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– Béni soit le jour qui te ramène, ô mon maître, mais c'est vraiment agir en homme que de vadrouiller toute la nuit dans les maisons de joie et de ne pas même venir prendre un repas à la maison, bien que j'aie peiné à te préparer un régal, et j'ai veillé toute la nuit à la cuisine et rossé les esclaves pour activer le nettoyage, si bien que j'ai le bras droit tout fatigué. C'est que je suis déjà vieille et je ne crois plus aux hommes et ta conduite de cette nuit ne me fait pas changer d'opinion. Dépêche-toi donc de venir goûter le repas que je t'ai préparé, et prends ta gourgandine avec toi, si tu ne peux te passer d'elle un seul jour.

Elle parla ainsi, et pourtant je savais qu'elle estimait hautement Merit et qu'elle l'admirait, mais c'était sa façon de parler et j'y étais habitué, si bien que ses mots blessants étaient doux à mes oreilles et je me sentais de nouveau chez moi. C'est pourquoi je la suivis et envoyai un message à Merit, et en marchant à côté de ma litière, Muti continuait à bougonner:

– Je croyais que tu t'étais calmé et avais appris à vivre convenablement, depuis que tu fréquentes la cour, mais je vois que tu es aussi dévergondé qu'avant. Et pourtant, en te revoyant hier, je me disais que tu avais l'air apaisé et tranquille. Je suis réjouie de voir tes joues rondes, car en engraissant un homme se pose et ce ne sera pas ma faute si tu maigris à Thèbes, ce sera la faute de ton tempérament excessif, car tous les hommes sont pareils et tout le mal provient de ce petit objet qu'ils cachent sous leur pagne, parce qu'ils en ont honte, et ce n'est pas étonnant.

C'est ainsi qu'elle parlait et bougonnait, et elle me rappelait ma mère Kipa, et j'en aurais pleuré d'émotion si je ne m'étais ressaisi pour lui dire sévèrement.

– Tais-toi, femme, car tes paroles me dérangent et sont comme un bourdonnement de mouche dans mes oreilles.

Alors elle se tut, et elle était très satisfaite d'avoir réussi à provoquer mes reproches, car maintenant elle savait que son maître était revenu au logis.

Elle avait décoré la maison pour me recevoir et des guirlandes de fleurs ornaient la véranda et la cour était balayée et on avait lancé un chat mort devant la maison du voisin. Elle avait embauché des gamins pour crier «Béni soit le jour qui ramène notre maître». Elle agissait ainsi parce qu'elle était dépitée que je n'eusse point d'enfants et elle aurait bien voulu que j'en eusse, mais sans introduire de femme à la maison. Je distribuai des piécettes de cuivre aux gamins et Muti leur donna des gâteaux au miel et ils s'éloignèrent tout contents. Merit arriva dans ses plus beaux atours, avec des fleurs dans ses cheveux parfumés. Le repas préparé par Muti fut délicieux à mon palais, car c'étaient des mets thébains et j'avais oublié dans la Cité de l'Horizon que nulle part la nourriture ne vaut celle de Thèbes.

Je félicitai Muti et louai son habileté et elle en fut ravie, bien qu'elle fronçât le sourcil et plissât le nez, et Merit la loua aussi. Ce repas dans l'ancienne maison du fondeur de cuivre n'a rien de spécial, mais je le rapporte ici parce que je me sentis heureux alors, et je dis: «Suspends ton cours, clepsydre, et retiens ton eau, car cet instant est propice et je voudrais que le temps s'arrête, pour que cet instant dure toujours.»

Pendant le repas, des pauvres du quartier s'étaient massés dans la cour, et ils avaient mis leurs meilleurs vêtements pour me saluer, et ils me racontèrent leurs maux et leurs peines. Ils disaient:

– Nous t'avons bien regretté, Sinouhé, car tant que tu habitais parmi nous, nous ne savions pas apprécier ta valeur, et c'est seulement après ton départ que nous avons constaté combien tu nous avais aidés et combien nous avions perdu en te perdant.

Ils m'apportaient des cadeaux, bien que ces cadeaux fussent modestes, car ils étaient encore plus pauvres qu'avant à cause du dieu d'Akhenaton. Mais l'un m'apportait une mesure de semoule et un autre un oiseau qu'il avait abattu et un autre des dattes sèches, ou même une fleur, et en voyant la quantité de fleurs déposées dans ma cour, je compris pourquoi les plates-bandes du chemin des béliers avaient l'air nues et dépouillées. Il y avait là le vieux scribe qui tenait la tête penchée à cause de son goitre, et je m'étonnai qu'il fût encore en vie. Je vis aussi l'esclave dont j'avais guéri les doigts, et il les fit bouger devant moi, et c'est lui qui avait apporté la semoule, car il travaillait encore dans le moulin et pouvait y voler. Une mère m'amenait son fils, qui était devenu un garçon robuste, et il avait un œil poché et des ecchymoses, et il se vantait de pouvoir rosser n'importe quel gosse de sa taille dans tout le quartier. Il y avait aussi la fille de joie dont j'avais guéri l'œil, et elle m'avait envoyé toutes ses amies dans l'idée que je pourrais les débarrasser de toutes les marques qui déparaient leur corps. Elle avait prospéré, car elle avait été économe et elle avait acheté des cabinets payants près de la place du marché, et elle y vendait aussi des parfums et procurait aux marchands l'adresse de filles sans préjugés. Ils me remirent leurs présents en disant:

– Ne méprise pas nos cadeaux, Sinouhé, bien que tu sois médecin royal et habites dans le palais doré du pharaon, car notre cœur se réjouit de te revoir, mais ne recommence pas à nous parler d'Aton.

Je ne leur parlai point d'Aton, mais je les reçus l'un après l'autre et j'écoutai leurs plaintes et je leur donnai des remèdes et je les guéris. Pour m'aider, Merit ôta son beau costume, afin de ne pas le tacher, et elle lava les plaies et nettoya mon couteau dans la flamme et mélangea des anesthésiques pour ceux à qui il fallait arracher une dent. Chaque fois que je la regardais, mon cœur se réjouissait, et je la regardais souvent, car elle était belle à voir et son buste était ferme et svelte et son port était élégant, et elle n'avait pas honte d'être dévêtue, comme les femmes du peuple le font pour travailler, et aucun des malades ne s'en offusqua, car chacun avait assez de soucis avec ses propres peines.

Ainsi le temps passa à recevoir des malades comme jadis et à leur parler et je me réjouissais de mon savoir et de mon art qui me permettaient de les aider, et je me réjouissais de regarder Merit qui était mon amie, et souvent je respirais profondément et disais: «Suspends ton cours, clepsydre, et retiens ton eau, car cet instant présent ne saurait continuer aussi beau.» C'est ainsi que j'oubliai que je devais aller au palais doré et que mon arrivée avait été annoncée à la mère royale.

Mais je crois que je n'y pensais pas parce que je ne voulais pas y penser en cet instant de bonheur.

Quand les ombres s'allongèrent, ma cour se vida enfin et Merit me versa de l'eau sur les mains et m'aida à me laver et je l'aidai dans ses ablutions, et je le fis volontiers, et nous nous rhabillâmes. Mais quand je voulus caresser sa joue et baiser ses lèvres, elle me repoussa en disant:

– Cours chez ta sorcière, Sinouhé, et hâte-toi pour rentrer avant la nuit, car je crois que ma natte t'attend avec impatience. Oui, j'ai vraiment le sentiment que la natte de ma chambre t'attend avec impatience et je ne comprends pas pourquoi, car tes membres sont flasques, Sinouhé, et ta chair est molle, et je ne dirais pas que tes caresses soient très habiles, mais malgré tout tu es différent de tous les autres hommes, et c'est pourquoi je comprends ma natte.

Elle noua à mon cou les insignes de mon rang et me mit ma perruque de médecin et me caressa la joue, si bien que j'aurais volontiers renoncé à aller au palais doré. Mais je fis courir mes esclaves en leur promettant des coups et de l'or et je pressai les rameurs, si bien que l'eau bouillait le long du bateau. C'est ainsi que je pus pénétrer dans le palais au moment où le soleil descendait sur les montagnes de l'ouest et où les étoiles s'allumaient.

Mais avant de rapporter ma conversation avec la mère royale, je dois raconter qu'elle n'était allée que deux fois à la Cité de l'Horizon pour y voir son fils et que les deux fois elle lui avait reproché sa folie, ce qui avait vivement affecté Akhenaton, car il aimait sa mère et était aveugle pour elle, comme souvent les fils sont aveugles pour leur mère jusqu'au jour où ils se marient et où leur femme leur ouvre les yeux. Mais Nefertiti n'avait pas ouvert les yeux de son mari à cause de son père. Je dois en effet reconnaître franchement qu'en ce temps le prêtre Aï et la reine Tii vivaient librement ensemble et ne cherchaient nullement à dissimuler leur joie et je ne sais pas si le palais royal avait jamais subi pareille honte, mais il est probable que ces choses ne s'écrivent pas et tombent dans l'oubli avec la mort des gens qui en ont été les témoins. Mais je ne veux pas m'exprimer sur la naissance d'Akhenaton, et je crois que son origine est divine, car s'il n'avait pas eu dans les veines le sang de son père royal, il n'aurait pas eu du tout de sang royal, et alors il aurait réellement été un faux pharaon, comme le prétendaient les prêtres, et tout ce qui se passait aurait été encore plus insensé et vain. C'est pourquoi je préfère croire ma raison et mon cœur dans cette affaire.