– Mais, lui dis-je, j'ai vu à Babylone soixante fois soixante soldats défiler devant le roi et le bruit de leurs pas était comme le fracas de la mer. Ici, je n'ai guère vu plus de dix fois dix soldats ensemble, et je ne comprends pas ce que vous faites des nombreux chars de guerre qu'on construit dans votre ville, car qu'en ferez-vous dans vos montagnes, puisqu'ils sont destinés aux combats en plaine?
Il rit et dit:
– Tu es bien curieux pour un médecin, Sinouhé l'Egyptien. C'est peut-être pour gagner notre maigre pain en vendant des chars de guerre aux rois des plaines.
En disant ces mots, il cligna des yeux et prit un air malin.
– Je n'en crois rien, lui dis-je hardiment. Le loup prêterait plus volontiers ses dents et ses griffes au lièvre, si je vous connais bien.
Il rit bruyamment et se tapa les cuisses, puis il but une gorgée et dit:
– Je vais le raconter au roi, et peut-être verras-tu encore une grande chasse au lièvre, car le droit des Hittites est différent de celui des plaines. A ce que je comprends, dans vos pays, les riches gouvernent les pauvres, mais chez nous les forts gouvernent les faibles, et je crois que le monde connaîtra la nouvelle doctrine avant que tes cheveux aient grisonné, Sinouhé.
– Mais le nouveau pharaon en Egypte a aussi découvert un nouveau dieu, dis-je en affectant la naïveté.
– Je le sais, dit-il, parce que je lis toutes les lettres de mon roi, et ce nouveau dieu aime beaucoup la paix et dit qu'il n'y a pas entre les peuples de querelles qu'on ne puisse liquider à l'amiable, et nous n'avons rien contre ce dieu, au contraire nous l'apprécions beaucoup, tant qu'il régnera en Egypte et dans les plaines. Votre pharaon a envoyé à notre grand roi une croix égyptienne qu'il appelle le signe de vie, et il jouira certainement de la paix quelques années encore, s'il nous envoie assez d'or pour que nous puissions emmagasiner plus de cuivre et de fer et de céréales et fonder de nouveaux ateliers et préparer des chars de guerre encore plus lourds, car tout cela exige beaucoup d'or, et notre roi a attiré à Khattoushash les plus habiles armuriers de tous les pays, en leur offrant des salaires abondants, mais pourquoi il l'a fait, je ne crois pas que la sagesse d'un médecin puisse répondre à pareille question.
– L'avenir que tu prédis réjouira les corbeaux et les chacals, lui dis-je, mais moi il ne me réjouit pas du tout et je n'y vois rien d'amusant. C'est que j'ai remarqué que les meules de vos moulins sont tournées par des esclaves aux yeux crevés et à Mitanni on raconte sur vos cruautés dans les régions frontières des histoires que je ne veux pas répéter pour ne pas t'offusquer, car elles sont indécentes pour un peuple civilisé.
– Qu'est-ce que la civilisation? demanda-t-il en se reversant du vin. Nous aussi nous savons lire et écrire et nous conservons des tablettes d'argile numérotées dans nos archives. C'est par pure philanthropie que nous crevons les yeux aux esclaves condamnés à tourner les meules, car ce travail est très pénible et il leur paraîtrait encore plus pénible, s'ils voyaient le ciel et la terre et les oiseaux volant dans l'air. Cela éveillerait en eux de vaines pensées, et on devrait les mettre à mort pour des tentatives d'évasion. Si sur les frontières nos soldats coupent les mains à certains et à d'autres retroussent la peau du crâne sur les yeux, ce n'est pas par cruauté, car tu as pu remarquer que chez nous nous sommes hospitaliers et aimables, nous aimons les enfants et les petites bêtes et nous ne battons pas nos femmes. Mais notre but est d'éveiller la crainte et la terreur chez les peuples hostiles, afin qu'à la longue ils se soumettent à notre pouvoir sans combat, s'épargnant ainsi de vains dommages et des destructions. Car nous n'aimons pas du tout les ravages et les dégâts, mais nous désirons trouver les pays aussi intacts que possible et les villes épargnées. Un ennemi qui a peur est à moitié vaincu.
– Est-ce que tous les peuples sont donc vos ennemis? lui demandai-je ironiquement. N'avez-vous aucun ami?
– Nos amis sont tous les peuples qui se soumettent à notre autorité et qui nous versent un tribut, dit-il d'un ton didactique. Nous les laissons vivre à leur guise et nous ne blessons guère leurs traditions ou leurs dieux, pourvu que nous puissions les gouverner. Nos amis sont aussi en général tous les peuples qui ne sont pas nos voisins, en tout cas jusqu'au moment où ils le deviennent, car alors nous observons chez eux bien des traits irritants qui troublent la bonne entente et nous forcent à leur déclarer la guerre. Ce fut le cas jusqu'ici, et je crains fort qu'il en sera de même à l'avenir, pour autant que je connais notre grand roi.
– Et vos dieux n'ont rien à objecter? lui dis-je. Car dans les autres pays ils décident souvent du juste et du faux.
– Qu'est-ce qui est juste et qu'est-ce qui est faux? demanda-t-il à son tour. Pour nous, est juste ce que nous désirons, et faux ce que les voisins désirent. C'est une doctrine très simple qui rend la vie facile et la diplomatie aisée, et cela ne diffère guère à mon avis de la théologie des plaines, car à ce que j'ai compris, les dieux des plaines estiment juste ce que les riches désirent, et faux ce que les pauvres désirent. Mais si tu veux réellement t'informer de nos dieux, sache que nos seuls dieux sont la Terre et le Ciel, et nous les honorons chaque printemps, lorsque la première pluie du ciel fertilise la terre, comme la semence de l'homme fertilise la femme. Durant ces fêtes, nous relâchons l'austérité de nos mœurs, car le peuple doit pouvoir se détendre au moins une fois par an. C'est pourquoi on engendre alors beaucoup d'enfants, ce qui est bon, car un pays grandit par les enfants et par les mariages précoces. Le peuple possède naturellement un grand nombre de dieux mineurs, comme chaque peuple, mais tu n'as pas à en tenir compte, car ils n'ont pas d'importance politique. Dans ces conditions, je ne crois pas que tu puisses dénier à notre religion une certaine grandeur, si j'ose m'exprimer ainsi.
– Plus j'entends parler des dieux, et plus j'en suis dégoûté, lui dis-je avec abattement.
L'épistolographe se borna à ricaner et se renversa sur son siège, le nez rubicond.
– Si tu es sage et prévoyant, reprit-il, tu resteras chez nous et te mettras à honorer nos dieux, car tous les autres peuples ont dominé chacun à son tour le monde connu, et maintenant c'est à nous. Nos dieux sont très puissants et leurs noms sont Pouvoir et Peur, et nous allons leur élever de grands autels avec des crânes blanchis. Je ne te défends pas de répéter ces paroles, si tu es assez bête pour nous quitter, car personne ne te croira, parce que tout le monde sait que les Hittites n'aiment que les pâturages et qu'ils sont de pauvres bergers qui vivent dans les montagnes avec leurs chèvres et leurs moutons. Mais je me suis déjà trop attardé chez toi, et il me faut aller surveiller mes scribes et imprimer les coins sur l'argile tendre, pour assurer tous les peuples de nos bonnes intentions, ainsi qu'il appartient à mes fonctions. Il partit, et le même soir je dis à Minea: – J'en sais assez sur le pays des Khatti et j'ai trouvé ce que je cherchais. C'est pourquoi je suis prêt à quitter ce pays avec toi, si les dieux le permettent, car ici tout empeste le cadavre et une odeur de mort me serre la gorge. Vraiment, la mort planera sur moi comme une ombre pesante, tant que nous resterons ici, et je ne doute pas que leur roi me ferait empaler, s'il savait tout ce que j'ai appris. Car ceux qu'ils veulent tuer, ils ne les pendent pas aux murs, comme chez les peuples civilisés, mais ils les empalent. C'est pourquoi, tant que je serai à l'intérieur de ces frontières, je serai inquiet. Après tout ce que j'ai entendu, je préférerais être né corbeau.
Grâce à mes malades influents, j'obtins un sauf-conduit qui m'autorisait à suivre une route fixée jusqu'à la côte et à y prendre un bateau pour quitter le pays, bien que mes clients regrettassent vivement mon départ, insistant pour que je reste et assurant qu'en quelques années j'aurais amassé une fortune. Mais personne ne s'opposa à mon départ, et je souriais et riais et je leur racontais des histoires qu'ils aimaient, si bien que nous nous séparâmes en bonne amitié et que j'emportai de riches cadeaux. C'est ainsi que nous nous éloignâmes des murailles horribles de Khattoushash derrière lesquelles se préparait le monde futur, et nous passâmes à dos d'âne près des moulins bruyants mus par les esclaves aveugles, et nous aperçûmes au bord du chemin les corps empalés des sorciers, car on condamnait comme sorciers tous ceux qui enseignaient des doctrines non reconnues par l'Etat, et l'Etat n'en reconnaissait qu'une. J'accélérai l'allure le plus possible, et le vingtième jour nous arrivâmes au port.