– Crois-tu maintenant que le temps du pharaon touche à sa fin, dit-il, car nous l'avons envoûté au nom d'Amon et nous avons transpercé sa tête et son cœur avec les aiguilles sacrées d'Amon. Mais le sortilège est lent et bien des malheurs peuvent encore arriver et son dieu peut le protéger dans une certaine mesure. C'est pourquoi je voudrais encore discuter avec toi, maintenant que tu as vu ceci.
Il referma soigneusement toutes les portes et me ramena dans sa cellule et remplit ma coupe de vin, mais le vin rejaillit sur mon menton et la coupe tinta contre mes dents, car j'avais vu de mes propres yeux un sortilège plus funeste que tous les autres et contre lequel tout le monde est impuissant. Hribor dit:
– Tu vois que la puissance d'Amon s'étend jusqu'à la Cité de l'Horizon, et ne me demande pas comment nous avons pu nous procurer des cheveux et des rognures d'ongles du pharaon pour les mettre dans l'image de cire, mais je puis te dire que nous ne les avons pas achetés à prix d'or, nous les avons reçus pour Amon.
Il me jeta un regard scrutateur et pesa ses mots et dit enfin:
– La force d'Amon croît de jour en jour, comme tu l'as vu pendant que je guérissais les malades au nom d'Amon. De jour en jour la malédiction d'Amon s'appesantit sur l'Egypte. Plus le pharaon vivra longtemps, plus le peuple souffrira, car le sortilège agit lentement. Tu sais que le pharaon souffre de maux de tête qui usent ses forces. Que dirais-tu, Sinouhé, si je te donnais une drogue qui guérisse le pharaon de ses maux de tête, à tout jamais?
– L'homme est toujours sujet aux maladies, dis-je. Seul un mort en est libéré à jamais.
Il me regarda de ses yeux flamboyants et sa volonté me cloua sur place, si bien que je ne pus lever le bras quand il dit:
– C'est probable, mais cette drogue ne laisse pas de traces et personne ne pourra t'accuser et même les embaumeurs ne remarqueront rien d'insolite dans les entrailles. Mais tu n'aurais qu'à donner au pharaon un remède qui guérisse ses maux de tête. Il s'endormira et il ne connaîtra plus ni douleur ni chagrin.
Il leva la main et dit encore:
– Je ne veux pas t'offrir de l'or, mais si tu le fais, ton nom sera béni éternellement et ton corps ne se décomposera jamais, et tu vivras éternellement. Des mains invisibles te protégeront tous les jours de ta vie et il n'y a pas de souhait humain qui ne se réalise pour toi. Je te le promets, car j'en ai le pouvoir.
Il leva les deux bras et me regarda de ses yeux flamboyants et je ne pouvais éviter son regard. Sa volonté m'enchaînait, si bien que je ne pouvais ni bouger, ni lever le bras, ni me lever. Il dit:
– Si je te dis: Lève-toi, tu te lèveras. Si je te dis: Lève le bras, tu lèveras le bras. Mais je ne peux t'ordonner d'adorer Amon, si tu ne le veux pas, et je ne peux te contraindre à accomplir des actes qui sont contraires à la volonté de ton cœur. Ainsi, mon pouvoir sur toi est limité. C'est pourquoi je te conjure, Sinouhé, au nom de l'Egypte, de prendre la drogue que j'ai préparée et de la lui donner.
Il abaissa le bras, et je pus de nouveau bouger et porter la coupe à mes lèvres et je ne tremblais plus. Le parfum de la myrrhe envahit ma bouche et mes narines et je lui dis:
– Hribor, je ne te promets rien, mais donne-moi la drogue. Donne-moi ce remède pitoyable, car il est peut-être meilleur que le suc des pavots et peut-être qu'un jour viendra où le pharaon ne désirera plus se réveiller.
Il me remit la drogue dans une fiole bigarrée et dit:
– L'avenir de l'Egypte est entre tes mains, Sinouhé. Il ne convient pas qu'on lève la main sur le pharaon, mais la misère et l'impatience du peuple sont grandes, et le moment peut venir où quelqu'un se rappellera que le pharaon est aussi un mortel et que son sang coule si on lui perce la peau avec une lance ou un poignard. Mais cela ne doit pas arriver, car alors la puissance des pharaons chancellera. C'est pourquoi le destin de l'Egypte est maintenant entre tes mains. Je pris la drogue et dis ironiquement:
– Le destin de l'Egypte était peut-être, au jour de ma naissance, entre des mains noires qui tissaient des roseaux. Mais il est des choses que tu ignores, Hribor, bien que tu croies tout savoir. En tout cas, j'ai la drogue, mais rappelle-toi que je ne promets rien.
Il sourit et leva la main en signe d'adieu et dit selon la coutume:
– Ta récompense sera grande.
Puis il m'accompagna par de longs couloirs sans rien me cacher, car ses yeux voyaient dans le cœur des hommes et il savait que je ne le dénoncerais pas. C'est pourquoi je peux dire que les cavernes d'Amon se trouvent sous le grand temple, mais je ne peux pas dire comment on y pénètre, car ce secret n'est pas à moi.
Quelques jours plus tard, la grande mère royale Tii mourut dans le palais doré. Elle avait été mordue par un petit céraste, tandis qu'elle visitait ses pièges à oiseaux dans le jardin du palais. On ne put trouver son médecin, comme c'est habituellement le cas lorsqu'on en a le plus urgent besoin. C'est pourquoi on vint me chercher dans ma maison, mais à mon arrivée au palais je pus simplement constater le décès. Son médecin ne saurait en être rendu responsable, car la morsure de ce serpent est toujours mortelle, à moins qu'avant les cent premières pulsations on n'ouvre la morsure et ne ligature les veines.
Je dus m'occuper de faire remettre le corps aux embaumeurs de la Maison de la Mort. C'est pourquoi je rencontrai aussi le sombre prêtre Aï et il toucha les joues enflées de la mère royale et dit:
– C'était le moment qu'elle meure, car elle n'était plus qu'une vieille femme ennuyeuse qui intriguait contre moi. Ses propres actes la condamnent et j'espère que le peuple se calmera, maintenant qu'elle est morte.
Je ne crois pas toutefois qu'Aï l'ait tué, car il ne l'aurait pas osé. Les crimes communs et les sombres secrets unissent en effet les gens plus solidement que l'amour, et je sais que malgré ses paroles cyniques, Aï regrettait la défunte, car au cours des années ils s'étaient habitués l'un à l'autre.
Quand la nouvelle de cette mort se répandit à Thèbes, le peuple mit ses habits de fête et s'amassa tout joyeux sur les places et dans les rues. Des prédictions passaient de bouche en bouche, et de nombreuses saintes femmes se mirent à raconter des présages encore plus funestes. La foule se porta sous les murs du palais, et pour la calmer et gagner sa faveur, Aï fit chasser à coups de fouets les sorciers noirs des caves du palais. Ils étaient cinq, et l'un était une femme laide et grosse comme un hippopotame, et les gardes les expulsèrent par la porte de papyrus, après quoi la foule se jeta sur eux et les mit en pièces et leur magie ne put les protéger. Aï fit aussi détruire et brûler dans les caves tous leurs objets magiques et leurs drogues et leur tronc sacré, ce qui était dommage, car j'aurais bien voulu étudier leurs philtres et leurs grimoires.
Et personne au palais ne pleurait la mort de la mère royale et le sort de ses sorciers. La princesse Baketaton vint toutefois voir le corps de sa mère et lui toucha les mains de ses belles mains et dit:
– Ton mari a mal agi, en laissant le peuple déchirer tes sorciers noirs.
Et elle me dit:
– Ces sorciers n'étaient pas méchants et ils ne se plaisaient point ici, ils voulaient regagner leurs forêts et leurs cabanes. Il n'aurait pas fallu les châtier pour les actes de ma mère.
C'est ainsi que je rencontrai Baketaton et elle me plut vivement à cause de sa fière allure et de sa beauté. Elle me parla de Horemheb et se moqua de lui et dit:
– Horemheb est de basse extraction et ses paroles sont grossières, mais s'il prenait femme, il pourrait être l'ancêtre d'une famille noble. Peux-tu me dire pourquoi il ne s'est pas marié?
Je lui dis:
– Tu n'es pas la première à le demander, royale Baketaton, mais à cause de ta beauté, je vais te raconter ce que je n'ai osé dire à personne. Quand, tout enfant, Horemheb arriva pour la première fois au palais, il regarda par mégarde la lune. Et dès lors il n'a plus pu regarder une femme ni casser une cruche. Mais qu'en est-il de toi, Baketaton? Aucun arbre ne fleurit sans arrêt, mais il doit porter des fruits, et comme médecin je verrais volontiers tes flancs se gonfler de fertilité. Elle releva la tête et dit: