– Levez-vous et marchez, car le grand Amon vous a bénis, parce que vous croyez en lui.
Alors je vis de mes propres yeux comment les trois malades, avec des gestes incertains, se levaient en fixant la statue d'Amon. Ils se mirent à genoux, puis sur leurs pieds et ils tâtèrent leurs jambes avec étonnement, puis ils fondirent en larmes et bénirent le nom d'Amon. Mais la muraille se referma, les prêtres sortirent et les esclaves emportèrent les encens et allumèrent d'autres lampes, afin que nous pussions examiner les malades. Et la jeune femme put bouger les membres et faire quelques pas devant nous, et le vieillard marchait sans peine, et l'éruption avait disparu sur tout le corps du garçon dont la peau était lisse et saine. Tout cela s'était produit en fort peu de temps, et si je ne l'avais vu de mes propres yeux, je ne croirais pas que ce fût possible.
Le prêtre qui nous avait reçus s'approcha de nous avec un sourire victorieux et dit:
– Que dis-tu maintenant, royal Sinouhé?
Je le regardai droit dans les yeux et je répondis:
– Je comprends que la femme et le vieillard étaient victimes de pratiques magiques qui avaient lié leur volonté, et la magie est vaincue par la magie, si la volonté du sorcier est supérieure à celle de l'envoûteur. Mais une éruption est une éruption, et on ne la guérit pas par la magie, mais par des soins prolongés et des bains médicaux. C'est pourquoi je reconnais que je n'ai encore rien vu de pareil.
Il me regarda et son regard flamboya et il dit:
– Reconnais-tu, Sinouhé, qu'Amon reste le roi de tous les dieux?
Mais je lui dis:
– Je te prie de ne pas prononcer à haute voix le nom de ce faux dieu, parce que le pharaon l'a interdit et que je suis à son service.
Je vis que mes paroles l'irritaient, mais il était prêtre du degré supérieur et sa volonté l'emporta sur ses sentiments. C'est pourquoi il se domina et dit en souriant:
– Mon nom est Hribor, afin que tu puisses me dénoncer aux gardes, mais je ne crains pas les gardes du faux pharaon et je ne redoute point son fouet ni ses mines, et je guérirai quiconque viendra me trouver au nom d'Amon. Mais ne nous disputons pas sur ces choses, parlons comme des gens cultivés. Permets-moi de t'inviter dans ma cellule pour prendre une coupe de vin, car tu es certainement fatigué d'être resté si longtemps assis à la dure.
Il m'emmena par de longs corridors dans sa cellule et je sentis à l'air lourd des couloirs que nous étions sous terre, et je devinais que nous étions dans les cavernes d'Amon dont on racontait tant de légendes, mais qu'aucun profane n'avait vues. Hribor congédia le médecin de la Maison de la Vie et nous entrâmes dans sa cellule où ne manquait aucun confort propre à réjouir le cœur de l'homme. Un baldaquin recouvrait le lit, et les coffres et boîtes étaient en ivoire et en ébène, les tapis étaient moelleux et la chambre embaumait les parfums précieux. Il me versa poliment de l'eau parfumée sur les mains et me fit asseoir et m'offrit des gâteaux au miel, des fruits et du vieux vin lourd des vignobles d'Amon dans lequel on avait mélangé de la myrrhe. Nous bûmes ensemble et il me parla en ces termes:
– Sinouhé, nous te connaissons et nous avons suivi tes pas et nous savons que tu aimes beaucoup le faux pharaon et que son dieu ne t'est pas aussi indifférent que nous le voudrions. Cependant, je t'assure que ce dieu n'a rien de plus qu'Amon, car la persécution a purifié Amon et l'a rendu plus fort qu'avant. Mais je ne veux pas aborder les questions théologiques avec toi, je désire te parler comme à un homme qui, sans exiger de cadeaux, a guéri des pauvres, et comme à un Egyptien qui aime la terre noire plus que les terres rouges. C'est pourquoi je te dis: Le pharaon Akhenaton est un fléau pour les pauvres et une malédiction pour l'Egypte, et il doit être abattu avant que ses méfaits ne soient irrémédiables. Je bus du vin et dis:
– Les dieux me sont indifférents et j'en suis las, mais le dieu du pharaon se distingue de tous les autres, car il n'a pas d'images et tous les hommes sont égaux devant lui et chacun, qu'il soit pauvre ou esclave ou même étranger, a de la valeur à ses yeux. C'est pourquoi je crois que l'année du monde touche à sa fin et qu'une autre commence. L'incroyable peut arriver et aussi ce qui est contraire à la raison humaine. Car jamais encore il ne s'est présenté une occasion pareille de renouveler tout et de faire que les hommes soient des frères entre eux.
Hribor fit un geste de protestation et sourit et dit:
– Je constate, Sinouhé, que tu rêves les yeux ouverts, alors que je te croyais un homme sensé. Mes buts sont plus modestes. J'espère seulement que tout redeviendra comme avant et que le pauvre aura sa pleine mesure et que les lois resteront en vigueur. Je veux seulement que chacun puisse exercer sa profession en paix et ait la foi qu'il désire. Je veux que se conserve tout ce qui perpétue la vie, la différence entre l'esclave et le maître, entre le serviteur et le patron. Je veux que la puissance et l'honneur de l'Egypte restent intacts, je veux que les enfants naissent dans un pays où chacun a sa place, avec une tâche fixée à l'avance jusqu'à la fin de sa vie, et où aucune inquiétude ne ronge le cœur. Voilà ce que je veux, et c'est pourquoi le pharaon Akhenaton doit disparaître.
«Toi, Sinouhé, tu es un homme bon et docile, tu ne veux de mal à personne. Mais nous vivons une époque où chacun doit prendre parti. Quiconque n'est pas avec nous est contre nous et en souffrira, car tu n'es pas assez simple pour croire que le pharaon conservera longtemps le pouvoir. Peu importe quel dieu tu honores, car Amon n'a pas besoin de toi. Mais il est en ton pouvoir, Sinouhé, d'annihiler la malédiction qui pèse sur l'Egypte. Il est en ton pouvoir de supprimer la famine et la misère et l'inquiétude dans la terre noire. Il est en ton pouvoir de restaurer la puissance de l'Egypte.
Ces paroles me rendirent le cœur inquiet. C'est pourquoi je pris du vin et ma bouche et mes narines s'emplirent du parfum exquis de la myrrhe. J'essayai de rire en lui disant:
– Un chien enragé t'a mordu, ou un scorpion, car mon pouvoir n'est pas aussi étendu et je ne suis pas même aussi habile que toi pour guérir les malades.
Il se leva et dit:
– Je veux te montrer quelque chose.
Il prit une lampe et me mena dans le corridor et ouvrit une porte fermée de plusieurs verrous et il éclaira une pièce où chatoyaient l'or et l'argent et les pierres précieuses. Et il dit:
– Ne crains pas. Je ne veux pas chercher à te corrompre, je ne suis pas aussi bête, bien qu'il ne soit pas mauvais que tu voies qu'Amon est plus riche que le pharaon. Non, je ne cherche pas à te séduire avec de l'or.
Il ouvrit une lourde porte de cuivre et éclaira une petite chambre où reposait sur un lit de pierre une image de cire dont la poitrine et les tempes étaient percées d'aiguilles pointues. Instinctivement je levai le bras et récitai les formules contre la magie, telles que je les avais apprises avant mon initiation de prêtre du premier degré. Hribor me regarda en souriant et sa main ne tremblait pas.