Or les vêtements de leurs nobles et de leurs grands sont aussi beaux que ceux des étrangers et des envoyés, car ils aiment les étoffes bigarrées qui sont brodées d'or et d'argent, et ces insignes sont des créneaux et une hache double, qui sont les emblèmes de leurs dieux. Sur leurs habits de fête, on voit aussi souvent l'image d'un disque ailé. Ils portent des bottes en cuir souple et peint ou des souliers dont la pointe est longue et relevée, ils ont de hauts chapeaux pointus et leurs manches sont amples, tombant parfois jusqu'à terre, et ils portent des robes longues qui sont habilement plissées. Ils diffèrent des habitants de Syrie, de Mitanni et de Babylone en ceci qu'ils se rasent le menton à la mode égyptienne, et quelques nobles se rasent aussi le crâne, ne laissant sur la tête qu'une touffe de cheveux qu'ils tressent. Ils ont le menton épais et puissant, et leurs nez sont larges et crochus comme ceux des oiseaux de proie. Les nobles et les grands qui habitent en ville sont gras et leur visage est luisant, car ils sont habitués à une nourriture abondante.
Ils n'engagent pas de mercenaires, comme les peuples civilisés, mais ils sont tous soldats, et on les répartit entre les grades d'une façon telle que les plus élevés sont ceux qui peuvent entretenir un char de guerre, et le rang n'est pas fixé d'après la naissance, mais d'après l'habileté dans le maniement des armes. C'est pourquoi tous les hommes se réunissent une fois par an sous le commandement de leurs chefs et de leurs princes pour des exercices militaires. Et Khattoushash n'est pas une ville commerçante comme toutes les autres grandes cités, mais elle est pleine d'ateliers et de forges d'où sort sans cesse un fracas de métal, car ils y forgent des pointes de lances et de flèches, ainsi que des roues et des affûts de chars de guerre.
Leur justice diffère aussi de celle de tous les autres peuples, car leurs châtiments sont étranges et ridicules. C'est ainsi que si un prince intrigue contre le roi pour le renverser, on ne le met pas à mort, mais on l'envoie à la frontière pour y acquérir des mérites et améliorer sa réputation. Et ils n'ont guère de crime qu'on ne puisse expier par des amendes, car un homme peut en tuer un autre sans subir de peine corporelle, et il doit simplement indemniser les parents de sa victime. Ils ne punissent pas non plus l'adultère, car si une femme trouve un homme qui la satisfasse mieux que son mari, elle a le droit de quitter son foyer, mais son nouveau mari doit dédommager le précédent. Les mariages stériles sont annulés publiquement, car le roi exige de ses sujets beaucoup d'enfants. Si quelqu'un tue une personne dans un lieu désert, il n'a pas à payer autant que si le meurtre a été commis en ville et en public, car à leur avis un homme qui se rend seul dans un endroit solitaire induit autrui en tentation de le tuer pour s'exercer. Il n'y a que deux crimes qui sont punis de mort, et c'est dans ce châtiment que s'observe le mieux la folie de leur système judiciaire. Les frères et sœurs ne peuvent se marier entre eux sous peine de mort, et personne ne doit exercer la magie sans permission, mais les sorciers doivent démontrer leur habileté devant les autorités et en obtenir une autorisation de se livrer à leur métier.
A mon arrivée dans le pays des Khatti, leur grand roi Shoubbilouliouma régnait depuis vingt-huit ans déjà et son nom était si redouté que les gens s'inclinaient et levaient le bras en l'entendant, et qu'ils criaient à haute voix en son honneur, car il avait ramené l'ordre dans le pays et soumis de nombreux peuples. Il habitait un palais de pierre au centre de la ville, et on racontait force légendes sur ses exploits et ses hauts faits, comme c'est le cas de tous les grands rois, mais je ne pus le voir, pas plus que les envoyés de Mitanni qui durent déposer leurs cadeaux sur le plancher de la grande salle de réception, et les soldats se moquaient d'eux et les brocardaient.
Il ne me parut pas au début qu'un médecin devait avoir bien du travail dans cette ville, car à ce que je compris, les Hittites ont honte de la maladie et la cachent tant qu'ils peuvent, et les enfants infirmes ou faibles sont mis à mort à leur naissance, et on tue aussi les esclaves malades. Leurs médecins ne me semblent pas être fort habiles, ce sont des hommes incultes qui ne savent pas lire, mais ils soignent habilement les blessures et les contusions et ils ont d'excellents remèdes contre les maladies des montagnes et contre les fièvres. Sur ce point, je m'instruisis auprès d'eux. Mais si quelqu'un tombait mortellement malade, il préférait la mort à la guérison, par peur de rester infirme ou maladif jusqu'à la fin de ses jours. En effet, les Hittites ne redoutent pas la mort, comme le font tous les peuples civilisés, mais ils craignent davantage la débilité du corps.
Mais, en somme, toutes les grandes villes sont semblables, et aussi les nobles de tous les pays. C'est ainsi que lorsque ma réputation se fut répandue, de nombreux Hittites vinrent recourir à mes soins, et je pus les guérir, mais ils venaient sous un déguisement et en cachette et de nuit, pour ne pas se déconsidérer. Et ils me remirent des présents généreux, si bien que je finis par amasser passablement d'or et d'argent à Khattoushash, alors que j'avais cru que j'en repartirais comme un mendiant. Le grand mérite en revient à Kaptah qui, selon son habitude, passait son temps dans les auberges et les tavernes et partout où les gens se réunissent, et qui chantait mes louanges et vantait mon savoir dans toutes les langues possibles, et ainsi les serviteurs parlaient de moi à leurs maîtres.
Les mœurs des Hittites sont austères et un grand ne pouvait se montrer ivre dans la rue sans se perdre de réputation, mais, comme partout dans les villes, les grands et les riches buvaient beaucoup de vin et aussi de perfides vins mélangés, et je les guéris des maux causés par le vin et les délivrai du tremblement des mains lorsqu'ils devaient se présenter devant le roi, et à certains je prescrivis des bains et des calmants, quand ils disaient que des souris leur rongeaient le corps. Je permis aussi à Minea de danser devant eux, et ils l'admirèrent beaucoup et lui firent de nombreux présents sans rien lui demander, car les Hittites étaient généreux, si quelqu'un leur plaisait. Je sus ainsi gagner leur amitié, si bien que j'osai leur poser beaucoup de questions sur des sujets que je n'aurais pas pu aborder en public. Je fus surtout renseigné par l'épistolographe royal qui parlait et écrivait plusieurs langues et qui s'occupait de la correspondance étrangère du roi et qui n'était pas lié par les coutumes. Je lui fis entendre que j'avais été chassé d'Egypte et que je ne pourrais jamais y retourner, et que je parcourais les pays pour gagner de l'or et pour accroître mon savoir, et que mes voyages n'avaient pas d'autre but. C'est pourquoi il m'accorda sa confiance et répondit à mes questions lorsque je lui offrais du bon vin et que je faisais danser Minea devant lui. C'est ainsi que je lui demandai un jour:
– Pourquoi Khattoushash est-elle fermée aux étrangers et pourquoi les caravanes et les marchands sont-ils obligés de suivre certaines routes, alors que votre pays est riche et que votre ville rivalise en curiosités avec n'importe quelle autre? Ne vaudrait-il pas mieux que les autres peuples puissent connaître votre puissance pour vous louer entre eux, comme vous le méritez?
Il dégusta le vin et jeta des regards admiratifs sur les membres souples de Minea et dit:
– Notre grand roi Shoubbilouliouma a dit en montant sur le trône: «Donnez-moi trente ans et je ferai du pays des Khatti l'empire le plus puissant que le monde ait jamais vu». Ce délai est bientôt écoulé et je crois que le monde entendra parler du pays des Khatti plus qu'il ne le désirerait.