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À ma sortie du gynécée, Bourrabouriash me demanda avec une vive curiosité ce qui s'y était passé.

– Tes eunuques ont fait une mauvaise affaire, lui dis-je, car Minea, la fille qu'ils ont achetée pour toi, est furieuse et ne veut pas se donner à un homme, parce que son dieu le lui interdit. C'est pourquoi tu ferais mieux de la laisser en paix, jusqu'à ce qu'elle soit devenue raisonnable.

Mais Bourrabouriash rit gaîment et dit:

– Vraiment j'aurai beaucoup de plaisir avec elle, car je connais ce genre de filles et on les dompte à coups de canne. C'est que je suis encore jeune et sans barbe. C'est pourquoi je me fatigue en me divertissant avec une femme, et j'ai beaucoup plus de plaisir à les regarder et à les entendre pendant que les eunuques les frappent de leurs minces baguettes. Cette petite récalcitrante me procurera d'autant plus de joie que j'aurai un motif de la faire fustiger par les eunuques, et en vérité je jure que la nuit prochaine déjà sa peau sera si enflée qu'elle ne pourra dormir sur le dos, et mon plaisir en sera d'autant plus grand.

Il s'éloigna en se frottant les mains et en pouffant comme une fille. En le regardant partir, je sentis qu'il n'était plus mon ami.

Après cela, je fus incapable de rire et de m'amuser, bien que le palais fût rempli d'une foule joyeuse qui buvait du vin et de la bière et se divertissait follement à toutes les farces que Kaptah imaginait sans arrêt, car il avait oublié ses mésaventures du gynécée et on avait mis sur son œil un morceau de viande crue, si bien qu'il n'avait plus mal. Mais j'étais tourmenté, sans savoir pourquoi.

Je me disais que j'avais encore bien des choses à apprendre à Babylone, puisque mes études du foie de mouton étaient inachevées et que je ne savais pas encore verser l'huile sur l'eau, comme le faisaient les prêtres. Bourrabouriash me donnerait certainement de généreux cadeaux à mon départ, pour mes soins et mon amitié, si je restais en bons termes avec lui. Mais plus je réfléchissais, et plus Minea m'obsédait, quelle que fût son outrecuidance, et je songeais aussi à Kaptah qui devrait périr ce soir pour un caprice stupide du roi qui, sans rien me demander, l'avait désigné comme faux roi, bien qu'il fût mon serviteur.

Ainsi j'endurcissais mon cœur en me disant que Bourrabouriash avait abusé de moi, de sorte que je serais justifié à le payer de retour, bien que mon cœur me dît que je violerais ainsi toutes les lois de l'amitié. Mais j'étais étranger et seul, et rien ne me liait. C'est pourquoi, dans la soirée, je me rendis sur la rive et louai une barque de dix rameurs à qui je dis:

– C'est la journée du faux roi, et je sais que vous êtes ivres de joie et de bière et que vous hésiterez à partir. Mais je vous donnerai double paye, car mon oncle est mort et je dois conduire son corps parmi ceux de ses ancêtres. Le voyage sera long, car notre tombe de famille se trouve tout près de la frontière de Mitanni.

Les rameurs murmurèrent, mais je leur procurai deux barils de bière et je leur dis qu'ils pouvaient boire jusqu'au coucher du soleil, à condition qu'ils fussent prêts à partir dès la tombée de la nuit. Mais ils protestèrent en disant:

– Nous ne ramons jamais de nuit, car les ténèbres sont pleines de diablotins redoutables et de mauvais esprits qui poussent des cris effrayants et qui peut-être renverseront notre bateau ou nous tueront.

Mais je leur dis:

– Je vais aller sacrifier dans le temple, pour qu'il ne nous arrive rien de mal, et le tintement de tout l'argent que je vous donnerai au terme du voyage vous empêchera certainement d'entendre les hurlements des démons.

J'allai à la Tour et j'y sacrifiai un mouton, il y avait peu de monde dans les cours, car toute la ville était massée autour du palais. J'examinai le foie du mouton, mais j'étais si distrait que je n'y lus rien de spécial. Je constatai seulement qu'il était plus grand que la normale et qu'il sentait très fort, si bien que de mauvais pressentiments m'assiégèrent. Je recueillis le sang dans un sachet en cuir et je l'emportai au palais. A mon entrée dans le harem, une hirondelle vola sur ma tête, ce qui me réchauffa le cœur et me réconforta, car c'était un oiseau de mon pays qui me porterait bonheur. Je dis aux eunuques:

– Laissez-moi seul avec cette femme folle, pour que je puisse exorciser son démon.

Ils m'obéirent et me conduisirent dans une petite chambre où j'expliquai à Minea ce qu'elle devait faire, et je lui remis son poignard et le sac de sang. Elle promit de suivre mes instructions, et je la quittai et je dis aux eunuques que personne ne devait la déranger, car je lui avais donné un remède pour expulser le démon, et le démon pourrait se glisser dans le corps de toute personne qui ouvrirait la porte sans ma permission. Ils me crurent sans plus.

Le soleil allait se coucher, et la lumière était rouge comme le sang dans toutes les chambres du palais, et Kaptah mangeait et buvait servi par Bourrabouriash qui riait et pouffait comme un gamin. Les planchers étaient couverts de flaques de vin dans lesquelles gisaient des hommes, nobles et vilains, qui cuvaient leur ivresse. Je dis à Bourrabouriash:

– Je veux m'assurer que la mort de Kaptah sera douce, car il est mon serviteur et je suis responsable de lui.

Il me dit:

– Dépêche-toi, car on verse déjà le poison dans le vin et ton serviteur mourra au coucher du soleil, selon la coutume.

Je trouvai le vieux médecin du roi, et il me crut quand je lui dis que le roi m'avait chargé de mélanger moi-même le poison.

– C'est mieux que tu me remplaces pour cela, dit-il, car mes mains tremblent et mes yeux coulent. C'est que j'ai vidé force coupes et que vraiment ton serviteur nous a prodigieusement amusés.

Je versai dans le vin un peu de suc de pavot, mais pas assez pour amener la mort. Je portai la coupe à Kaptah et je lui dis:

– Kaptah, il est possible que nous ne nous revoyions plus jamais, car ta dignité t'est montée au cerveau et demain déjà tu ne me reconnaîtras plus. C'est pourquoi vide cette coupe, afin qu'à mon retour en Egypte je puisse raconter que je suis l'ami du maître des quatre continents. En la vidant, sache que je ne songe qu'à ton bien, quoi qu'il arrive, et souviens-toi de notre scarabée.

Kaptah dit:

– Les paroles de cet Egyptien seraient un bourdonnement de mouche dans mes oreilles, si mes oreilles n'étaient déjà remplies par le murmure du vin au point que je n'entends pas ce qu'il me dit. Mais je n'ai jamais craché dans une coupe, comme chacun le sait et comme j'ai cherché aujourd'hui de mon mieux à en convaincre mes sujets qui me plaisent beaucoup. C'est pourquoi je viderai cette coupe, en sachant fort bien que demain des ânes sauvages me martèleront le crâne.

Il but, et au même instant le soleil se coucha et on apporta des torches et on alluma des lampes, et tout le monde se leva et un grand silence se répandit dans le palais. Kaptah ôta la coiffure royale et dit:

– Cette sacrée couronne me broie le front et j'en ai assez. Mes jambes sont engourdies et mes paupières lourdes comme le plomb, c'est le moment de dormir.

Il tira la lourde nappe et s'en couvrit, renversant les coupes et les cruches, si bien qu'il nageait vraiment dans le vin comme il l'avait promis le matin. Mais les serviteurs du roi le déshabillèrent et passèrent à Bourrabouriash les vêtements mouillés de vin, et ils lui rendirent la couronne et les emblèmes du pouvoir, puis ils le conduisirent au trône.

– Cette journée a été bien fatigante, dit le roi, mais j'ai quand même noté quelques personnes qui ne m'ont pas témoigné assez d'égards pendant la farce, espérant probablement que par mégarde je m'étoufferais avec du bouillon chaud. C'est pourquoi chassez à coups de trique les ivrognes endormis et balayez la salle et renvoyez le peuple et mettez dans une jarre le pitre dont je suis las, dès qu'il sera mort.