Ayant dit ces mots, je me glissai sous le tapis et le tirai sur ma tête, car la nuit était fraîche, bien que ce fût le printemps et que les cigognes criassent dans les joncs. Mais elle rampa à côté de moi sous le tapis et dit doucement:
– Puisque je ne peux rien faire d'autre pour toi, je veux te réchauffer avec mon corps, parce que la nuit est froide.
Je n'eus plus la force de protester, mais je m'endormis et pus reposer, car son jeune corps était comme un mince poêle contre moi.
A l'aube, nous étions déjà bien loin de la ville, et les rameurs murmurèrent:
– Nos épaules sont comme du bois et nos dos sont douloureux. Veux-tu nous faire périr aux avirons, puisque nous n'allons pas éteindre un incendie?
Mais je me durcis le cœur et je leur dis:
– Quiconque cessera de ramer goûtera de mon bâton, car nous ne nous arrêterons qu'au milieu de la journée. Alors vous pourrez manger et boire et chacun recevra une gorgée de vin de datte, et vous en serez ragaillardis et vous vous sentirez légers comme des oiseaux. Mais si vous regimbez contre moi, je lâcherai sur vous tous les démons des enfers, car sachez que je suis prêtre et sorcier et que je connais des diables nombreux qui adorent la chair humaine.
Je parlais ainsi pour les effrayer, mais ils ne me crurent point, car le soleil brillait et ils dirent:
– Il est seul et nous sommes dix!
Et l'un d'eux chercha à me frapper de sa rame.
Mais alors le vase placé à la poupe se mit à retentir, car Kaptah donnait des coups et hurlait et pestait d'une voix aiguë, et les rameurs devinrent gris de peur et sautèrent dans l'eau l'un après l'autre et disparurent au fil du courant. La barque se mit à chavirer et à se pencher, mais je pus la guider vers la rive et je jetai l'ancre. Minea sortit du tendelet, en se peignant les cheveux, et je n'eus plus peur de rien, car elle était belle à mes yeux et le soleil brillait et les cigognes criaient dans les joncs. J'allai vers le vase et je cassai la glaise et criai à haute voix:
– Sors, homme qui reposes ici!
Kaptah sortit du vase sa tête ébouriffée et jeta autour de lui des regards étonnés, et jamais je n'avais vu une mine aussi stupéfaite. Il gémit et dit:
– Qu'est-ce que cette farce? Où suis-je et où est ma coiffure royale et où a-t-on caché mes emblèmes royaux, car me voici nu et j'ai froid. Et ma tête est pleine de guêpes et mes membres sont de plomb, comme si j'avais été mordu par un serpent venimeux. Prends garde, Sinouhé, de me jouer des tours, car avec les rois on ne badine pas.
Je voulais le punir de son arrogance de la veille. C'est pourquoi je feignis l'ignorance et lui dis:
– Je ne comprends rien à tes paroles, Kaptah, et tu es certainement encore ivre, car tu te souviens qu'hier avant notre départ de Babylone, tu as trop bu de vin et tu as fait tant de bruit à bord que les rameurs t'ont enfermé dans ce vase pour que tu ne les blesses pas. Tu parlais d'un roi et de juges et tu débitais des fariboles.
Kaptah ferma les yeux et réfléchit un bon moment, puis il dit:
– O mon maître, je ne veux plus jamais boire du vin, car le vin et le sommeil m'ont entraîné dans des aventures si effrayantes que je ne peux te les raconter. Mais je puis tout de même te dire que par la grâce du scarabée je me figurais être un roi et je rendais la justice, et je suis même allé dans le harem royal et je me suis diverti royalement avec une belle fille. Et j'ai eu encore bien d'autres aventures, mais je n'ai plus la force d'y penser, car la tête me fait mal et tu serais miséricordieux de me donner le remède que les ivrognes de cette maudite Babylone utilisent le lendemain.
C'est alors que Kaptah aperçut Minea et il disparut dans le vase et dit d'une voix plaintive:
– O mon maître, je ne suis pas très bien ou je rêve, car je crois voir là-bas la fille que j'ai rencontrée dans le harem royal pendant mon rêve. Que le scarabée me protège, car je crains de perdre la raison!
Il tâta son œil poché et son nez tuméfié, et il se mit à pleurer tristement. Mais Minea s'approcha du vase et saisit la tignasse de Kaptah et lui sortit la tête du vase en disant:
– Regarde-moi! Suis-je la femme avec laquelle tu t'es diverti la nuit dernière?
Kaptah lui jeta un regard craintif, ferma les yeux et dit en geignant:
– Que tous les dieux de l'Egypte aient pitié de moi et me pardonnent d'avoir adoré les dieux étrangers, mais c'est bien toi et tu dois me pardonner, car c'était un rêve.
Minea enleva une babouche et lui en donna deux coups sur les joues, en disant:
– Voilà le châtiment pour ton rêve indécent, afin que tu saches que maintenant tu es bien éveillé.
Mais Kaptah redoubla ses cris et dit:
– En vérité, je ne sais pas si je dors ou si je suis éveillé, car j'ai subi le même traitement dans mon rêve, lorsque cette affreuse femme s'est jetée sur moi dans le harem.
Je l'aidai à sortir du vase et je lui donnai un remède amer pour le purger et je lui nouai une corde à la taille pour le plonger dans l'eau malgré ses cris, et je l'y laissai patauger pour dissiper son ivresse de vin et de pavot. Quand je le sortis de l'eau, je lui pardonnai et je lui dis:
– Que ce soit pour toi une leçon pour ton effronterie envers moi, ton maître. Mais sache que tout ce qui t'est arrivé est vrai, et sans moi tu reposerais inanimé dans ce vase à côté des autres faux rois.
Puis je lui racontai tout ce qui s'était passé, et je dus le lui répéter plusieurs fois, pour qu'il en fût persuadé. Pour terminer, je lui dis:
– Notre vie est en danger et je n'ai aucune envie de rire, car aussi vrai que nous sommes dans cette barque, nous pendrons aux murailles de la ville, la tête en bas, si le roi nous met le grappin dessus, et il pourra nous infliger un châtiment encore pire. C'est pourquoi les bons avis sont précieux, puisque nos rameurs ont disparu, et c'est à toi, Kaptah, de trouver un moyen de nous conduire sains et saufs dans le pays de Mitanni.
Kaptah se gratta la tête et réfléchit longtemps. Puis il parla:
– Si j'ai bien compris tes paroles, tout ce qui m'est arrivé est vrai et je n'ai point rêvé et le vin ne m'a pas joué de vilain tour. C'est pourquoi cette journée est heureuse, car je peux sans souci boire du vin pour m'éclaircir les idées, alors que je croyais déjà que jamais plus je ne pourrais toucher à ce nectar.
A ces mots, il rampa sous le tendelet et brisa le cachet d'une cruche et but longuement en louant tous les dieux d'Egypte et de Babylone dont il citait les noms, et en louant aussi les aïeux inconnus dont il ignorait les noms. A chaque nom de dieu, il penchait la cruche, et finalement il s'affala sur le tapis et se mit à ronfler d'une voix sourde comme un hippopotame. J'étais si furieux de sa conduite que je me préparais à le précipiter dans l'eau, lorsque Minea me dit:
– Ce Kaptah a raison, car à chaque jour suffit sa peine. Pourquoi ne boirions-nous pas du vin pour nous réjouir en cet endroit où le courant nous a menés, car la contrée est belle et les joncs nous ombragent et les cigognes crient dans les roseaux. Je vois aussi des canards voler le cou tendu pour construire leurs nids, et l'eau brille verte et jaune au soleil et mon cœur est léger comme un oiseau libéré de la captivité.
Ces paroles me parurent sages. Aussi lui dis-je:
– Puisque tous les deux vous êtes fous, pourquoi ne le serais-je pas aussi, car en vérité il m'est tout à fait égal que ma peau sèche demain sur les murs ou seulement dans dix ans, car tout est écrit dans les étoiles dès avant le jour de notre naissance, ainsi que me l'ont enseigné les prêtres de la Tour. Le soleil brille délicieusement et le jeune blé verdoie sur la rive. C'est pourquoi je veux aller nager dans le fleuve et prendre des poissons à la main, comme dans mon enfance, car cette journée est aussi bonne qu'une autre.