Alors Bourrabouriash rit de si bon cœur qu'il dut se tenir à mon bras pour rester debout. Mais Kaptah continuait à gémir:
– Je n'ose plus ouvrir la porte, car cette femme est hors d'elle et se comporte comme un fauve, mais vas-y, Sinouhé, pour la trépaner habilement, afin que le mauvais esprit sorte de sa tête. Elle doit en effet être possédée, car comment aurait-elle osé porter la main sur son roi et lui meurtrir le nez avec sa babouche, si bien que mon sang coule comme d'un bœuf saigné.
Bourrabouriash me donna un coup de coude et dit:
– Va voir ce qui s'est passé, Sinouhé, puisque tu connais déjà la maison, car je ne puis y entrer aujourd'hui, et tu viendras me renseigner. Je crois savoir de qui il s'agit, car on m'a amené hier des îles de la mer une fille dont je me promets beaucoup de plaisir, mais il faudra d'abord la calmer avec du suc de pavot.
Il insista tellement que je finis par entrer dans le gynécée où régnait une grande confusion, et les eunuques ne m'arrêtèrent pas, car ils savaient que j'étais médecin. Les vieilles femmes qui s'étaient parées et fardées et ointes pour cette journée, m'entourèrent et me demandèrent d'une seule voix:
– Où donc s'est enfui notre petit mignon, notre bijou, notre petit bouc, que nous avons attendu depuis l'aube?
Une grosse négresse, dont les seins pendaient noirs et flasques sur son ventre, s'était dévêtue pour être la première à recevoir Kaptah, et elle gémissait:
– Rendez-moi mon chéri, pour que je le serre sur ma poitrine! Rendez-moi mon éléphant, pour qu'il passe sa trompe à ma taille!
Mais les eunuques me dirent d'un air soucieux:
– Ne t'inquiète pas de ces femmes, car elles étaient chargées d'amuser le faux roi et elles se sont réjoui le foie avec du vin en l'attendant. Mais nous avons vraiment besoin d'un médecin, car la fille qu'on a apportée hier est devenue folle et elle est plus forte que nous et nous distribue des coups de pied, si bien que nous ne savons pas ce qui va arriver, car elle a trouvé un couteau et elle est furieuse.
Ils me conduisirent dans la cour du harem qui reluisait sous le soleil de toutes les couleurs des briques glacées. Au centre se trouvait une vasque dans laquelle des animaux marins sculptés crachaient de l'eau. C'est là que la fille furieuse s'était réfugiée et les eunuques avaient déchiré ses vêtements en cherchant à la maîtriser et elle était toute mouillée pour avoir nagé dans le bassin, et l'eau jaillissait autour d'elle. Mais elle se tenait d'une main au groin d'un marsouin crachant l'eau, pour ne pas tomber, et dans l'autre luisait un couteau. L'eau bouillonnait et les eunuques s'agitaient et criaient, si bien que je ne pouvais comprendre les paroles de la fille. Elle était certainement belle, bien que ses vêtements fussent lacérés et ses cheveux en désordre, mais je fis bonne contenance et dis aux eunuques:
– Filez d'ici, afin que je puisse lui parler et la calmer, et arrêtez les jets d'eau, pour que j'entende ce qu'elle nous crie.
Quand le bruit de l'eau eut cessé, j'entendis qu'elle chantait dans une langue étrangère que je ne comprenais pas. Elle chantait la tête droite et les yeux brillants et verts comme ceux d'un chat, et ses joues étaient rouges d'excitation, si bien que je l'apostrophai vivement:
– Cesse de piailler, vieille chatte, et jette ton couteau et viens ici, pour que nous puissions parler et que je te guérisse, parce que tu es certainement folle.
Elle cessa de chanter et me répondit dans un babylonien encore pire que le mien:
– Saute dans le bassin, babouin, et viens ici à la nage, pour que je plonge mon couteau dans ton foie, car je suis furieuse.
Je lui criai:
– Je ne te veux aucun mal. Elle répondit:
– Bien des hommes m'ont dit la même chose, pour masquer leurs vilaines intentions, mais j'ai été consacrée à un dieu pour danser devant lui. C'est pourquoi j'ai ce couteau, et je lui ferai boire mon sang plutôt que de permettre à un homme de me toucher, et surtout pas à ce diable borgne qui ressemblait plus à une outre gonflée qu'à un être humain en trottinant vers moi.
– C'est toi qui as frappé le roi? demandai-je. Elle répondit:
– Je lui ai poché l'œil et j'ai perdu ma babouche en lui ouvrant les sources de sang du nez et je suis fière de mon acte, qu'il soit le roi ou non, car même un roi ne me touchera pas, car je suis destinée à danser devant mon dieu.
– Danse à ta guise, petite folle, lui dis-je. Cela ne me regarde pas, mais tu vas déposer ce couteau avec lequel tu pourrais te faire du mal, et ce serait dommage, car les eunuques m'ont dit que le roi a payé pour toi la forte somme au marché des esclaves.
Elle répondit:
– Je ne suis pas une esclave, j'ai été traîtreusement enlevée, comme tu pourrais le deviner, si tu avais des yeux dans la tête. Mais ne parles-tu aucune langue convenable que ces gens-là ne comprennent pas, car j'ai vu des eunuques se faufiler derrière les colonnes pour épier nos paroles.
– Je suis Egyptien, lui dis-je dans ma langue, et mon nom est Sinouhé, Celui qui est solitaire, le Fils de l'onagre. Je suis médecin, si bien que tu n'as rien à redouter de moi.
Alors elle sauta dans l'eau et nagea vers moi, le couteau à la main, et elle s'étendit devant moi en disant:
– Je sais que les Egyptiens sont faibles et qu'ils ne font pas de mal aux femmes, à moins qu'elles ne le désirent. C'est pourquoi j'ai confiance en toi et j'espère que tu me pardonneras si je ne dépose pas mon couteau, car il est probable que ce soir je devrai m'ouvrir les veines pour n'être pas déshonorée devant mon dieu. Mais si tu crains les dieux et si tu me veux du bien, sauve-moi d'ici et emmène-moi hors de ce pays, bien que je ne puisse pas te récompenser comme tu le mériterais, car vraiment je ne dois pas me donner à un homme.
– Je n'ai pas la moindre envie de toucher à toi, lui dis-je. Sur ce point, tu peux être tranquille. Mais ta folie est grande de tenter de sortir du harem royal, alors qu'ici tu serais bien nourrie et que tu pourrais recevoir tout ce que ton cœur désirerait.
– Tu me parles de nourriture et de vêlements, parce que tu ne comprends rien à rien, dit-elle en me jetant un regard irrité. Et quand tu affirmes ne pas vouloir me toucher, tu m'offenses. C'est que je suis déjà habituée à ce que les hommes me désirent, et je l'ai lu dans leurs yeux et entendu à leur respiration pendant mes danses. Je l'ai vu le mieux sur le marché aux esclaves, quand les hommes bavaient devant ma nudité et demandaient aux eunuques de constater si j'étais vierge. Mais nous en pourrons parler plus tard, si tu veux, car d'abord tu dois me tirer d'ici et m'aider à fuir la Babylonie.
Son aplomb était si grand que je ne sus que lui répondre, et je finis par lui dire brusquement:
– Je n'ai nullement l'intention de t'aider à fuir, car ce serait un crime envers le roi qui est mon ami. Je puis te dire aussi que l'outre gonflée que tu as vue ici est le faux roi qui ne règne qu'aujourd'hui, et demain le vrai roi viendra te voir. C'est un jeune homme encore imberbe et de complexion agréable, et il attend beaucoup de plaisir de toi, lorsqu'il t'aura un peu calmée. Je ne crois pas que la puissance de ton dieu s'étende jusqu'ici, de sorte que tu n'as rien à perdre à te soumettre à la nécessité. C'est pourquoi tu devrais renoncer aux enfantillages et me donner ton couteau.
Mais elle dit:
– Mon nom est Minea. Puisque tu veux t'occuper de moi, voici le couteau qui m'a protégée jusqu'ici, et je te le donne parce que je sais que désormais c'est toi qui me protégeras et que tu ne me tromperas pas, mais que tu m'emmèneras de ce sale pays.
Elle me sourit et me tendit le couteau, malgré mes dénégations:
– Je ne veux pas de ton couteau, petite folle! Elle ne voulut pas le reprendre, mais elle me regardait en souriant entre ses cheveux mouillés, et je finis par m'en aller, le couteau à la main et fort ennuyé. C'est que j'avais remarqué qu'elle était beaucoup plus habile que moi, car en me donnant son couteau, elle m'avait lié à son sort, si bien que je ne pouvais plus l'abandonner.