Выбрать главу

Je bus du vin devant lui et il me posa une foule de questions, comme le font les enfants et les adolescents qui n'ont pas encore vu le monde. Mais mes réponses lui plurent, et pour finir, il me demanda:

– Est-ce que ton pharaon a une fille, car après tout ce que tu m'as raconté sur l'Egypte, j'ai décidé de demander la main d'une fille du pharaon. Certes, j'ai déjà dans mon gynécée quatre cents femmes et c'est amplement suffisant pour moi, car je ne peux pas en voir plus d'une dans la journée, et ce serait fort ennuyeux, si elles n'étaient pas toutes différentes. Mais ma dignité serait accrue si parmi mes épouses figurait la fille du pharaon, et les peuples sur lesquels je règne m'honoreraient encore davantage.

Je levai le bras en signe de réprobation, et je lui répondis:

– Bourrabouriash, tu ne sais ce que tu dis, car jamais encore, depuis que le monde a été créé, une fille de pharaon ne s'est unie à un étranger, car elles ne peuvent épouser que leurs frères, et si elles n'en ont pas, elles restent célibataires à jamais et deviennent prêtresses. C'est pourquoi tes paroles sont un blasphème pour les dieux de l'Egypte, mais je te pardonne, parce que tu ne sais ce que tu dis. Il fronça les sourcils et dit d'un ton revêche:

– Qui es-tu pour me pardonner? Est-ce que mon sang ne vaut pas celui des pharaons?

– J'ai vu couler ton sang, et j'ai vu aussi couler celui du pharaon, et je dois avouer ne pas noter de différences entre eux. Mais tu dois te rappeler que le pharaon n'est marié que depuis peu de temps, et je ne sais pas s'il a déjà des filles.

– Je suis encore jeune et je peux attendre, dit Bourrabouriash, qui me jeta un regard rusé, car il était le roi d'un peuple de marchands. En outre, si le pharaon n'a pas de fille pour moi ou s'il ne veut pas m'en donner une, il n'a qu'à m'envoyer n'importe quelle Egyptienne noble, pour que je puisse dire ici qu'elle est une fille du pharaon. Car ici personne ne mettra ma parole en doute et le pharaon n'y perdra rien. Mais s'il refuse, j'enverrai mes armées chercher une fille du pharaon, car je suis très obstiné et je ne démords pas de mes projets.

Ses paroles m'inquiétèrent et je lui dis qu'une guerre coûterait énormément et compliquerait le commerce mondial, ce qui lui causerait plus de tort qu'à l'Egypte. Je lui dis aussi:

– Il vaut mieux attendre que tes envoyés te fassent part de la naissance d'une fille du pharaon. Alors tu pourras adresser une tablette d'argile au pharaon et s'il agrée ta demande, il t'enverra certainement sa fille et ne te trompera pas, car il a un nouveau dieu puissant avec lequel il vit dans la vérité.

Mais Bourrabouriash fit la sourde oreille et dit:

– Je ne veux rien savoir de ce dieu, et je m'étonne que ton pharaon en ait choisi un pareil, car chacun sait que souvent la vérité est nuisible et qu'elle rend pauvre. Certes, j'adore tous les dieux, et même ceux que je ne connais pas, parce qu'il vaut mieux être sûr et que c'est la coutume, mais un dieu comme ça je ne veux le connaître que de très loin.

Il dit encore:

– Le vin m'a ragaillardi et a réjoui mon foie, et tes paroles sur les filles du pharaon et sur leur beauté m'ont excité, si bien que je vais me retirer dans mon gynécée. Accompagne-moi, car tu peux y entrer en ta qualité de médecin, et comme je te l'ai dit, j'ai abondance de femmes et je ne me fâcherai pas si tu en choisis une pour te divertir avec elle, pourvu que tu ne lui fasses pas un enfant, car cela causerait un tas d'embêtements. Je suis aussi curieux de voir comment un Egyptien fait l'amour, car chaque peuple a ses manières, et tu ne m'en croirais pas si je te racontais les étranges façons de celles de mes femmes qui viennent de pays lointains.

Il refusa d'écouter mes protestations et m'entraîna de force dans le harem et il m'en montra les décorations murales en briques glacées où des hommes et des femmes faisaient l'amour de toutes les manières. Il me fit aussi voir quelques-unes de ses épouses qui étaient richement habillées et couvertes de bijoux, et il y en avait de tous les pays connus et aussi des barbares que les marchands avaient amenées. Elles bavardaient entre elles dans toutes les langues et ressemblaient à une bande de petites guenons. Elles dansèrent devant le roi en découvrant leur ventre et rivalisèrent d'ingéniosité pour gagner sa faveur. Il ne cessait de m'inviter à en choisir une à mon goût, et finalement je lui dis que j'avais promis à mon dieu de m'abstenir des femmes lorsque j'avais des malades à soigner. Or j'avais promis d'opérer demain un de ses nobles qui avait une adhérence dans les testicules, et c'est pourquoi je ne pouvais toucher à une femme. Le roi me crut et me laissa partir, mais les femmes en furent désolées, ce qu'elles me montrèrent par des gestes et des paroles de reproche. C'est qu'à part les ennuques du roi, elles n'avaient encore jamais vu un homme complet dans le gynécée, et le roi était jeune et imberbe, et de constitution débile.

Mais avant mon départ, le roi dit encore: – Les fleuves ont débordé et le printemps est venu. C'est pourquoi les prêtres ont fixé la fête du printemps et celle du faux roi à trente jours d'aujourd'hui. Pour cette fête, je t'ai préparé une surprise qui, je le crois, t'amusera beaucoup et j'en attends aussi du divertissement pour moi, mais je ne veux pas te dire ce que ce sera, pour ne pas gâter mon plaisir.

C'est pourquoi je m'en allai plein de sombres pressentiments, car je craignais que ce qui était propre à divertir le roi Bourrabouriash ne fût pas du tout amusant pour moi. Sur ce point, Kaptah fut pour une fois de mon avis.

Les médecins du roi ne savaient comment me témoigner leur reconnaissance, puisque grâce à moi ils n'avaient pas encouru la colère de leur souverain, mais reçu de grands cadeaux, et je les avais défendus devant le roi en louant leur savoir. Je l'avais fait avec raison, car ils étaient habiles dans leur domaine et j'avais beaucoup à apprendre d'eux et ils ne me cachaient rien de leurs méthodes. Ce qui m'intéressa surtout, c'est la manière dont ils extraient le suc des graines de pavot pour en préparer des remèdes qui donnent un bon sommeil, une perte de connaissance ou la mort, selon la dose. Bien des gens à Babylone utilisaient ce remède avec ou sans vin, et ils disaient qu'il apportait une grande jouissance. Les prêtres y recouraient aussi pour leurs prédictions. C'est pourquoi on cultivait beaucoup le pavot en Babylonie, et ces champs avec leurs fleurs bigarrées étaient étranges et terribles à voir à cause de l'abondance de leurs couleurs, et on les appelait les champs des dieux, car ils étaient la propriété de la Tour et du Portique.

Les prêtres traitaient aussi par des procédés secrets les graines de chanvre et ils en tiraient une médecine qui rendait les hommes insensibles à la douleur et à la mort, et si on en prenait souvent et exagérément, on ne convoitait plus les femmes, mais on jouissait d'une béatitude céleste avec les femmes de rêve que cette drogue jetait dans vos bras. C'est ainsi que je recueillis beaucoup de connaissances durant mon séjour à Babylone, mais j'admirai surtout l'habileté des prêtres a confectionner, avec du verre clair comme le cristal de montagne, des instruments qui grossissaient les objets lorsqu'on les regardait à travers ce verre magique. Je refuserais de le croire, si je n'avais pas moi-même tenu ces verres dans mes mains et regardé à travers eux, mais je ne sais pourquoi ce verre possédait cette propriété étrange, et les prêtres ne surent pas me l'expliquer et je crois que personne ne peut le faire. Mais les nobles et les grands utilisaient ces verres, lorsque leur vue avait baissé.

Mais ce qui est encore plus extraordinaire, c'est que lorsque le soleil traversait ces cristaux, ses rayons pouvaient enflammer du fumier sec ou de la sciure et des feuilles sèches, de sorte que l'on pouvait allumer du feu sans frottement. Je crois qu'à cause de ces cristaux les sorciers babyloniens sont plus forts que ceux de tous les autres pays, et je respectais profondément leurs prêtres. Ces verres sont aussi extrêmement chers et ils valent plusieurs fois leur poids en or, mais en voyant à quel point ils m'intéressaient, le dentiste du roi m'en fit cadeau d'un.