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– Tu sais bien, Sinouhé, que mon sang est trop sacré pour s'unir même au sang le plus noble d'Egypte. C'est pourquoi mon frère aurait mieux fait de me prendre pour femme selon la bonne coutume, et je lui aurais certainement donné un fils. En outre, si j'avais le pouvoir, je ferais crever les yeux à cet Horemheb, car il est infamant de penser qu'il a osé lever le regard sur moi. Je te dis franchement que la simple pensée d'un homme m'épouvante, car leur contact est brutal et honteux, et leurs membres durs broient les femmes frêles. C'est pourquoi je crois qu'on exagère beaucoup le plaisir qu'un homme peut donner à une femme.

Mais ses yeux brillaient et elle respirait fort, et je vis que cette conversation lui plaisait. C'est pourquoi je la poussai en disant:

– J'ai vu comment mon ami Horemheb, en bandant ses muscles, brisait un bracelet de cuivre. Ses membres sont longs et robustes et sa poitrine résonne comme un tambour, lorsqu'il se la bat dans sa colère. Et les dames de la cour le poursuivent de leurs assiduités, en miaulant comme des chattes, et il peut en faire ce qu'il veut.

Baketaton me regarda, sa bouche peinte frémissait et ses yeux flamboyaient, puis elle dit:

– Sinouhé, tes paroles me sont très déplaisantes, et je ne comprends pas pourquoi tu me vantes ton Horemheb. Il est né avec du fumier entre les orteils et son nom même me déplaît. Pourquoi me parler ainsi de lui devant le corps de ma mère?

Je renonçai à relever que c'était elle qui avait commencé. Mais je dis, en feignant l'étonnement:

– O Baketaton, reste comme un arbre en fleur, ton corps ne s'usera pas et tu fleuriras encore bien des années. Mais ta mère n'a-t-elle donc aucune suivante fidèle pour pleurer et lamenter près de son corps, jusqu'à ce que la Maison de la Mort vienne l'emporter et que les pleureuses rétribuées s'arrachent les cheveux autour d'elle? Si je le pouvais, je pleurerais, mais un médecin ne sait plus pleurer devant la mort. La vie est une chaude journée, Baketaton, la mort est peut-être une nuit froide. La vie est un golfe stagnant, Baketaton, la mort est peut-être une onde profonde et claire.

Elle dit:

– Ne me parle pas de la mort, quand la vie est encore délicieuse à ma bouche. Mais c'est vraiment scandaleux que personne ne pleure à côté du corps de ma mère. Je ne peux pas pleurer, car cela ne convient point à ma dignité et la couleur coulerait de mes sourcils et abîmerait le fard de mes joues, mais je vais envoyer une femme pleurer avec toi, Sinouhé.

Je plaisantai et lui dis:

– Divine Baketaton, ta beauté m'a séduit et tes paroles ont versé de l'huile sur mon feu. C'est pourquoi envoie-moi une femme vieille et laide, afin que je ne la séduise pas dans mon excitation, ce qui serait une profanation pour la maison mortuaire. Elle secoua la tête et dit:

– Sinouhé, Sinouhé, n'as-tu pas honte des bêtises que tu débites? Car si même tu ne crains pas les dieux, à ce qu'on dit, tu devrais au moins respecter la mort.

Mais comme elle était femme, elle ne s'offensa point de mes paroles, et elle sortit à la recherche d'une pleureuse.

J'avais eu mon idée en parlant avec tant d'impiété devant le corps de la défunte, et j'attendais avec impatience la suivante et elle vint et elle était plus vieille et plus laide que j'avais osé l'espérer, car dans le gynécée vivaient encore toutes les femmes de son mari royal et celles du pharaon Akhenaton et leurs nourrices et leurs dames de compagnie. Le nom de cette vieille femme était Mehunefer, et je vis à son visage qu'elle aimait les hommes et le vin. Par devoir, elle se mit à pleurer et à geindre et à s'arracher les cheveux. J'allai chercher du vin, et elle accepta d'en prendre, lorsque je lui eus assuré que ce serait utile dans son chagrin. Puis je la taquinai et vantai son ancienne beauté. Et je lui parlai des enfants et aussi des filles du pharaon, et pour finir je lui demandai, en feignant la bêtise:

– Est-il vraiment exact, comme on le dit, que la grande mère royale était la seule femme du pharaon qui lui ait donné un fils?

Mehunefer jeta un regard effrayé sur la défunte et secoua la tête pour m'empêcher de poursuivre. C'est pourquoi je recommençai de la flatter et je parlai de ses cheveux et de ses habits et de ses bijoux. Et je louai aussi ses yeux et ses lèvres, et elle finit par oublier ses larmes et m'écouta avec ravissement. Car une femme croit toujours les compliments, même si elle sait qu'ils sont mensongers, et plus elle est vieille et laide, plus sûrement elle les croit, parce qu'elle veut croire. Ainsi nous devînmes bons amis et lorsque les hommes de la Maison de la Mort eurent emporté le corps, elle m'invita dans sa chambre avec toute sorte de minauderies et elle m'offrit du vin. Le vin lui délia la langue et elle me caressa les joues en m'appelant joli garçon et elle me raconta les histoires les plus croustillantes du palais pour m'encourager. Elle me laissa aussi entendre que la mère royale s'était souvent divertie avec les sorciers noirs, et elle dit en pouffant:

– Elle, la mère royale, était une femme terrible, et je respire, maintenant qu'elle est morte, et je ne comprends pas du tout son goût, puisqu'il existe de beaux jeunes Egyptiens dont la chair est brune et tendre et qui sentent bon.

Elle me flaira les épaules et les oreilles, mais je l'écartai en disant:

– La grande reine Tii était une habile tisseuse de roseaux, n'est-ce pas? Elle tressait de petites barques, n'est-ce pas? et elle les posait de nuit sur le fleuve?

Ces paroles l'inquiétèrent, et elle dit:

– Comment le saurais-je?

Mais le vin lui fit perdre toute réserve et elle sentit le besoin de se vanter et elle dit:

– J'en sais cependant plus que toi et je sais qu'en tout cas trois nouveau-nés sont descendus le fleuve dans de petites barques comme des enfants de pauvres, car cette vieille sorcière redoutait les dieux et ne voulait pas tremper ses mains dans le sang. C'est Aï qui lui enseigna l'usage des poisons, si bien que la princesse de Mitanni mourut en pleurant et en réclamant son fils.

– O belle Mehunefer, lui dis-je en touchant ses joues couvertes d'un maquillage épais, tu profites de ma jeunesse et de mon inexpérience pour me raconter des histoires inventées. La princesse de Mitanni n'a pas eu de fils, et si elle en eut un, quand cela est-il arrivé?

– Tu n'es ni jeune ni inexpérimenté, Sinouhé, au contraire tes mains sont délurées et dangereuses et tes yeux sont perfides, mais c'est surtout ta langue qui est perfide et habile à mentir. Mais tes mensonges sont délicieux à mes vieilles oreilles, et c'est pourquoi je vais te dire tout ce que je sais de la princesse de Mitanni, qui aurait pu devenir la grande épouse royale, mais ces paroles risqueraient de passer autour de mon cou un mince fil, si Tii vivait encore. La princesse Tadu-Hépa n'était qu'une fillette quand elle arriva de son lointain pays. Elle jouait encore avec des poupées en grandissant dans le harem, tout comme la petite princesse mariée à Akhenaton et qui mourut. Le pharaon Amenophis ne la toucha pas, il la considérait comme une enfant et jouait à la poupée avec elle et il lui donnait des jouets dorés. Mais Tadu-Hépa grandit et à l'âge de quatorze ans elle était belle à voir et ses membres étaient fins et lisses et ses yeux foncés brillaient et son teint était blanc comme celui des femmes de Mitanni. Alors le pharaon remplit ses devoirs envers elle, comme il le faisait envers toutes ses femmes en dépit des intrigues de Tii, car un homme ne se laisse pas facilement retenir dans ces affaires, tant que les racines de son arbre ne sont pas desséchées. C'est ainsi que le grain d'orge se mit à germer pour Tadu-Hépa, mais au bout de quelque temps il germa aussi pour Tii et Tii en éprouva une grande joie, car elle avait donné au pharaon une fille, qui est cette insupportable et arrogante Baketaton.