C'est ainsi que nous partîmes vers les terres cultivées et parvînmes à la route des caravanes que nous suivîmes toute la nuit, bien que Kaptah pestât à cause du paquet qui lui écrasait la nuque. A l'aube, nous arrivâmes dans un village dont les habitants nous accueillirent bien et nous honorèrent, parce que nous avions osé marcher de nuit sans redouter les diables. Ils nous donnèrent du gruau au lait et nous vendirent deux ânes et nous fêtèrent à notre départ, car c'étaient des gens simples qui n'avaient pas vu d'argent timbré depuis des mois, mais qui payaient leurs impôts en blé et en bétail et qui habitaient dans des cabanes d'argile avec leurs animaux.
Ainsi, jour après jour, nous avançâmes par les chemins de Babylonie, en croisant des marchands et en nous écartant devant les litières des grands. Le soleil nous brunissait la peau, et nos vêtements se déguenillaient et nous donnions des représentations sur les aires de terre battue. Je versais de l'huile sur l'eau et je promettais de bonnes récoltes et des jours heureux, des garçons et des mariages riches, car j'avais pitié de leur misère et je ne voulais pas leur annoncer des malheurs. Ils me croyaient et se réjouissaient. Mais si je leur avais dit la vérité, je leur aurais prédit des percepteurs cruels, des coups de bâton et des juges iniques, la famine dans les années de disette, les fièvres durant les crues du fleuve, les sauterelles et les moustiques, la sécheresse ardente et l'eau croupie en été, le labeur et après le labeur la mort, car telle était leur vie. Kaptah leur racontait des légendes de sorciers et de princesses et de pays étrangers où les gens se promenaient la tête sous le bras et se changeaient en loups une fois par an, et les gens le croyaient et le respectaient et le comblaient de victuailles. Minea dansait devant eux, afin de conserver sa souplesse et son art pour son dieu, et on l'admirait en disant:
– Nous n'avons jamais vu rien de pareil.
Ce voyage me fut très utile, et j'appris à voir que les pauvres sont plus compatissants que les riches, car nous croyant pauvres, ils nous donnaient du gruau et du poisson séché sans rien réclamer en échange, par pure bonté. Mon cœur s'attendrissait devant ces malheureux à cause de leur simplicité et je ne pouvais me retenir de soigner les malades et de percer des abcès et de nettoyer des yeux qui perdraient la vue sans mes soins. Et je ne demandais pas de cadeaux pour ces soins.
Mais je ne saurais dire pourquoi j'agissais ainsi, au risque de nous faire découvrir. Peut-être mon cœur était-il tendre à cause de Minea que je voyais chaque jour et dont la jeunesse réchauffait mon corps chaque nuit sur les aires battues qui sentaient la paille et le fumier. Peut-être que je cherchais ainsi à fléchir les dieux par mes bonnes œuvres, mais il se peut aussi que je désirais entretenir mon art pour ne pas perdre mon habileté manuelle et la précision de mes yeux dans l'examen des malades. Car plus j'ai vécu, et plus j'ai constaté que, quoi que fasse l'homme, il agit pour bien des causes et qu'il ignore souvent par quels mobiles il agit. C'est pourquoi tous les actes des hommes sont de la poussière à mes pieds, tant que je n'en sais pas le but et l'intention.
Durant le voyage, les épreuves furent nombreuses, et mes mains se durcirent et la peau de mes pieds se tanna, le soleil me dessécha le visage et la poussière m'aveugla, mais malgré tout, en y pensant après coup, ce voyage sur les routes poudreuses de Babylonie fut beau, et je ne peux l'oublier, et je donnerais beaucoup pour pouvoir le recommencer aussi jeune, aussi infatigable et aussi curieux que lorsque Minea marchait à mes côtés, les yeux brillants comme un clair de lune sur le fleuve. Tout le temps, la mort nous accompagna comme une ombre, et elle n'eût point été facile si nous étions tombés entre les mains du roi. Mais en ces temps lointains je ne songeais pas à la mort et je ne la redoutais point, bien que la vie me fût très chère depuis que j'avais Minea près de moi et que je la voyais danser sur les aires arrosées pour abattre la poussière. Elle me faisait oublier la honte et le forfait de ma jeunesse, et chaque matin en me réveillant au bêlement des moutons mon cœur était léger comme un oiseau, tandis que je regardais le soleil se lever et naviguer comme une barque dorée le long du firmament bleui par la nuit.
Nous finîmes par arriver dans les régions frontières qui avaient été ravagées, mais des pâtres, nous prenant pour des pauvres, nous guidèrent dans le pays de Mitanni, en évitant les gardes des deux royaumes. Parvenus dans une ville, nous entrâmes dans les magasins pour y acheter des vêtements, nous nous lavâmes et nous habillâmes selon notre rang pour descendre dans l'hôtellerie des nobles. Comme je n'avais que peu d'or, je restai quelque temps dans cette ville pour y pratiquer mon art et j'eus beaucoup de clients et je guéris de nombreux malades, car les Mitanniens étaient curieux et aimaient tout ce qui était nouveau. Minea suscitait aussi de l'admiration par sa beauté et on m'offrit souvent de l'acheter. Kaptah se remettait de ses peines et engraissait, et il rencontra de nombreuses femmes qui furent aimables pour lui à cause de ses histoires. Après avoir bu dans les maisons de joie, il racontait sa journée comme roi de Babylone et les gens riaient et disaient en se tapant les cuisses:
– On n'a jamais entendu pareil menteur. Sa langue est longue et rapide comme un fleuve.
Ainsi passèrent les jours, jusqu'au moment où Minea commença à me regarder d'un œil inquiet et à pleurer la nuit. Finalement je lui dis:
– Je sais que tu t'ennuies de ton pays et de ton dieu et qu'un long voyage nous attend. Mais je dois d'abord aller dans le pays des Khatti où habitent les Hittites, pour des raisons que je ne puis t'exposer. Après avoir interrogé les marchands et les voyageurs et les aubergistes, j'ai recueilli bien des renseignements, qui sont souvent contradictoires, mais je crois que du pays des Khatti nous pourrons nous embarquer pour la Crète, et si tu le veux, je te conduirai sur la côte de Syrie d'où partent chaque semaine des bateaux pour la Crète. Mais j'ai appris ici que bientôt une ambassade va partir pour porter le tribut annuel des Mitanniens au roi des Hittites, et avec elle nous pourrons voyager en sécurité et voir et connaître bien des choses que nous ignorons, et cette occasion ne reviendra pour moi que dans un an. Je ne veux cependant pas t'imposer une décision, prends-la toi-même.
Dans mon cœur, je savais que je la trompais, car mon projet de voir le pays des Khatti n'était inspiré que par le désir de la garder le plus longtemps possible près de moi, avant que je sois obligé de la remettre à son dieu.
Mais elle me dit:
– Qui suis-je pour bouleverser tes projets? Je t'accompagnerai volontiers où que tu ailles, puisque tu m'as promis de me ramener dans mon pays. Je sais aussi que sur la côte, dans le pays des Hittites, les jeunes filles et les adolescents ont coutume de danser devant des taureaux, si bien que la Crète ne doit pas en être éloignée. Et j'aurai ainsi l'occasion de m'entraîner un peu, car depuis un an bientôt je n'ai plus dansé devant des taureaux et je crains qu'ils ne me percent de leurs cornes si je dois danser en Crète sans m'être exercée.
Je lui dis:
– Je ne sais rien des taureaux, mais je dois te dire que selon tous les renseignements les Hittites sont un peuple cruel, si bien que durant le voyage bien des dangers et même la mort peuvent nous menacer. C'est pourquoi tu ferais mieux de nous attendre à Mitanni, et je te laisserai assez d'or pour y vivre convenablement.
Mais elle dit:
– Sinouhé, tes paroles sont stupides. Où que tu ailles, je te suivrai, et si la mort nous surprend, je n'en serai pas fâchée pour moi, mais bien pour toi.
C'est ainsi que je décidai de me joindre à l'ambassade royale comme médecin pour gagner en sécurité le pays des Khatti. Mais en entendant cela, Kaptah se mit à pester et à invoquer tous les dieux et il dit: