant, il avait bu du vin pour se réjouir le foie, comme on disait à Babylone. Mais en voyant la chaise de son dentiste, qu'on avait apportée dans la salle, il la reconnut et devint tout pâle et dit qu'il avait encore d'importantes affaires d'Etat à expédier, mais qu'il les avait oubliées en buvant son vin.
Il voulut se retirer, mais tandis que les autres médecins restaient prosternés devant lui et léchaient le plancher, je pris le roi par la main et je l'encourageai et lui dis que tout serait vite passé s'il se montrait courageux. J'ordonnai aux médecins de se laver et je purifiai au feu du scarabée les instruments du dentiste et j'oignis les gencives du roi avec un anesthésique, mais il me dit de cesser, parce que sa joue était comme du bois et qu'il ne pouvait remuer la langue. Alors nous l'assîmes sur la chaise et lui fixâmes la tête au dossier, et on lui passa un bâillon dans la bouche, pour qu'il ne pût la refermer. Je le tenais par les mains et je l'encourageais, et après avoir invoqué à haute voix tous les dieux de Babylone, le dentiste introduisit le davier dans la bouche et arracha la dent si habilement que jamais encore je n'avais vu extraction si prestement exécutée. Mais le roi poussait des cris affreux, et le lion se mit à rugir derrière la porte et se jeta contre elle et la gratta de ses griffes.