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On tourna Kaptah sur le dos et le médecin le palpa de ses mains tremblantes d'homme ivre et il dit:

– Cet homme est vraiment mort.

Les serviteurs apportèrent un grand vase d'argile, comme ceux dans lesquels les Babyloniens enferment leurs morts, et on y plaça Kaptah et on boucha le vase. Le roi ordonna de le placer dans la cave du palais, parmi les précédents faux roi, selon l'habitude, mais alors je dis:

– Cet homme est égyptien et circoncis comme moi. C'est pourquoi je dois embaumer son corps à l'égyptienne et le munir de tout ce qui est nécessaire pour le long voyage au pays du Couchant, afin qu'il y puisse manger et boire et se divertir sans travailler après la mort. Ce travail dure trente jours ou soixante-dix jours, selon le rang du défunt durant sa vie. Pour Kaptah, je crois que trente jours suffiront, car il n'était qu'un serviteur. Après ce délai, je rapporterai son corps pour qu'il soit déposé à côté des anciens faux rois dans les caves de ton palais. Bourrabouriash m'écouta avec curiosité et dit:

– D'accord, bien que je croie que tes peines seront mutiles, car un homme mort reste étendu et son esprit erre partout avec inquiétude et se nourrit des débris jetés dans les rues, à moins que ses parents ne gardent le corps chez eux dans un vase d'argile, afin que l'esprit reçoive sa part des repas. C'est le sort de chacun, sauf de moi qui suis le roi et que les dieux accueilleront dès le trépas, si bien que je n'ai pas à m'inquiéter de ma nourriture et de ma bière après la mort. Mais agis à ta guise, puisque c'est la coutume de ton pays.

Je fis porter le vase dans une litière que j'avais retenue devant le palais, mais avant de partir, je dis au roi:

– Pendant trente jours tu ne me reverras pas, car tant que dure l'embaumement, je ne dois me montrer à personne, pour ne pas infecter les gens avec les miasmes qui rôdent autour du cadavre.

Bourrabouriash rit et dit:

– Qu'il en soit comme tu le veux, et si tu te montres ici, mes serviteurs te chasseront à coups de canne, afin que tu n'introduises pas de mauvais esprits dans mon palais.

Et dans la litière je perçai la glaise qui fermait le vase, car elle était encore molle, afin que Kaptah pût respirer. Puis je rentrai secrètement dans le palais et pénétrai dans le harem où les eunuques furent heureux de me revoir, car ils appréhendaient l'arrivée du roi.

Après avoir ouvert la porte de la chambre de Minea, je revins rapidement vers les eunuques, en me déchirant les vêtements et en criant:

– Venez voir ce qui est arrivé, elle gît dans son sang, et le couteau ensanglanté est à côté d'elle et ses cheveux aussi sont couverts de sang.

Us s'approchèrent, et ils furent remplis de terreur, car les eunuques ont peur du sang et n'osent pas y toucher. Ils se mirent à pleurer, redoutant la colère du roi, mais je leur dis:

– Nous sommes dans le même pétrin, vous et moi. C'est pourquoi apportez-moi vite un tapis, pour que je puisse y rouler le corps, et lavez le sang, afin que personne ne sache ce qui est arrivé. Ensuite courez acheter une autre esclave et de préférence une qui vienne d'un pays lointain et ignore votre langue. Vêtez-la et parez-la pour le roi, et si elle résiste, rouez-la de coups devant lui, car il en sera réjoui et il vous récompensera largement.

Les eunuques comprirent la sagesse de mon conseil et, après quelque marchandage, je leur remis la moitié de l'argent qu'ils me demandaient pour acheter une autre esclave, tout en sachant qu'ils me volaient cette somme, car ils payèrent sûrement l'achat avec l'argent du roi et ils gagnèrent encore en exigeant du marchand d'écrire sur leur tablette une somme supérieure au prix convenu, car ce fut et ce sera toujours l'habitude des eunuques partout dans le monde. Mais je ne tenais pas à me disputer avec eux. Ils m'apportèrent un tapis dans lequel j'enveloppai Minea, et ils m'aidèrent à la porter à travers les cours obscures dans la litière où attendait déjà Kaptah dans son vase.

C'est ainsi que, dans les ténèbres, je quittai Babylone en fugitif, abandonnant beaucoup d'or et d'argent, bien que j'eusse pu m'y enrichir et acquérir encore bien du savoir.

Parvenu au rivage, je fis porter le vase dans la barque, mais je pris moi-même le tapis et je le cachai sous le tendelet. Je dis aux porteurs:

– Esclaves et fils de chiens! Cette nuit vous n'avez rien vu ni rien entendu, si quelqu'un vous interroge, et c'est pourquoi je vous donne à chacun une pièce d'argent.

Ils sautèrent de joie et s'écrièrent:

– Vraiment, nous avons servi un puissant seigneur, et nos oreilles sont sourdes et nos yeux aveugles, et nous n'avons rien entendu ni rien vu cette nuit.

C'est ainsi que je me débarrassai d'eux, mais je savais bien qu'ils s'enivreraient, selon la coutume des porteurs de tous les temps, et que dans leur ivresse ils révéleraient tout ce qu'ils avaient vu. Mais je n'y pouvais rien, car ils étaient huit et ils étaient robustes et je ne pouvais les tuer et les jeter dans le fleuve, comme j'eusse voulu le faire.

Après leur départ, je réveillai les rameurs et au lever de la lune ils plongèrent les rames dans l'eau et souquèrent ferme, tout en bâillant et en pestant contre leur sort, car leurs têtes étaient alourdies par la bière qu'ils avaient bue. C'est ainsi que je m'enfuis de Babylone, et je ne saurais dire pourquoi, car je l'ignore; mais tout était écrit dans les étoiles déjà avant ma naissance et je n'y pouvais rien changer.

LIVRE VII. Minea

Une fois sorti de la ville sans avoir été interpellé par les gardes, car le fleuve n'est pas barré la nuit, je me glissai dans le tendelet pour y reposer ma tête fatiguée. Les soldats du roi m'avaient réveillé avant l'aube, comme je l'ai raconté, et la journée avait été riche en inquiétude et en incidents et en vacarme, au point que jamais encore je n'en avais vécu de pareille. Mais je ne trouvai pas encore la paix, car Minea s'était débarrassée du tapis et se lavait en puisant de l'eau dans le fleuve, et les gouttes qui tombaient de sa main brillaient au clair de lune. Elle me regarda sans sourire et me dit d'un ton de reproche:

– Je me suis affreusement salie en suivant tes conseils et j'empeste le sang et je ne pourrai jamais me débarrasser de cette odeur, et c'est ta faute. Et en m'emportant dans le tapis, tu m'as pressée contre ta poitrine plus que c'était nécessaire, si bien que j'avais peine à respirer.

Mais j'étais très fatigué, et ces paroles augmentèrent encore ma lassitude. C'est pourquoi j'étouffai un bâillement en lui disant:

– Tais-toi, maudite femme, car en pensant à tout ce que tu m'as fait faire, mon cœur se révolte, et je suis prêt à te lancer dans le fleuve, où tu pourrais te nettoyer à ta guise. Car sans toi je serais assis à la droite du roi de Babylone et les prêtres de la Tour m'enseigneraient toute leur sagesse sans rien me cacher, si bien que je serais bientôt le plus éminent de tous les médecins du monde. Et j'ai aussi perdu à cause de toi mes cadeaux de médecin, et mon or a fondu et je n'ose utiliser mes tablettes d'argile pour retirer de l'argent dans les caisses des temples. Tout cela est arrivé à cause de toi, et vraiment je maudis le jour où je t'ai vue, et chaque année je me rappellerai cette journée en me couvrant d'un sac et de cendres.

Elle laissait sa main dans le courant au clair de lune, et l'eau se fendait comme de l'argent liquide. Puis elle me dit d'une voix grave, sans me regarder:

– S'il en est ainsi, il vaut mieux que je saute à l'eau, comme tu le désires. Tu seras débarrassé de moi.

Elle se leva pour se précipiter dans le fleuve, mais je la pris par le bras et je lui dis:

– Cesse de déraisonner, car si tu sautes à l'eau, tout ce que j'ai fait aujourd'hui sera vain et ce serait le comble de la bêtise. C'est pourquoi, au nom de tous les dieux, laisse-moi me reposer un instant, Minea, et ne me dérange pas par des caprices, car je suis vraiment très fatigué.