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En disant ces mots, elle ne me regardait pas.

Je lui pris les mains qu'elle ne retira pas, puis elle tourna la tête vers moi et dit:

– Sinouhé l'Egyptien, je suis vraiment très ingrate et irritante à tes yeux, mais je n'y peux rien, car je ne me connais plus. Je te parlerais aussi volontiers de mon dieu afin que tu me comprennes mieux, mais il est interdit d'en rien dire à des profanes. Sache cependant qu'il est un dieu de la mer et qu'il habite dans une grotte obscure de la montagne et que personne n'est jamais ressorti de son antre après y être entré, mais on y vit éternellement avec lui. Certains disent qu'il a la forme d'un taureau, bien qu'il vive dans la mer, et c'est pourquoi on nous enseigne à danser devant des taureaux. Mais d'autres prétendent qu'il est semblable à un homme, avec une tête de taureau, mais je crois que c'est de la légende. Tout ce que je sais, c'est que chaque année on tire au sort douze initiés qui peuvent entrer dans sa grotte, un à chaque pleine lune, et c'est le plus grand bonheur pour un initié. Le sort m'avait désignée, mais avant que mon tour fût venu, mon navire fit naufrage, comme je te l'ai raconté, et des marchands me vendirent au marché d'esclaves de Babylone. Pendant toute ma jeunesse j'ai rêvé des merveilleuses salles du dieu et de la couche divine et de la vie éternelle, car après être restée un mois près du dieu, l'initiée peut rentrer chez elle, si elle le désire, mais aucune n'est encore revenue. C'est pourquoi je crois que la vie terrestre n'offre plus aucun attrait à celle qui a rencontré le dieu.

Tandis qu'elle parlait, une ombre semblait voiler le soleil et tout devenait livide à mes yeux et je me mis à trembler, car je comprenais que Minea n'était pas pour moi. Son récit était pareil à ceux des prêtres dans tous les pays du monde, mais elle y croyait et cela la séparait à jamais de moi. Et je ne voulus pas ébranler sa foi ni la chagriner, mais je lui réchauffai les mains, et finalement je lui dis:

– Je comprends que tu désires retourner vers ton dieu. C'est pourquoi je te reconduirai en Crète, car maintenant je sais que tu es Crétoise. Je l'avais pressenti quand tu m'as parlé des taureaux, mais à présent je le sais, puisque ton dieu habite dans une demeure ténébreuse, car des marchands et des navigateurs m'en ont parlé à Simyra, quoique je ne les aie point crus jusqu'ici.

– Je dois rentrer, tu le sais, dit-elle d'un ton résolu, car nulle part je ne trouverais la paix. Et pourtant, Sinouhé, je me réjouis de chaque journée que je passe avec toi, et de chaque instant où je te vois. Non pas parce que tu m'as sauvée du danger, mais bien parce que personne n'est comme toi pour moi, et ce n'est pas avec allégresse que j'entrerai dans la maison du dieu, mais le cœur gros de tristesse. Si c'est permis, j'en ressortirai pour te rejoindre, mais c'est peu probable, puisque personne encore n'en est revenu. Mais notre temps est bref et de demain nul n'est certain, comme tu le dis. C'est pourquoi, Sinouhé, jouissons de chaque journée, jouissons des canards qui volent sur nos têtes en battant des ailes, jouissons du fleuve et des roseaux, de la nourriture et du vin, sans penser à l'avenir.

Cachés dans les roseaux, nous nous restaurâmes et l'avenir était loin de nous, Minea baissa la tête et me caressa le visage de ses cheveux et me sourit, et après avoir bu du vin, elle toucha mes lèvres de ses lèvres humides, et la douleur qu'elle causait à mon cœur était délicieuse, plus délicieuse peut-être que si je lui avais fait violence.

A la tombée de la nuit, Kaptah se réveilla et se frotta les yeux en bâillant, puis il dit:

– Par le scarabée, et sans oublier Amon, ma tête n'est plus comme une enclume dans la forge, mais je me sens réconcilié avec le monde, à condition que je puisse manger, car j'ai l'impression d'avoir dans l'estomac quelques lions jeûnant depuis longtemps.

Sans en demander la permission, il s'associa à notre repas et avala des oiseaux rôtis dans la glaise, en crachant les os dans l'eau.

Mais en le revoyant, je songeai brusquement à notre situation qui était effrayante, et je dis:

– Chouette ivre, tu aurais dû nous aider de tes conseils et nous tirer d'embarras, afin que nous ne pendions pas bientôt tous les trois côte à côte aux murs, la tête en bas, mais voilà que tu t'es saoulé pour croupir comme un porc dans la fange. Dis-nous vite ce qu'il faut faire, car les soldats du roi sont certainement à nos trousses.

Mais Kaptah ne s'affola pas, il dit:

– J'avais cru comprendre à tes paroles que le roi ne s'attend pas à te revoir de trente jours et qu'il a promis de te chasser à coups de canne si tu apparaissais avant l'expiration de ce délai. C'est pourquoi, à mon avis, rien ne nous presse, mais si les porteurs ont dénoncé ta fuite ou si les eunuques ont embrouillé leur affaire dans le harem, tous nos efforts seront inutiles. Mais je garde confiance dans notre scarabée, et à mon avis tu as eu grand tort de me donner ce breuvage de pavot qui m'a rendu la tête malade, comme si un tailleur la piquait de son alêne, car si tu n'avais pas brusqué les choses ainsi, Bourrabouriash aurait pu s'étouffer avec un os ou trébucher et se casser la nuque, si bien que je serais devenu roi de Babylonie et maître des quatre continents, et nous n'aurions rien à redouter. Telle est ma foi dans le scarabée, mais je te pardonne quand même, parce que tu es mon maître et que tu ne peux faire mieux. Et je te pardonne aussi de m'avoir enfermé dans un vase d'argile où j'ai failli étouffer, ce qui est une offense à ma dignité. Mais à mon avis, le plus urgent était de me guérir la tête, pour que je puisse te donner de bons conseils, car ce matin tu aurais pu en tirer plus facilement d'une racine pourrie que de ma tête. Par contre, je suis maintenant prêt à mettre à ta disposition toute mon ingéniosité, car je sais bien que sans moi tu serais comme un agneau égaré qui pleure sa mère.

Je mis fin à ses sempiternels bavardages en lui demandant ce que nous devions faire pour quitter la Babylonie. Il se gratta la tête et dit:

– En vérité cette barque est trop grande pour que nous puissions à nous trois lui faire remonter le courant, et du reste les rames m abîment les mains. C'est pourquoi il nous faut descendre à terre et voler deux ânes pour y charger nos bagages. Pour ne pas éveiller l'attention, nous nous vêtirons pauvrement et nous marchanderons tout dans les auberges et dans les villages et tu cacheras que tu es médecin. Nous serons une troupe de baladins qui amuse le peuple le soir dans les aires des villages, car personne ne maltraite les baladins, et les brigands les jugent indignes d'être pillés. Tu diras l'avenir dans l'huile, comme tu as appris à le faire, et moi je raconterai des légendes drôles comme j'en connais à l'infini, et Minea pourra gagner son pain en dansant. Mais nous devons partir tout de suite, et si les rameurs essayent d'envoyer les gardes à nos trousses, je crois que personne ne les croira, car ils parleront de diables déchaînés dans des vases funéraires et de prodiges effarants, si bien que les soldats et les juges les expédieront au temple sans se donner la peine d'examiner leurs fariboles.

Le soir tombait, si bien qu'il fallait nous dépêcher, car Kaptah avait certainement raison de penser que les rameurs surmonteraient leur crainte et essayeraient de reprendre leur barque, et ils étaient dix contre nous. C'est pourquoi nous nous oignîmes de l'huile des rameurs et souillâmes nos habits de glaise, puis nous nous partageâmes l'or et l'argent en le cachant dans nos ceintures. Quant à ma boîte de médecin, que je ne voulais pas abandonner, je la roulai dans un tapis que Kaptah dut charger sur ses épaules, malgré ses protestations. Nous abandonnâmes la barque dans les roseaux, avec des vivres et deux jarres de vin, si bien que Kaptah pensa que les rameurs s'en contenteraient et s'enivreraient sans se soucier de se mettre à notre poursuite. Une fois dégrisés, s'ils s'avisaient de s'adresser aux juges, ils seraient incapables d'expliquer leur affaire.