Выбрать главу

Les malades étaient si peu nombreux qu'il me fallut attendre des semaines pour avoir l'occasion de trépaner trois crânes comme je me l'étais fixé pour contrôler mon habileté. Ces trois opérations me valurent une grande réputation, et médecins et élèves louèrent hautement la sûreté de mes mains et mon talent. Et pourtant j'avais l'impression décourageante que mes mains n'étaient plus aussi sûres que naguère. Ma vue avait baissé, et je ne pouvais plus reconnaître aussi facilement qu'avant les maladies de mes clients, mais je devais poser de nombreuses questions et faire de longues recherches avant d'être sûr de mon affaire. C'est pourquoi je reçus chaque jour des malades chez moi et je les soignai sans leur demander de cadeau, car je voulais retrouver mon ancienne habileté.

Je fis donc trois trépanations dans la Maison de la Vie, dont une par pitié, car le malade était inguérissable et souffrait atrocement. Mais les deux autres cas étaient intéressants et exigèrent tout mon talent. L'un d'eux était un homme qui était tombé d'un toit dans la rue voici deux ans, en cherchant à échapper à un mari qu'il avait trompé. Il n'avait pas eu de blessure apparente, mais plus tard il avait eu des crises de haut mal qui se renouvelaient dès qu'il buvait du vin. Il n'avait pas de cauchemars, mais il poussait des cris et donnait des coups de pied et se mordait la langue et se mouillait. Il redoutait tellement ces crises qu'il voulut se faire trépaner. J'y consentis et sur le conseil des médecins de la Maison je recourus à un homme hémostatique, ce qui n'était pas dans mes habitudes.

Cet homme était encore plus stupide et plus endormi que celui qui mourut dans le palais du pharaon, comme je l'ai raconté, et durant toute l'opération il fallut le maintenir éveillé pour qu'il remplît son office. Malgré tout, le sang perla parfois dans la plaie. Durant l'opération, je constatai que la cervelle du malade était toute noire de vieux sang en maint endroit. C'est pourquoi le nettoyage dura longtemps et je ne pus y procéder à fond, car j'aurais endommagé la surface du cerveau. Mais les crises de haut mal cessèrent complètement, car il mourut le troisième jour après l'opération, comme il est normal. Mais cette trépanation fut considérée comme extrêmement bien réussie, et on m'en félicita et les élèves notèrent soigneusement tout ce que j'avais fait.

Le second cas était fort simple, car le malade était un jeune homme que les gardes avaient trouvé dans la rue évanoui et mourant, dévalisé et le crâne fracturé. Je me trouvais dans la Maison de la Vie quand on l'apporta, et je décidai de le trépaner tout de suite, car il semblait perdu. J'enlevai soigneusement les éclats d'os et recouvris l'ouverture avec une plaque d'argent désinfectée. Il guérit et vivait encore deux semaines plus tard, quand je quittai Thèbes, mais il avait de la peine à bouger les bras et ses paumes et la plante de ses pieds ne réagissaient plus aux chatouillements. Mais je crois qu'il a dû se remettre complètement avec le temps. Cette trépanation ne fit pas autant de sensation que la précédente, car chacun trouva mon succès naturel et loua mon habileté manuelle. Mais pourtant, à cause de l'urgence, j'avais opéré sans raser la tête préalablement, et quand j'eus recousu le cuir chevelu sur la plaque d'argent, les cheveux poussèrent sur sa tête comme auparavant.

On me traitait respectueusement dans la Maison de la Vie à cause de mon rang, mais les vieux médecins m'évitaient et n'osaient pas me parler avec confiance, parce que je venais de la Cité de l'Horizon et que le faux dieu les maintenait dans la crainte. Je ne leur parlai pas d'Aton, mais seulement de questions médicales. Jour après jour ils me flairaient comme un chien qui cherche une trace, et je finis par m'en étonner. Enfin, après la troisième trépanation, un chirurgien très habile et intelligent vint me trouver et me dit:

– Sinouhé royal, tu as certainement constaté que la Maison de la Vie est plus vide que jamais et qu'on recourt moins à nos soins, bien que Thèbes ait plus de malades qu'avant. Tu as voyagé dans bien des pays, Sinouhé, et vu bien des guérisons, mais je crois que tu n'as jamais vu de guérisons comme celles qui se produisent en secret à Thèbes, car on n'y utilise ni couteau ni feu, ni remèdes ni pansements. On m'a chargé de te parler de ces guérisons et de te demander si tu voulais en être le témoin. Mais du dois promettre de ne souffler mot à âme qui vive de ce que tu verras. Tu devras aussi te laisser bander les yeux, lorsqu'on te conduira au lieu des guérisons miraculeuses.

Ces paroles ne me plurent guère, car je craignais des complications avec le pharaon à ce sujet. Mais ma curiosité était grande et je dis:

– J'ai en effet entendu parler des choses étonnantes qui se passent actuellement à Thèbes. Les hommes racontent des histoires et les femmes ont des rêves, mais je n'ai pas encore entendu parler de guérisons. Comme médecin, je doute fort des guérisons obtenues sans couteau ni feu, sans remèdes ni pansements. C'est pourquoi je ne veux pas intervenir dans cette charlatanerie, afin que mon nom ne soit pas mêlé à de faux témoignages possibles.

Il insista et dit:

– Nous pensions que tu n'avais pas de préjugés, après tes voyages à l'étranger où tu as appris tant de choses. Du reste, le sang cesse aussi de couler sans recours aux pinces ni au cautère. Pourquoi ne pourrait-on guérir sans couteau ni feu? Ton nom ne sera point mêlé à l'affaire, nous te le promettons, car pour certaines raisons nous désirons que tu voies tout, afin que tu saches qu'il n'y a pas de fraude dans ces guérisons. Tu es solitaire, Sinouhé, et tu seras un témoin impartial, c'est pourquoi nous avons besoin de toi.

Ces paroles redoublèrent ma curiosité. Et je désirais augmenter mon savoir. C'est pourquoi j'acceptai sa proposition, et le soir il vint me prendre dans sa litière et il me banda les yeux. Quand la litière se fut arrêtée, nous en descendîmes et il me prit par le bras et me conduisit par de longs corridors, en montant et en descendant des escaliers, et je finis par lui dire que j'en avais assez de cette farce. Mais il me rassura et ôta mon bandeau et me fit entrer dans une salle où brûlaient de nombreuses lampes et dont les murs étaient de pierre. Trois malades étaient étendus sur des civières, et un prêtre s'approcha de moi, la tête rasée et le visage luisant d'huile sacrée. Il m'appela par mon nom et m'invita à bien examiner les malades, pour écarter toute fraude. Sa voix était ferme et douce, et ses yeux étaient intelligents. C'est pourquoi je suivis son exhortation et j'examinai les malades, et le chirurgien de la Maison de la Vie m'assista.

Je vis que ces trois malades étaient vraiment malades et qu'ils ne pouvaient se lever seuls. L'un d'eux était une jeune femme dont les membres étaient décharnés et maigres et complètement insensibles, et seuls ses yeux bougeaient dans son visage apeuré. L'autre était un garçon dont tout le corps était couvert d'une éruption terrible et de croûtes humides. Le troisième était un vieillard dont les jambes étaient paralysées, et il ne pouvait marcher, et ce n'était pas un simulant, car je le piquai avec une aiguille et il ne sentit rien. C'est pourquoi je dis au prêtre:

– J'ai examiné ces trois malades avec toute ma science, et si j'étais leur médecin, je ne pourrais que les envoyer à la Maison de la Vie. Mais cette Maison ne pourrait probablement pas guérir la femme et le vieillard, mais on diminuerait les souffrances du garçon avec des bains quotidiens de soufre.

Le prêtre sourit et m'invita à prendre un siège avec l'autre médecin au fond de la chambre et à attendre patiemment. Puis il appela des esclaves qui placèrent les civières sur un autel et allumèrent des encens engourdissants. Dans le corridor on entendit des chants et un groupe de prêtres entra en chantant les cantiques d'Amon. Ils se groupèrent autour des malades et se mirent à prier et à sauter et à danser. La sueur ruisselait sur leurs fronts, et ils ôtèrent leur tunique et agitèrent des grelots et se tailladèrent le corps avec des pierres pointues, et le sang ruisselait. J'avais vu des cérémonies pareilles en Syrie et j'observais froidement comme un médecin, mais ils commencèrent à crier encore plus fort et ils frappèrent des poings le mur de la salle qui s'ouvrit et à la lumière des lampes la statue d'Amon apparut, colossale et redoutable. Au même instant les prêtres se turent et le silence était effrayant après le bruit récent. Le visage d'Amon brillait d'une lumière céleste dans la voûte sombre, et soudain le plus élevé des prêtres s'approcha des malades et les appela par leur nom et dit: