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A ces mots, le peuple poussa des clameurs de joie et loua hautement la sagesse du roi. Et alors un vieillard grave s'approcha de lui:

– Devant cette colonne où est gravée la loi, et devant le roi, je demande justice, et voici mon affaire: Je me suis fait construire une maison au coin d'une rue, mais l'entrepreneur m'a trompé, si bien que la maison s'est effondrée et qu'elle a écrasé un passant en tombant. Maintenant, les parents de la victime m'accusent et réclament une indemnité. Que dois-je faire?

Après avoir réfléchi, Kaptah dit:

– C'est une affaire compliquée qui exige un sérieux examen, et à mon avis, c'est une question qui concerne plus les dieux que les hommes. Que dit la loi à ce sujet?

Les juristes s'avancèrent et lurent sur la colonne de la loi et ils s'expliquèrent ainsi:

– Si la maison s'écroule par une négligence de l'entrepreneur et qu'elle ensevelisse le propriétaire, l'entrepreneur sera mis à mort. Mais si en s'écroulant elle tue le fils du propriétaire, on mettra à mort le fils de l'entrepreneur. La loi n'en dit pas plus long, mais nous l'interprétons ainsi: Quoi que la maison détruise en s'écroulant, l'entrepreneur en est responsable et on détruira une part adéquate de ses biens. Nous ne pouvons en dire davantage.

Kaptah dit alors:

– Je ne savais pas qu'il existait ici des entrepreneurs si perfides, et désormais je me tiendrai sur mes gardes. Mais selon la loi cette affaire est simple: Que les parents de la victime se rendent devant la maison de l'entrepreneur et qu'ils y guettent et tuent le premier passant qu'ils y verront, et ainsi la loi sera observée. Mais en agissant ainsi, ils auront à répondre des suites, si les parents de l'homme tué demandent justice pour le meurtre. A mon sens, le plus coupable est le passant qui va se promener devant une maison branlante, ce que ne fait aucune personne sensée, sauf si les dieux l'ont prescrit. C'est pourquoi je libère l'entrepreneur de toute responsabilité, et je déclare que l'homme qui est venu demander justice est un imbécile, pour n'avoir pas surveillé l'entrepreneur, afin que celui-ci travaille consciencieusement, si bien que l'entrepreneur a eu raison de le tromper, car il faut rouler les imbéciles, pour que le dommage les rende sages. Il en fut ainsi et il en sera toujours ainsi.

Le peuple loua de nouveau la sagesse du roi et le plaignant s'éloigna tout penaud. Ensuite se présenta un marchand corpulent qui portait un costume précieux. Il exposa son affaire et dit:

– Il y a trois jours, je suis allé au portique d'Ishtar où les filles pauvres de la ville s'étaient rendues à l'occasion de la fête du printemps pour sacrifier leur virginité à la déesse, ainsi qu'il est prescrit, et pour se constituer une dot. Parmi elles s'en trouvait une qui me plut beaucoup, si bien qu'après avoir longtemps marchandé avec elle, je lui remis une somme d'argent, et on conclut l'affaire. Mais quand j'allais entreprendre la chose qui m'avait amené, je fus brusquement pris de coliques, si bien que je dus sortir pour me soulager. A mon retour, la fille s'était entendue avec un autre homme qui lui avait donné de l'argent et qui avait accompli avec elle ce pourquoi il était venu au portique. Elle offrit certes de se divertir avec moi aussi, mais je refusai, parce qu'elle n'était plus vierge, et je réclamai mon argent, mais elle refusa de me le rendre. C'est pourquoi je demande justice au roi, car ne suis-je pas victime d'une grande injustice, puisque j'ai perdu mon argent sans rien recevoir en échange? En effet, si j'achète un vase, le vase est à moi jusqu'à ce que je le casse, et le vendeur n'a pas le droit de le casser et de m'en offrir les tessons.

A ces mots, Kaptah se fâcha et se leva de son trône de justice et fit claquer son fouet en criant:

– Vraiment, je n'ai jamais vu autant de stupidité que dans cette ville, et je ne peux que penser que ce vieux bouc se moque de moi. Car la fille a eu parfaitement raison de prendre un autre homme, puisque cet imbécile n'était pas en état de prélever ce qu'il venait chercher. Elle a aussi très bien agi en offrant à cet homme un dédommagement qu'il n'avait nullement mérité. Cet homme aurait dû être reconnaissant à la jeune fille et à l'homme, puisqu'en se divertissant ensemble ils ont supprimé un obstacle qui ne cause qu'ennuis et embêtements dans ces affaires. Et il a l'aplomb de venir se plaindre devant moi et de parler de vases. Puisqu'il prend les jeunes filles pour des vases, je le condamne à ne se divertir désormais qu'avec des vases, et il ne touchera plus jamais à des filles.

Ayant rendu cette sentence, Kaptah en eut assez de la justice et il s'étira sur le trône et dit:

– Aujourd'hui j'ai déjà mangé et bu et travaillé suffisamment et rendu la justice et fatigué mes méninges. Les juges peuvent continuer, s'il se présente encore des plaignants, car cette dernière affaire m'a fait penser que comme roi je suis aussi le maître dans le harem où, à ce que je sais, quatre cents femmes m'attendent. C'est pourquoi je vais aller me choisir une compagne et je ne serais point étonné si, au cours de cette expédition, je brisais quelques vases, car le pouvoir et le vin m'ont merveilleusement fortifié, si bien que je me sens robuste comme un lion.

A ces mots le peuple poussa des cris qui n'en finissaient plus, et la foule l'escorta vers le palais et resta devant le gynécée et dans la cour. Mais Bourrabouriash ne riait plus. En me voyant, il accourut et me dit:

– Sinouhé, tu es mon ami, et comme médecin tu peux entrer dans le gynécée royal. Suis-le et veille à ce qu'il ne fasse rien dont il ait à se repentir amèrement, car en vérité je le ferai écorcher vif et sa peau séchera sur les murs, s'il touche à mes femmes; mais s'il se conduit bien, la mort lui sera facile.

Je lui demandai:

– Bourrabouriash, je suis vraiment ton ami et je suis prêt à t'aider, mais dis-moi ce que tout cela signifie, car mon foie est malade de te voir en costume d'esclave et moqué par tout le monde.

Il dit avec impatience:

– C'est la journée du faux roi, tout le monde le sait, mais dépêche-toi, afin qu'il ne se passe rien d'irréparable.

Mais je ne lui obéis pas, bien qu'il m'eût saisi le bras, et je lui dis:

– Je ne connais pas les coutumes de ton pays, si bien que tu dois m'expliquer ce que tout cela signifie.

Alors il parla:

– Chaque année, en ce jour, on choisit l'homme le plus bête et le plus drôle de Babylone et il peut régner toute une journée de l'aube au coucher du soleil, avec tout le pouvoir du roi, et le roi doit le servir. Et jamais encore je n'ai vu un roi plus drôle que Kaptah, que j'ai désigné moi-même à cause de sa drôlerie. Il ignore lui-même ce qui l'attend, et c'est ça qui est le plus drôle de tout.

– Et qu'est-ce qui l'attend? demandai-je.

– Au coucher du soleil il sera mis à mort aussi subitement qu'il fut couronné à l'aube, expliqua Bourrabouriash. Je peux le faire périr cruellement si je le veux, mais habituellement on verse un poison doux dans du vin, et le faux roi s'endort sans savoir qu'il meurt, car il ne convient pas qu'un homme qui a régné un jour reste en vie. Mais jadis il est arrivé que le vrai roi mourût durant la fête pour avoir dans son ivresse avalé de travers un bol de bouillon brûlant, et le faux roi resta sur le trône et régna sur Babylone pendant trente-six ans et personne n'eut rien à redire à son règne. C'est pourquoi je dois me garder de boire du bouillon chaud aujourd'hui. Mais dépêche-toi d'aller voir que ton serviteur ne fasse pas de bêtises dont il ait à se repentir ce soir.

Je n'eus cependant pas à aller à la recherche de Kaptah, car il sortit en courant du gynécée, tout irrité et une main sur son seul œil, et le sang coulait de son nez. Il gémissait et criait:

– Regardez ce qu'elles m'ont fait, car elles m'ont offert de vieilles femmes et de grasses négresses, mais quand j'ai voulu toucher une jolie chevrette, elle s'est muée en tigresse et m'a poché mon seul œil et m'a mis le nez en sang à coups de babouche.