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J'eus fort à faire pour la calmer et Muti fondit en larmes et se retira dans sa cuisine avec un mépris redoublé pour tous les hommes. En vérité, j'eus plus de peine à apaiser Merit qu'à me débarrasser de Mehunefer, si bien que pour finir je pestai contre toutes les femmes et dis:

– Merit, tu me connais mieux que personne d'autre et tu pourrais avoir confiance en moi. Crois-moi donc, si je le voulais, je pourrais tout t'expliquer et tu comprendrais tout, mais le secret n'est pas à moi, c'est un secret de la maison dorée et c'est pourquoi il vaut mieux pour toi que tu l'ignores.

Mais sa langue était plus pointue qu'un aiguillon de guêpe, lorsqu'elle dit ironiquement:

– Je croyais te connaître, Sinouhé, mais je constate maintenant que ton cœur recèle des abîmes dont je ne me doutais pas. Mais tu as certainement raison de respecter l'honneur d'une femme et je ne veux pas t'extorquer tes secrets. En effet, pour moi, tu es libre d'aller et venir à ta guise, et je remercie les dieux d'avoir su préserver ma liberté en refusant de casser une cruche avec toi, si même tu étais sérieux en me le proposant. Ah, Sinouhé, que j'ai été stupide de croire tes paroles mensongères, car tu en as certainement murmuré de semblables toute cette nuit à de jolies oreilles. C'est pourquoi je voudrais être morte.

Je voulus la caresser pour la calmer, mais elle sursauta et dit:

– Ne me touche pas, Sinouhé, car tu es certainement fatigué après cette nuit sur les tendres tapis du palais doré. Je ne doute pas qu'ils ne soient plus moelleux que ma natte et que tu n'y trouves des compagnes plus jeunes et plus belles que moi.

C'est ainsi qu'elle parlait et m'enfonçait dans le cœur des traits brûlants qui étaient propres à m'affoler. Alors seulement elle me laissa en paix et elle sortit en refusant que je l'accompagne. Son départ m'aurait affecté encore plus vivement, si je n'avais pas eu l'esprit tout bouillonnant et si je n'avais pas préféré rester seul avec mes pensées. C'est pourquoi je la laissai partir et je crois qu'elle en fut très surprise.

Je veillai toute la nuit en ruminant mes pensées, et ces pensées devenaient toujours plus froides et plus lointaines, à mesure que l'action du vin se dissipait et que le froid me saisissait les membres, puisque je n'avais personne pour me les réchauffer. J'écoutais l'eau s'écouler lentement dans la clepsydre et elle ne s'arrêtait jamais et le temps roulait sur moi sans fin et je me sentais éloigné de tout. Et je disais à mon cœur:

– Moi, Sinouhé, je suis ce que mes actes ont fait de moi, et tout le reste est vain. Moi, Sinouhé, j'ai précipité mes parents adoptifs dans un trépas prématuré à cause d'une femme cruelle. Moi, Sinouhé, je conserve encore un ruban d'argent de Minea, ma sœur. Moi, Sinouhé, j'ai vu le minotaure mort dans la mer et ma bien-aimée dévorée par les crabes. Qu'importé mon sang, puisque tout cela fut écrit dans les étoiles déjà avant ma naissance et que je fus destiné à être un étranger dans ce monde. C'est pourquoi la paix de la Cité de l'Horizon ne fut pour moi qu'un mirage doré et j'avais besoin de cette terrible connaissance pour tirer mon cœur de son engourdissement et pour savoir que je serai toujours solitaire.

Mais en se levant tout jaune derrière les montagnes de l'est, le soleil dissipa en un instant toutes les ombres nocturnes, et le cœur humain est si bizarre que je ris amèrement de mes chimères. Car chaque nuit bien des enfants avaient descendu le fleuve dans des barques de roseau avec des nœuds d'oiseleur. Et si mon teint était couleur de fumée, c'est que les médecins travaillent surtout à l'ombre et que leur teint pâlit. Non, à la claire lumière du jour, je ne trouvais aucune preuve formelle de ma naissance.

Je me lavai et m'habillai et Muti m'apporta de la bière et du poisson salé, les yeux rougis par les larmes, et pleine de mépris pour moi qui étais un homme. Je me fis porter à la Maison de la Vie et j'y examinai des malades, mais je n'en trouvai pas un seul que j'eusse pu trépaner. Je sortis de la Maison de la Vie en passant devant le grand temple désert sur le toit duquel croassaient les corbeaux gras.

Mais une hirondelle vola devant moi vers le temple d'Aton et je la suivis et dans le temple des prêtres chantaient des hymnes à Aton et lui offraient de l'encens, des fruits et du blé. Le temple n'était pas vide, il y avait beaucoup de gens qui écoutaient les hymnes et levaient la main pour louer Aton et les prêtres leur enseignaient la vérité du pharaon. Mais cela ne signifiait pas grand-chose, car Thèbes était une ville très peuplée et la curiosité attirait les gens un peu partout. Je regardai les images gravées sur les parois du temple, et du haut de dix colonnes le pharaon Akhenaton me contemplait de son regard effrayant de passion. Cette image avait été sculptée selon les règles de l'art nouveau, et j'y vis le pharaon Aménophis assis sur son trône doré, vieux et malade, la tête inclinée sous le poids des couronnes et la reine Tii était assise à son côté. Je trouvai aussi toutes les images de la famille royale et je m'arrêtai longuement devant celle où la princesse Tadu-Hépa de Mitanni sacrifiait aux dieux de l'Egypte, mais l'inscription primitive avait été martelée et la nouvelle inscription affirmait qu'elle sacrifiait à Aton, bien que ce dieu ne fût pas encore honoré à Thèbes de son vivant.

Cette image avait été sculptée selon le style ancien, et la princesse était une belle jeune fille, avec une coiffure royale, ses membres étaient frêles et jolis et son visage était racé et élégant. Je regardai longtemps cette image et une hirondelle volait parfois au-dessus de ma tête en poussant des cris joyeux, mais une émotion terrible s'empara de mon esprit fatigué par les pensées de la dernière nuit, et je penchai la tête et je pleurai sur le sort de cette princesse solitaire venue de son lointain pays. Non, en comparant à elle ma tête chauve et mon corps alourdi par la bonne chère de la Cité de l'Horizon et mon visage ridé, je ne pouvais me croire son fils; mais malgré tout une émotion intense me faisait verser des larmes, en pensant à sa vie solitaire dans le palais doré, et l'hirondelle tournoyait toujours autour de moi. J'évoquais les belles maisons de Mitanni et les habitants mélancoliques, j'évoquais aussi les routes poussiéreuses de Babylonie et les aires d'argile, et je sentais que ma jeunesse avait fui vers l'inaccessible et que ma virilité avait sombré dans la fange et l'eau stagnante de la Cité de l'Horizon.

Ainsi passa la journée, le soir vint et je retournai au port et j'entrai à la «Queue de Crocodile» pour me réconcilier avec Merit. Mais elle m'accueillit froidement et me traita comme un étranger et m'offrit à manger sans me parler. Puis elle me dit:

– As-tu revu ton amante?

Je répondis avec humeur que je n'étais pas allé voir des femmes, mais que j'avais pratiqué mon art dans la Maison de la Vie et passé au temple d'Aton. Pour bien lui montrer mon courroux, je lui exposai tout ce que j'avais fait dans la journée, mais tout le temps elle m'observa avec un sourire moqueur. Quand j'eus terminé, elle dit:

– Je pensais bien que tu n'avais pas couru après des femmes, car après tes exploits de la nuit dernière tu en es incapable, chauve et gras comme tu es. Mais ton amante est venue te chercher ici et je l'ai envoyée à la Maison de la Vie.

Je me levai si brusquement que mon siège se renversa et je criai:

– Que veux-tu dire, femme insensée?

Merit s'arrangea les cheveux, sourit malicieusement et dit:

– En vérité, ton amante est venue ici te chercher, elle était vêtue comme une fiancée, elle avait des bijoux et elle était peinte comme une guenon et elle empestait les aromates. Elle a laissé une lettre pour toi, et je te prie de lui dire de ne plus revenir ici, car c'est une maison respectable et elle a l'air d'une patronne de maison de joie.