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Elle murmura quelques conjurations et agita ses larges pieds, mais sans cesser de tisser les roseaux coloriés, et je contemplais ses doigts sombres et un frisson me parcourait le dos. Car elle faisait des nœuds d'oiseleur, et je reconnaissais ces nœuds. En vérité, je reconnaissais ces nœuds, car c'étaient ceux du Bas-Pays, et je les avais observés dans la maison de mon père sur la barque suspendue au-dessus du lit de ma mère. Ma langue se paralysa et mes membres se figèrent, car la nuit de ma naissance un léger vent d'ouest avait soufflé et la barque de roseau avait descendu le fleuve lors de la crue pour s'arrêter près de la maison de mon père. L'idée qui germait dans mon esprit en regardant les doigts de la mère royale était si terrible et si insensée que je refusais de l'envisager, et je me disais que n'importe qui pouvait faire des nœuds d'oiseleur à une barque de roseau. Mais les oiseleurs exerçaient leur métier dans le Bas-Pays et pas à Thèbes. C'est pourquoi dans mon enfance j'avais souvent examiné ces nœuds inconnus à Thèbes, sans même savoir alors comment cette barque se rattachait à ma destinée.

Mais la grande mère royale n'observa pas mon attitude et plongée dans ses souvenirs et ses idées elle continua ainsi:

– Tu me trouves peut-être méchante et déplaisante, Sinouhé, de te parler ainsi, mais ne me condamne pas trop sévèrement pour mes actes et essaye de me comprendre. Il n'est point facile pour la fille d'un pauvre oiseleur de pénétrer dans le gynécée royal où on la méprise à cause de son teint et de ses larges pieds et on la pique de mille épingles et son seul salut est un caprice du pharaon. Tu ne seras pas surpris que je n'aie guère hésité sur les moyens de conserver la faveur du roi en le familiarisant nuit après nuit avec les étranges coutumes des nègres jusqu'à ce qu'il ne puisse plus vivre sans mes caresses, et je gouvernais l'Egypte par lui. Ainsi je déjouais toutes les intrigues du palais doré et évitais tous les pièges et déchirais tous les filets tendus sur mon chemin, et je n'hésitais pas à me venger en cas de besoin. Par la crainte j'ai lié les langues autour de moi et j'ai gouverné le palais doré à ma guise et ma volonté fut qu'aucune femme ne donnât au pharaon un fils avant que j'en aie eu un moi-même. C'est pourquoi aucune femme du harem ne donna de fils au pharaon, et je mariais les filles qui lui naissaient à des nobles dès leur naissance. Telle était la force de ma volonté, mais moi je n'osais pas encore enfanter, de peur de nuire à ma beauté, car au début je ne dominais que par mon corps. Mais le pharaon vieillit et les caresses que je lui prodiguais l'épuisèrent, mais à ma grande terreur je lui donnai une fille, quand je jugeai le moment venu d'avoir un enfant. Et cette fille est Baketaton, et je ne l'ai pas mariée, mais elle reste comme une flèche dans mon carquois, car un sage garde plusieurs flèches dans son carquois et ne se fie pas à une seule. Le temps passait dans l'angoisse pour moi, mais enfin je mis au monde un fils, mais il ne m'a pas donné la joie que j'attendais de lui, car il est devenu fou, et c'est pourquoi je reporte mes espoirs sur son fils qui n'est pas encore né. Mais mon pouvoir était si grand que pendant toutes ces années aucune femme du gynécée ne mit au monde un garçon, mais seulement des filles. Ne dois-tu pas reconnaître comme médecin, Sinouhé, que mon habileté et ma sorcellerie ont été étonnantes?

Alors je tremblai et je lui dis en la regardant dans les yeux:

– Ta sorcellerie est simple et méprisable, grande mère royale, parce que tu la tisses de tes doigts dans les roseaux coloriés, si bien que chacun peut la reconnaître.

Elle laissa tomber les roseaux, comme s'ils lui avaient brûlé les mains, et ses yeux rougis par la bière roulèrent de frayeur, et elle dit:

– Es-tu toi aussi un sorcier, Sinouhé, pour parler ainsi, ou bien est-ce que le peuple connaît cette histoire aussi?

Je lui dis:

– A la longue on ne peut rien cacher au peuple, mais le peuple sait tout, sans même qu'on lui en parle. Tes actes n'ont peut-être pas eu de témoins, grande mère royale, mais la nuit t'a vue et le vent nocturne a murmuré tes actes à de nombreuses oreilles et tu ne peux empêcher le vent de bavarder, si tu peux lier les langues. Cependant la natte que tu tisses de tes mains est certainement un joli tapis magique, et je te serais reconnaissant de m'en faire cadeau, car je saurais l'apprécier mieux que quiconque.

Ces paroles la calmèrent et elle reprit son tissage et but de la bière. Puis elle me regarda d'un air rusé en disant:

– Je te donnerai peut-être cette natte, Sinouhé, quand elle sera terminée. C'est une natte jolie et précieuse, parce que je l'ai tressée de mes propres mains, et c'est une natte royale. Mais que vas-tu me donner en échange?

Je ris et répondis:

– Je te donnerai ma langue, ô mère royale. Mais j'aimerais bien que tu me la laisses jusqu'à ma mort. Ma langue ne retirera aucun profit à parler contre toi. C'est pourquoi je te la donne.

Elle marmonna quelques mots et dit en me regardant à la dérobée:

– Je ne peux accepter un cadeau que je possède déjà. Personne ne m'empêcherait de te prendre la langue et même les mains, pour que tu ne puisses écrire ce que tu ne pourrais raconter. Je pourrais aussi t'envoyer à mes sorciers dans les caves du palais, et tu n'en reviendrais peut-être jamais, car ils aiment à sacrifier des êtres humains.

Mais je lui dis:

– Tu as certainement bu trop de bière, ô mère royale. N'en prends plus ce soir, sinon tu risques de voir des hippopotames en rêve. Ma langue est à toi et j'espère recevoir la natte quand elle sera terminée.

Je me levai pour prendre congé et elle ne me retint pas, mais elle pouffa de rire et dit:

– Tu m'amuses beaucoup, Sinouhé, vraiment tu m'amuses beaucoup.

C'est ainsi que je la quittai et que je rentrai en ville. Et Merit partagea sa natte avec moi. Je n'étais plus complètement heureux, car je pensais à la barque de roseau noircie de fumée qui était suspendue au-dessus du lit de ma mère, et je pensais aux doigts sombres qui tressaient des nattes avec des nœuds d'oiseleur, et je pensais au vent nocturne qui emportait les légères barques loin des murs du palais doré vers le rivage de Thèbes. Je pensais à toutes ces choses et je n'étais plus entièrement heureux, car ce qui augmente le savoir augmente aussi le chagrin, et j'aurais voulu m'épargner le chagrin, parce que je n'étais plus jeune.

La raison officielle de mon voyage à Thèbes était une visite à la Maison de la Vie où je n'étais pas allé depuis des années, bien que mes fonctions de trépanateur royal m'y obligeassent, et je craignais aussi que mon habileté manuelle eût diminué, car je n'avais pas exécuté une seule trépanation pendant toutes les années passées dans la Cité de l'Horizon. C'est pourquoi je donnai dans la Maison de la Vie quelques leçons aux élèves. Mais cette Maison avait bien changé et son importance avait diminué, parce que les gens, même les pauvres, l'évitaient, et les meilleurs médecins l'avaient quittée pour pratiquer en ville. J'avais pensé que la science s'était affranchie et développée depuis que les élèves ne devaient plus subir l'examen de la prêtrise du premier degré et que personne ne les empêchait de demander pourquoi. Mais je me trompais, car les élèves étaient jeunes et nonchalants et ils n'avaient aucune envie de demander pourquoi, et leur plus grand désir était de recevoir de leurs maîtres la science toute prête et d'inscrire leur nom dans le livre de la vie, afin de pouvoir exercer leur profession et gagner de l'or et de l'argent.