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Et nous nageâmes dans le fleuve et le soleil sécha nos vêtements, puis nous mangeâmes et bûmes et Minea offrit une libation à son dieu et dansa devant moi dans la barque, si bien que j'en avais le souffle coupé. C'est pourquoi je lui dis:

– Une seule fois dans ma vie j'ai dit à une femme «ma sœur», mais ses bras furent pour moi comme une fournaise ardente et son corps était comme un désert aride. C'est pourquoi, Minea, je t'en supplie, délivre-moi de l'ensorcellement où me plongent tes membres, et ne me regarde pas de ces yeux qui sont comme un clair de lune sur le miroir du fleuve, car autrement je te dirai «ma sœur», et toi aussi tu me conduiras sur la voie des crimes et de la mort, comme cette maudite femme.

Minea me regarda d'un air surpris et dit:

– Tu as vraiment fréquenté des femmes étranges, Sinouhé, pour me tenir de pareils propos, mais peut-être que dans ton pays les femmes sont ainsi. Mais je ne veux nullement te séduire, comme tu semblés le craindre. En effet, mon dieu m'a interdit de me donner à un homme, et si je le fais, je devrai mourir.

Elle me prit la tête entre les mains et la posa sur ses genoux et me caressa les joues et les cheveux, en disant:

– Tu es vraiment méchant de dire ainsi du mal des femmes, car s'il existe des femmes qui empoisonnent tous les puits, il en est d'autres qui sont comme une source dans le désert ou une rosée sur la prairie desséchée. Mais bien que ta caboche soit épaisse et bornée et que tes cheveux soient noirs et rudes, je tiens volontiers ta tête sur mes genoux, car en toi et dans tes bras et dans tes yeux se cache une force qui me plaît délicieusement. C'est pourquoi je suis désolée de ne pouvoir te donner ce que tu désires, et j'en suis désolée non seulement pour toi, mais aussi pour moi, si cette confession impudique peut te réjouir.

L'eau coulait verte et jaune contre la barque, et je tenais les mains de Minea, qui étaient fermes et belles.

Comme un noyé je me cramponnais à ses mains et je regardais ses yeux qui étaient comme un clair de lune sur le fleuve et chauds comme une caresse, et je lui dis:

– Minea, ma sœur! Le monde a bien des dieux et chaque pays possède les siens, et le nombre des dieux est infini et je suis las de tous les dieux que les hommes inventent seulement par crainte, à ce que je crois. C'est pourquoi renonce à ton dieu, car ses exigences sont cruelles et inutiles et surtout cruelles aujourd'hui. Je te mènerai dans un pays où ne s'étend pas le pouvoir de ton dieu, même si nous devions aller jusqu'au bout du monde et manger de l'herbe et du poisson séché dans le pays des barbares et passer les nuits dans les roseaux jusqu'à la fin de nos jours.

Mais elle détourna les yeux et dit:

– Où que j'aille, le pouvoir de mon dieu s'étend sur moi et je devrai mourir si je me donne à un homme. Aujourd'hui, en te regardant, je crois que mon dieu est peut-être cruel et qu'il exige un vain sacrifice, mais je n'y peux rien changer, et demain tout sera différent, lorsque tu seras las de moi et que tu m'oublieras, car les hommes sont ainsi.

– De demain nul n'est certain, lui dis-je avec impatience.

En moi tout flamba pour elle comme si mon corps avait été un tas de roseaux grillés par le soleil et brusquement allumés par une étincelle.

– Tes paroles ne sont que de vains prétextes et tu veux seulement me tourmenter, selon l'habitude des femmes, pour jouir de mes peines.

Mais elle retira sa main et me jeta un regard de reproche, puis elle dit:

– Je ne suis pas une femme ignorante, car je parle outre ma langue maternelle celle de Babylone et la tienne et je sais écrire mon nom de trois manières différentes, aussi bien sur l'argile que sur le papier. J'ai aussi visité plusieurs grandes villes et je suis allée jusqu'en Egypte pour mon dieu et j'ai dansé devant des spectateurs nombreux qui ont admiré mon art, jusqu'au jour où des marchands m'ont ravie lors du naufrage de notre navire. Je sais que les hommes et les femmes sont pareils dans tous les pays, malgré la différence de leur teint et de leur langue, mais ils adorent des dieux différents. Je sais aussi que les gens cultivés dans toutes les grandes villes sont pareils et qu'ils ne diffèrent guère par leurs pensées et leurs mœurs, mais qu'ils se réjouissent le cœur avec du vin et qu'au fond ils ne croient plus aux dieux, bien qu'ils les servent, parce que c'est la coutume et qu'il vaut mieux être sûr. Je sais tout cela, mais depuis mon enfance j'ai été élevée dans les écuries de mon dieu, et on m'a initiée à tous les rites secrets du culte, et aucune puissance et aucune magie ne peuvent me séparer de mon dieu. Si tu avais toi aussi dansé devant les taureaux et en dansant sauté entre les cornes acérées et touché du pied le mufle mugissant du taureau, tu pourrais peut-être me comprendre. Mais je crois que tu n'as jamais vu des filles et des jeunes gens danser devant les taureaux.

– J'en ai entendu parler, lui dis-je. Et je sais aussi qu'on a pratiqué ces jeux dans le bas pays, mais je pensais que c'était pour amuser le peuple et pourtant j'aurais dû deviner que les dieux y étaient pour quelque chose. En Egypte aussi on adore un taureau qui porte les marques du dieu et qui naît seulement une fois par génération, mais je n'ai jamais entendu dire qu'on ait dansé devant lui ou sauté sur sa nuque, ce qui aurait été une profanation. Mais je trouve inouï que tu doives réserver ta virginité aux taureaux, bien que je sache que dans les rites secrets de Syrie les prêtres sacrifient aux boucs des fillettes vierges choisies dans le peuple.

Elle m'appliqua deux soufflets cuisants et ses yeux brillèrent comme ceux d'un chat sauvage dans la nuit et elle cria:

– Tes paroles me montrent qu'il n'y a pas de différences entre un homme et un bouc, et tes pensées se meuvent seulement dans les questions charnelles, si bien qu'une chèvre pourrait satisfaire ta passion aussi bien qu'une femme. Va au diable et cesse de me tourmenter avec ta jalousie, car tu parles de choses que tu comprends aussi peu qu'un pourceau s'entend à l'argent.

Ses paroles étaient méchantes et les joues me brûlaient, c'est pourquoi je me calmai et me retirai à l'arrière de la barque. Pour tuer le temps, je me mis à nettoyer mes instruments et à peser des remèdes. Assise à la proue, elle tapait nerveusement du pied le fond de la barque, puis au bout d'un instant elle se déshabilla et s'oignit d'huile, avant de se mettre à danser et à s'exercer avec tant d'ardeur que la barque oscillait. Je l'observais en cachette, car son habileté était grande et incroyable, et elle faisait le pont sans peine, bandant son corps comme un arc et se tenant debout sur les mains. Tous les muscles de son corps frémissaient sous la peau luisante d'huile et ses cheveux flottaient autour de sa tête, car cette danse exigeait une grande force et jamais je n'avais vu rien de pareil, bien que j'eusse admiré dans bien des maisons de joie le talent des danseuses.

Tandis que je la regardais, la colère fondait dans mon cœur et je ne pensais plus aux pertes que j'avais subies en enlevant cette fille capricieuse et ingrate dans le gynécée royal. Je me disais aussi qu'elle avait été prête à s'ôter la vie pour conserver sa virginité, et je compris que j'agissais mal et lâchement en exigeant d'elle ce qu'elle ne pouvait me donner. Epuisée par la danse, le corps tout en sueur et les membres brisés de fatigue, elle se massa et se baigna dans le fleuve. Puis elle se rhabilla et se couvrit aussi la tête, et je l'entendis pleurer. Alors j'oubliai mes instruments et mes remèdes, je courus vers elle et je lui touchai doucement l'épaule en disant:

– Es-tu malade?

Elle ne me répondit pas, mais repoussa ma main et redoubla de pleurs.

Je m'assis à côté d'elle et, le cœur gonflé de chagrin, je lui dis:

– Minea, ma sœur, cesse de pleurer, car en vérité je ne veux plus songer à te prendre, pas même si tu me le demandais, car je veux t'épargner peine et chagrin.

Elle leva la tête et s'essuya rageusement les yeux, puis elle s'écria:

– Je ne crains ni la peine ni le chagrin, comme tu le penses, nigaud. Je ne pleure pas à cause de toi, mais bien sur mon destin qui m'a séparée de mon dieu et rendue faible comme un chiffon mouillé, si bien que le regard d'un homme amoureux suffit à me troubler.