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Elle s'humecta le gosier et reprit:

– Tous les gens bien informés savent que le grain d'orge de Tii venait de Heliopolis, mais il vaut mieux ne pas insister sur ce point. En tout cas, Tii était grandement tourmentée par la grossesse de Tadu-Hépa et elle essaya par tous les moyens de la faire avorter, comme elle l'a fait pour bien des femmes avec l'aide de ses sorciers noirs. Auparavant, elle avait envoyé deux enfants sur le fleuve dans des barques de roseau, mais ces enfants étaient les fils de concubines peu importantes et les femmes redoutaient Tii qui les apaisait par des cadeaux, si bien qu'elles se résignaient à trouver une fille au lieu de leur fils. Mais la princesse de Mitanni était une adversaire plus redoutable, car elle était de famille royale et elle avait des amis qui la protégeaient et qui espéraient qu'elle deviendrait la grande épouse royale à la place de Tii, si elle donnait le jour à un fils. Mais le pouvoir de Tii était si grand et sa passion si violente depuis que son sein avait été fertilisé que personne n'osait lui résister, et Aï, qu'elle avait amené de Héliopolis, se tenait à côté d'elle. Et quand la princesse de Mitanni accoucha, on renvoya tous ses amis et les sorciers nègres l'entourèrent sous le prétexte de calmer ses maux, et quand elle voulut voir son fils, on lui montra une fille mort-née, mais elle refusa de croire Tii. Moi aussi je sais qu'elle avait mis au monde un fils et ce fils vivait et il partit sur le fleuve cette même nuit. Je ris bruyamment et dis:

– Comment pourrais-tu le savoir, belle Mehunefer?

Elle se fâcha et renversa du vin sur son menton en buvant et dit:

– Par tous les dieux, c'est moi qui ai coupé les roseaux de mes propres mains, parce que Tii ne voulait pas entrer dans l'eau à cause de sa grossesse.

Ces paroles me bouleversèrent et je me levai et je versai du vin sur le tapis et je le foulai aux pieds pour montrer mon horreur. Mais Mehunefer me prit le bras et me fit asseoir de force à côté d'elle et dit:

– J'ai eu tort de te raconter cette histoire qui pourrait me causer des ennuis, mais tu as je ne sais quoi d'attirant et mon cœur n'a plus de secrets pour toi, Sinouhé. C'est pourquoi je l'avoue: c'est moi qui ai coupé les roseaux et Tii en tressa une barque, car elle n'avait pas confiance dans les serviteurs et moi elle m'avait attachée à elle par des pratiques magiques et elle connaissait les bêtises que j'avais commises dans ma jeunesse et pour lesquelles on m'aurait fouettée et chassée de la maison dorée, si on les avait connues, mais tout le monde agissait ainsi dans le palais. Quoi qu'il en soit, j'étais liée à elle, et elle tressa la barque dans l'obscurité et elle riait en le faisant et elle disait des paroles impies, car elle était heureuse d'avoir ainsi écarté la princesse de Mitanni. Mais je me calmais le cœur en me disant que quelqu'un recueillerait l'enfant, et pourtant je savais que cela n'arriverait pas, car les enfants confiés au fleuve périssent au grand soleil ou encore les crocodiles et les oiseaux de proie les dévorent. Mais la princesse de Mitanni refusa de reconnaître la fillette placée à côté d'elle, car son teint était différent du sien et la forme de la tête différait aussi. C'est qu'en effet la peau des femmes de Mitanni est lisse comme une pelure de fruit et couleur de fumée ou de cendre blanche et leurs têtes sont petites et fines. C'est pourquoi elle se mit à gémir et à s'arracher les cheveux en accusant les sorciers noirs et Tii, mais Tii lui administra des calmants et dit qu'elle avait perdu l'esprit dans la douleur d'avoir mis au monde un enfant mort. Et le pharaon crut plutôt Tii que Tadu-Hépa, alors celle-ci dépérit rapidement et mourut, mais avant sa mort elle essaya maintes fois de se sauver du palais doré pour aller chercher son fils et c'est pourquoi tout le monde crut qu'elle était devenue réellement folle. Je regardai mes mains, et elles étaient blanches à côté des mains de guenon de Mehunefer et elles avaient la couleur de la fumée. Mon émotion était si grande que je demandai à voix basse:

– Belle Mehunefer, te rappelles-tu quand tout cela est arrivé.

Elle me caressa le cou de ses doigts secs et dit en minaudant:

– O mon joli mignon, pourquoi gaspiller notre temps à ces vieilles histoires? Mais comme je ne peux rien te refuser, je te dirai que tout cela est arrivé dans la vingt-deuxième année du règne du grand pharaon, en automne, alors que la crue battait son plein. Si tu te demandes comment je m'en souviens avec tant de précision, je puis te dire que le pharaon Akhenaton naquit la même année, mais un peu plus tard, au printemps, lors des semailles.

Ces paroles me glacèrent d'effroi au point que je fus incapable de me défendre et que je ne sentis rien quand elle me toucha de ses lèvres vineuses et teignit mes joues en rouge avec son maquillage. Elle passa son bras à ma taille et me serra contre elle et m'appela petit taureau et joli pigeon. Je la repoussais distraitement et mes pensées bouillonnaient comme la mer et tout en moi se regimbait contre cette terrible histoire, car si ce qu'elle avait dit était vrai, le sang du grand pharaon coulait dans mes veines et j'étais le demi-frère d'Akhenaton et je serais peut-être devenu pharaon avant lui, si la perfidie de Tii ne l'avait pas emporté sur l'amour de ma mère. Je regardais fixement devant moi et je croyais comprendre pourquoi j'avais toujours été aussi solitaire et étranger sur la terre, car le sang royal est solitaire parmi les hommes. Mais les agaceries de Mehunefer me ramenèrent à la réalité et je me dominai pour supporter ses caresses et ses paroles qui m'effrayaient maintenant. Et je lui versai à boire, pour qu'elle s'enivrât complètement et oubliât tout ce qu'elle m'avait confié. Mais le vin l'excitait toujours davantage, et je dus y verser du suc de pavot, si bien qu'elle s'assoupit et que je pus me débarrasser d'elle.

Quand je sortis du gynécée, la nuit était venue et les serviteurs et les gardes de la maison dorée me montrèrent du doigt et pouffèrent de rire, mais je crus que c'était parce que mes pas étaient chancelants et mes habits froissés. Merit m'attendait chez moi, inquiète et troublée, pour avoir des nouvelles de la mort de la mère royale, et en me voyant elle mit la main sur sa bouche et Muti le fit aussi et elles échangèrent un regard. Puis Muti dit à Merit d'un ton acide:

– Ne t'ai-je pas dit mille fois que tous les hommes sont pareils et qu'on ne peut s'y fier?

Mais j'étais fatigué et je voulais rester seul avec mes pensées. C'est pourquoi je leur dis avec impatience:

– La journée a été pénible et je me passe de vos observations.

Alors les yeux de Merit se firent durs et son visage noircit de colère et elle me présenta un miroir d'argent en disant:

– Regarde-toi, Sinouhé! Je ne t'ai pas défendu de te divertir avec d'autres femmes, mais tu devrais le faire à mon insu pour ne pas me froisser le cœur. Tu ne peux pas prétendre que tu étais solitaire et triste en quittant ta maison aujourd'hui.

Je me regardai et je fus effrayé, car mon visage était souillé par le fard de Mehunefer et ses lèvres avaient laissé des traces rouges sur mes joues et sur ma nuque et sur mon cou. Pour cacher sa laideur et ses rides, elle s'était peint le visage d'une couche si épaisse qu'on aurait dit du crépi sur un mur, et chaque fois qu'elle avait bu, elle s'était remis du rouge aux lèvres. C'est pourquoi mon visage était tout marbré de rouge comme celui d'un malade et j'en eus honte et je me nettoyai rapidement, tandis que Merit tenait impitoyablement le miroir devant moi.

Une fois lavé avec de l'huile, je dis d'un ton repentant:

– Tu te trompes dans ton appréciation, Merit, ma chérie, je vais tout t'expliquer.

Mais elle me regarda froidement et dit:

– Je n'ai pas besoin de tes explications, Sinouhé, et je ne désire pas que tu souilles ta bouche par des mensonges pour moi, car dans cette affaire il est impossible de se tromper après t'avoir vu. Tu ne pensais pas que je veillais et t'attendais, puisque tu ne t'es pas même débarbouillé après ta débauche. Ou bien voulais-tu te glorifier devant moi de tes conquêtes et me montrer que les dames du palais doré sont faibles comme des roseaux devant toi? Ou bien t'es-tu simplement enivré comme un porc, au point que tu ne vois plus combien ta conduite est indécente?