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– A peine avons-nous échappé à un danger mortel que mon maître veut se jeter dans une autre aventure périlleuse. Chacun sait que les Hittites sont semblables à des fauves et qu'ils se nourrissent de chair humaine et qu'ils crèvent les yeux aux étrangers pour les mettre à tourner leurs lourdes meules. Les dieux ont frappé mon maître de folie, et toi aussi, Minea, tu es folle, puisque tu prends son parti, et il vaudrait mieux pour nous ficeler notre maître et l'enfermer dans une chambre et lui poser des sangsues aux jarrets pour qu'il se calme. Par le scarabée, j'ai à peine retrouvé mon embonpoint qu'il faudrait entreprendre sans motif un nouveau voyage pénible. Maudit soit le jour où je suis né pour subir les caprices insensés d'un maître déraisonnable.

Il me fallut de nouveau lui donner du bâton pour le calmer, et je lui dis:

– Il en sera comme tu le désires. Je t'enverrai avec des marchands à Simyra et je payerai ton voyage. Soigne ma maison jusqu'à mon retour, car vraiment je suis excédé de tes sempiternels bavardages.

Mais il s'emporta de nouveau et s'écria:

– Crois-tu vraiment possible que je laisse mon maître aller seul dans le pays des Khatti? Il vaudrait tout autant mettre un agneau nouveau-né dans un chenil et mon cœur ne cesserait de me reprocher un pareil crime. C'est pourquoi je te prie de répondre franchement à une seule question: Va-t-on chez les Khatti par mer?

Je lui dis qu'à ma connaissance il n'existait pas de mer entre le pays des Khatti et Mitanni, bien que les renseignements fussent incertains, et que le voyage serait probablement long.

Il répondit:

– Que mon scarabée soit béni, car s'il avait fallu aller par mer, je n'aurais pu t'accompagner, car j'ai juré aux dieux, pour des raisons qu'il serait trop long d'expliquer, que je ne mettrais plus jamais le pied sur un navire. Pas même pour toi ni pour cette arrogante Minea qui parle et se comporte comme un garçon, je ne saurais rompre ce serment à des dieux dont je puis t'énumérer les noms, si tu le désires.

Ayant parlé ainsi, il prépara nos effets pour le voyage, et je me fiai à lui, car il y était plus expert que moi.

J'ai déjà rapporté ce qu'on disait des Hittites dans le pays de Mitanni, et désormais je me bornerai à exposer ce que j'ai vu de mes yeux et sais exact. Mais j'ignore si l'on me croira, tant la puissance hittite a inspiré de terreur dans le monde et tant on raconte d'horreurs sur leur compte. Et pourtant ils ont aussi des qualités, et on peut s'instruire d'eux, quoiqu'ils soient un peuple redoutable. Dans leur pays ne règne nullement le désordre, comme on l'a dit, mais l'ordre y est strict et aussi la discipline, si bien que le voyage dans leurs montagnes est sans danger pour ceux qui ont obtenu un sauf-conduit, à ce point même que si un voyageur autorisé disparaît ou est dévalisé en route, leur roi l'indemnise au double de ses pertes, et si le voyageur périt par la main des Hittites, le roi paye aux parents, d'après un barème spécial, une somme correspondant à la valeur de ce que gagnait le mort.

C'est pourquoi le voyage en compagnie des envoyés du roi de Mitanni fut monotone et sans incident, car des chars de guerre hittites nous escortèrent tout le temps et les Hittites veillèrent à ce que nous eussions des victuailles et des boissons aux étapes. Les Hittites sont endurcis et ne redoutent ni le chaud ni le froid, car ils habitent des montagnes arides et doivent dès l'enfance s'habituer aux fatigues imposées par le climat. C'est pourquoi ils sont sans peur au combat et ne s'épargnent pas et méprisent les peuples amollis en les soumettant, mais ils respectent les braves et les courageux et recherchent leur amitié.

Leur peuple est divisé en nombreuses tribus et villages que des princes gouvernent souverainement, mais ces princes sont soumis à leur grand roi qui habite la ville de Khattoushash au milieu des montagnes. Il est leur grand prêtre et leur chef suprême et leur grand juge, si bien qu'il cumule toute la puissance, et je ne connais pas de roi qui possède un pouvoir aussi absolu. En effet, dans les autres pays et en Egypte aussi, les prêtres et les juges déterminent les actes du roi plus que celui-ci ne le croit.

Et je vais raconter comment est leur capitale au milieu des montagnes, bien que je sache qu'on ne me croira pas, si on lit mon récit.

En traversant les régions frontières dominées par les garnisons qui pillent les pays voisins ou déplacent à leur guise les bornes pour s'assurer une solde, personne ne peut soupçonner la richesse du royaume hittite, et pas non plus en voyant leurs montagnes stériles que le soleil brûle en été, mais qui en hiver sont couvertes de plumes froides, ainsi qu'on me l'a raconté, mais que je n'ai pas vues. Ces plumes tombent du ciel et couvrent le sol, fondant en eau quand vient l'été. J'ai vu tant de choses étonnantes dans le pays des Hittites que je crois aussi ce récit, bien que je ne comprenne pas comment des plumes peuvent se changer en eau. Mais de mes yeux j'ai vu au loin des montagnes couvertes de ces plumes blanches.

Dans la plaine désolée à la frontière de Syrie ils ont la forteresse de Karchemish dont les murailles sont construites en pierres énormes et couvertes d'images effrayantes. C'est de là qu'ils prélèvent des impôts sur toutes les caravanes et sur les marchands qui traversent leur pays, et ils amassent ainsi d'abondantes richesses, car leurs impôts sont lourds et Karchemish est situé au croisement de nombreuses routes de caravanes. Quiconque a vu cette forteresse se dresser effrayante sur sa montagne dans le crépuscule matinal au milieu du plateau où les corbeaux s'abattent pour ronger des crânes et des os blanchis croira ce que je raconte sur les Hittites et ne doutera pas de mes dires. Mais ils ne permettent aux caravanes et aux marchands de traverser leur pays que par des routes déterminées, et le long de ces routes les villages sont pauvres et simples, et les voyageurs voient seulement de rares champs cultivés, et si quelqu'un s'écarte du chemin autorisé, il est emprisonné et dévalisé et conduit en esclavage dans les mines.

Car je crois que la richesse des Hittites provient des mines où des esclaves et des prisonniers extraient, outre l'or et le cuivre, un métal inconnu qui a un éclat gris et bleuté et qui est plus dur que tous les métaux et si cher qu'à Babylone on l'utilisait pour des bijoux, mais les Hittites en font des armes. J'ignore comment on arrive à forger ou à façonner ce métal, car il ne fond pas à la chaleur, comme le cuivre. Je l'ai vu moi-même. Outre les mines, les vallées entre les montagnes possèdent des champs fertiles et de clairs ruisseaux, et ils cultivent des arbres fruitiers qui couvrent les pentes des montagnes, et sur la côte ils ont aussi des vignes. Leur plus grande richesse visible à chacun est constituée par les troupeaux de bétail.

Lorsqu'on cite les grandes villes du monde, on mentionne Thèbes et Babylone, et parfois Ninive, bien que je n'y sois pas allé, mais personne ne mentionne Khattoushash, qui est la capitale des Hittites et le foyer de leur puissance, comme l'aigle possède son aire sur les montagnes au centre de son terrain de chasse. Et pourtant, par sa puissance, cette ville soutient la comparaison avec Thèbes et Babylone, et lorsqu'on pense que ses bâtiments effrayants sont construits en pierres taillées et hauts comme des montagnes, et que les murailles ne peuvent s'écrouler et sont plus solides que toutes celles que j'ai vues, j'estime que cette ville est une des plus grandes merveilles du monde, car je ne m'attendais pas à ce que je découvris. Mais le mystère de cette ville provient de ce que leur roi l'a interdite aux étrangers, si bien que seuls les envoyés des rois y sont admis pour apporter les cadeaux, et on les surveille étroitement pendant tout leur séjour. C'est pourquoi les habitants ne parlent pas volontiers avec les étrangers, même s'ils connaissent leur langue, et si on leur pose une question, ils répondent: «Je ne comprends pas» ou «Je ne sais pas», et regardent autour d'eux, avec crainte, si on les a aperçus en conversation avec des étrangers. Et pourtant ils ne sont pas méchants, et leur nature est aimable et ils observent les vêtements des étrangers, si ceux-ci sont superbes, et ils les suivent dans les rues.