Elle me tendit une lettre qui n'était pas cachetée, et je l'ouvris en tremblant. Quand je l'eus lue, le sang me monta à la tête et mon cœur palpita. Voici ce que m'écrivait Mehunefer:
– Au médecin Sinouhé, le salut de Mehunefer, sœur de son cœur, surveillante de l'aiguillier de la maison dorée du pharaon. Mon petit taurillon, mon délicieux pigeon, Sinouhé. Je me suis réveillée seule sur mon tapis, la tête malade, mais mon cœur était encore plus malade que ma tête, car mon tapis était vide et tu n'étais pas à côté de moi et je ne sentais plus que le parfum de ton onguent sur mes mains. Que ne suis-je un pagne à ta ceinture, que ne suis-je un onguent sur tes cheveux, que ne suis-je du vin dans ta bouche, Sinouhé. Je me fais porter de maison en maison pour te chercher et je n'y renoncerai pas avant de t'avoir trouvé, car mon corps est plein de fourmis quand je pense à toi, et tes yeux sont délicieux à mes yeux. Et tu n'as pas à te gêner de venir chez moi, bien que tu sois timide, comme je le sais, car dans le palais doré tout le monde connaît déjà mon secret et les serviteurs te regarderont entre leurs doigts. Accours vers moi, dès que tu auras lu cette lettre, viens avec les ailes de l'oiseau, car mon cœur a besoin de toi. Si tu n'accours pas vers moi, je volerai vers toi plus rapide qu'un oiseau. Mehunefer, sœur de ton cœur, te salue.
Je relus plusieurs fois cette affreuse missive, sans oser regarder Merit, qui finit par me l'arracher des mains et cassa le bâton à laquelle elle était fixée et la déchira et la foula aux pieds en disant:
– Je pourrais à la rigueur te comprendre, si elle était belle et jeune, mais elle est vieille et ridée et laide comme un sac, bien qu'elle se peigne comme on crépit un mur. Je ne comprends vraiment pas ton goût, Sinouhé, à moins que l'éclat de la maison dorée t'ait aveuglé au point que tu vois tout de travers. Ta conduite va te rendre ridicule dans tout Thèbes, et moi avec toi.
Je déchirai mes vêtements et m'égratignai la poitrine et je criai:
– Merit, j'ai commis une grande bêtise, mais j'avais mes raisons et je ne pensais pas que le châtiment serait si terrible. En vérité, Merit, envoie chercher mes rameurs et ordonne-leur de hisser les voiles, car je dois fuir. Sinon cette affreuse vieille viendra coucher de force avec moi et je ne peux me défendre contre elle, puisqu'elle écrit qu'elle volera plus vite qu'un oiseau, et je la crois.
Merit vit ma peine et mon désarroi, et je crois qu'elle fut enfin persuadée de mon innocence, car brusquement elle se mit à rire et son rire était cordial et en pouffant encore elle me dit:
– Cela t'apprendra à être plus prudent avec les femmes, Sinouhé, je l'espère; car nous autres femmes nous sommes des vases fragiles et je sais moi-même quel charmeur tu es, mon cher Sinouhé.
Elle se moquait cruellement de moi et elle affectait l'humilité, et elle dit:
– Je pense que cette dame te plaît plus que moi sur ta natte, elle est deux fois plus âgée que moi et elle a eu le temps de développer ses talents amoureux, si bien que je ne saurais rivaliser avec elle, et c'est pourquoi je pense que tu vas m'abandonner froidement.
Mon tourment était si grand que j'emmenai Merit avec moi dans la maison du fondeur et je lui racontai tout. Je lui révélai le secret de ma naissance et je lui répétai tout ce que j'avais appris de Mehunefer, et je lui dis aussi pourquoi je me refusais à croire que ma naissance fût en connexion avec le palais doré et avec la princesse de Mitanni. En m'écoutant, elle devint sérieuse et ne rit plus. Elle regardait au loin, et au fond de ses yeux le chagrin s'amassait, et enfin elle me toucha l'épaule et dit:
– Je comprends bien des choses, maintenant, Sinouhé, et je comprends pourquoi ta solitude m'a parlé sans paroles, lorsque je t'ai vu pour la première fois, et pourquoi je me suis sentie faible en te regardant. Moi aussi j'ai un secret, et ces jours j'ai souvent été tentée de te le raconter, mais à présent je remercie les dieux de ne l'avoir pas révélé, car les secrets sont lourds à porter et ils sont dangereux et c'est pourquoi il vaut mieux les porter seul que les confier à autrui. Et pourtant je suis contente que tu m'aies tout raconté. Mais comme tu le dis, il est plus sage de ne pas user ton cœur à ruminer tout ce qui n'est peut-être jamais arrivé, et d'oublier tout, comme si c'était un songe, et moi aussi je l'oublierai.
Ma curiosité était éveillée et je lui demandai son secret, mais elle ne voulut pas me le révéler, elle toucha ma joue de ses lèvres et mit son bras à mon cou et pleura un peu. Puis elle dit:
– Si tu restes à Thèbes, tu ne pourras te débarrasser de cette femme, et elle te poursuivra avec acharnement et ta vie sera insupportable, car je connais ce genre de femmes et je sais qu'elles peuvent être terribles. Tu as eu tort de la flatter trop habilement. C'est pourquoi tu vas retourner à la Cité de l'Horizon, puisque tu as déjà exécuté les trépanations nécessaires et que rien d'important ne te retient ici. Mais tu devras lui écrire une lettre avant ton départ pour la conjurer de te laisser en paix, sinon elle te suivra pour casser une cruche avec toi, et tu seras incapable de lui résister, et je ne te souhaite pas un tel sort.
Son conseil était bon et je chargeai Muti d'emballer mes effets et de les enrouler dans des nattes et j'envoyai un esclave chercher mes rameurs dans les tavernes à bière et dans les maisons de joie. Entre-temps j'écrivis une lettre à Mehunefer, et j'écrivis très poliment, car je ne voulais pas l'offenser.
Le trépanateur royal Sinouhé salue Mehunefer, gardienne de l'aiguillier de la maison dorée à Thèbes. Mon amie, je regrette vivement que mon ardeur t'ait donné une fausse image de mon cœur, car je ne puis jamais te revoir, puisque cette rencontre pourrait m'entraîner à des péchés et que mon cœur est déjà lié. C'est pourquoi je pars en voyage et je ne te reverrai jamais, mais j'espère que tu garderas de moi le souvenir d'un ami et je t'envoie avec cette lettre une cruche d'une boisson nommée queue de crocodile qui, je l'espère, apaisera ton chagrin, bien que je puisse t'assurer que tu n'aies pas à t'en faire pour moi, car je suis vieux et las et flasque et incapable de réjouir une femme comme toi. Je suis très heureux de pouvoir ainsi nous protéger tous deux du péché et je compte ne jamais te revoir. C'est ce que souhaite ardemment ton ami Sinouhé, médecin royal.
Merit lut cette lettre et dit en secouant la tête que le ton en était trop poli. A son avis j'aurais dû écrire plus catégoriquement et dire que Mehunefer était à mes yeux une femme laide et vieille et que je fuyais pour échapper à ses assiduités. Mais je ne pouvais écrire ainsi à une femme, et après un moment de discussion Merit me permit de plier la lettre et de la cacheter, bien qu'elle continuât à hocher la tête. J'envoyai un esclave porter la lettre à la maison dorée et il prit aussi une cruche de queue de crocodile qui devait à mon avis assurer la tranquillité au moins pour cette soirée. C'est ainsi que je me crus débarrassé de Mehunefer et je soupirai de soulagement.
J'avais été si absorbé par mon angoisse que j'en avais oublié Merit, mais une fois la lettre partie, alors que Muti préparait mes effets et mes caisses, je regardai Merit et une mélancolie indicible s'empara de mon cœur à l'idée que par ma bêtise j'allais la perdre, alors que j'aurais fort bien pu rester encore à Thèbes. Merit aussi était songeuse et soudain elle me dit:
– Aimes-tu les enfants, Sinouhé?
Cette question m'embarrassa, et Merit me regardait droit dans les yeux et elle souriait tristement, puis elle dit:
– Oh, ne t'effraye pas, Sinouhé. Je n'ai pas l'intention de te donner des enfants. Mais j'ai une amie qui a un fils de quatre ans, et elle dit souvent que ce garçon aimerait tellement aller sur le fleuve et voir les prairies vertes et les champs ondoyants et les oiseaux aquatiques et le bétail au lieu des rues poussiéreuses de Thèbes et des chats et des chiens.