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Je pris peur et dis:

– Tu ne penses pas que je devrais prendre à bord le garnement d'une de tes amies, si bien que ma tranquillité disparaîtrait et pendant tout le voyage je devrais veiller à ce qu'il ne tombe pas à l'eau et ne se fasse pas prendre la main par un crocodile?

Merit me regarda en souriant, mais le chagrin assombrit son regard, et elle dit:

– Je ne voudrais pas te causer des désagréments, mais un voyage sur le fleuve ferait du bien à cet enfant et je l'ai porté moi-même à la circoncision, si bien que j'ai des devoirs envers lui, tu le comprends. Naturellement je l'accompagnerais sur le bateau pour le surveiller, et ainsi j'aurais eu un motif pour t'accompagner, mais je ne veux rien faire contre ta volonté, et ne parlons plus de ce projet.

A ces mots, je poussai un cri de joie et je battis des mains au-dessus de ma tête et je dis:

– Dans ce cas, tu peux emmener avec toi tous les enfants de l'école du temple. En vérité, c'est un jour de joie pour moi, et j'étais assez bête pour ne pas me dire que tu pourrais m'accompagner à la Cité de l'Horizon. Et ta réputation n'aura rien à craindre à cause de moi, puisque tu auras l'enfant avec toi.

– Mais oui, Sinouhé, dit-elle avec un sourire irritant, comme celui des femmes qui saisissent ce qu'un homme ne comprend pas. Mais oui, ma réputation n'aura rien à craindre, puisque l'enfant sera avec moi et que je serai sous son égide. Tu l'as dit. Ah, comme les hommes sont bêtes! Mais je te pardonne.

Notre départ fut précipité, car je redoutais Mehunefer, et nous partîmes à l'aube. Merit apporta l'enfant endormi et bien emmitouflé, et sa mère ne l'accompagna pas, et pourtant j'aurais bien voulu voir cette femme qui avait osé donner à son fils le nom de Thot, car on ose rarement donner à un enfant le nom d'un dieu. Thot est en outre le dieu de l'écriture et de tout le savoir humain et divin, si bien que l'effronterie de cette femme n'en était que plus grande. Mais l'enfant dormait sur les genoux de Merit sans éprouver le poids de son nom, et il ne se réveilla qu'au moment où les éternels gardiens de Thèbes disparaissaient à l'horizon et où le soleil dorait l'eau du fleuve. C'était un beau garçon, ses boucles étaient noires et soyeuses, et il n'avait pas peur de moi, il aimait à venir sur mes genoux et j'aimais le garder, car il était tranquille et ne se débattait pas, il me regardait de ses yeux sombres et pensifs, comme s'il avait médité dans sa petite tête tous les problèmes du savoir. Je m'attachai vite à lui à cause de sa tranquillité et je lui tressai de petites barques de roseau et je le laissai jouer avec mes instruments de médecin et flairer toutes les fioles, car il en aimait l'odeur.

Cet enfant ne nous dérangea pas du tout à bord et il ne tomba pas à l'eau et ne se laissa pas happer un bras par un crocodile et ne cassa pas mes plumes de roseau, mais notre voyage fut lumineux et heureux, car j'étais en compagnie de Merit et chaque nuit elle reposait à côté de moi et l'enfant respirait doucement non loin de nous. Ce voyage fut heureux et jusqu'au dernier jour de ma vie j'en conserverai le souvenir. Par moments, mon cœur se gonflait de bonheur, comme un fruit regorgeant de suc, et je disais à Merit:

– Merit, ma bien-aimée, cassons ensemble une cruche, afin de vivre toujours ensemble et peut-être que tu me donneras un fils qui ressemblera à ce petit Thot. En vérité, jamais jusqu'ici je n'avais désiré avoir un fils, mais ma jeunesse est passée et mon sang a perdu son ardeur, et en regardant Thot j'ai envie d'avoir un fils de toi, Merit.

Mais elle mettait sa main sur ma bouche et se détournait de moi en disant à voix basse:

– Sinouhé, ne dis pas de bêtises, car tu sais que je suis née dans une taverne et je ne peux peut-être plus avoir d'enfants. Il vaut mieux aussi, pour toi qui portes ton destin dans ton cœur, rester seul pour pouvoir arranger ta vie à ton gré sans être lié à une femme et à un enfant, car c'est ce que j'ai lu dans tes yeux le jour où nous nous sommes rencontrés. Non, Sinouhé, ne me parle pas ainsi, car tes paroles me rendent faible et j'ai envie de pleurer et je ne voudrais pas pleurer maintenant que le bonheur m'entoure. Moi aussi j'aime beaucoup ce petit garçon et nous aurons encore bien des journées de clair bonheur sur le fleuve. C'est pourquoi imaginons-nous que nous avons cassé une cruche ensemble et que nous sommes mari et femme et que Thot est notre fils. Je lui apprendrai à nous appeler père et mère, car il est encore petit et il oubliera vite et il n'en subira aucun tort. Ainsi nous déroberons aux dieux une petite vie qui sera à nous pendant ces journées. Qu'aucun souci n'assombrisse notre joie!

C'est ainsi que je chassai de mon esprit toutes les mauvaises pensées et que je fermai les yeux à la misère de l'Egypte et aux gens affamés dans les villages riverains, et je vivais un jour à la fois en descendant le fleuve. Le petit Thot passait ses bras à mon cou et mettait sa joue contre la mienne et me disait: «Père», et son frêle corps était délicieux sur mes genoux. Chaque nuit je sentais sur mon cou les cheveux de Merit et elle tenait mes mains dans les siennes et elle respirait contre ma joue et elle était mon amie et aucun cauchemar ne troublait mon sommeil. Ainsi passèrent ces journées, rapides comme un rêve, et elles ne furent plus. Je ne veux plus en parler, car les souvenirs me brûlent la gorge et mes larmes tachent la page que j'écris. L'homme ne devrait jamais être trop heureux.

C'est ainsi que je rentrai à la Cité de l'Horizon, mais je n'étais plus le même qu'au départ, et je revis la ville avec des yeux différents, et les légères maisons aux couleurs chatoyantes sous le soleil doré me firent l'effet d'une bulle fragile ou d'un mirage passager. Et la vérité ne vivait pas dans la Cité de l'Horizon, elle vivait ailleurs, et cette vérité était la famine, la misère, la souffrance et le crime. Merit et Thot rentrèrent à Thèbes en emportant mon cœur. C'est pourquoi je voyais de nouveau tout avec des yeux froids et sans voiles trompeurs, et tout ce que je voyais était mauvais.

Mais peu de jours après mon arrivée la vérité pénétra dans la Cité de l'Horizon et le pharaon dut l'accueillir sur la terrasse de son palais et la regarder en face. En effet, Horemheb avait envoyé de Memphis une bande de fugitifs de Syrie dans toute leur misère pour parler au pharaon, et je crois qu'il leur avait recommandé d'exagérer encore leurs souffrances, si bien que leur arrivée fit sensation et les nobles en furent malades de peur et s'enfermèrent dans leurs maisons et les gardiens leur interdirent l'accès du palais doré. Mais ils poussèrent des cris et lancèrent des pierres contre les murs du palais, si bien que le pharaon finit par les entendre et les fit entrer dans la cour.

Et ils dirent:

– Ecoute les cris de douleur des peuples par nos bouches torturées, car la puissance du pays de Kemi n'est plus qu'un fantôme qui vacille au bord de la tombe, et dans le fracas des béliers et l'horreur des incendies, le sang de tous ceux qui eurent confiance en toi et mirent leur espoir en toi coule maintenant dans les villes de Syrie.

Ils levèrent leurs moignons de bras vers la terrasse du pharaon et ils dirent encore:

– Regarde nos bras, pharaon Akhenaton! Où sont nos mains?

Ils firent avancer des hommes aux yeux crevés et des vieillards à la langue coupée qui poussaient des meuglements informes. Et ils ajoutèrent:

– Ne demande pas où sont nos femmes et nos filles, car leur destin est plus terrible que la mort, entre les mains des soldats d'Aziru et des Hittites. Ils nous ont crevé les yeux et coupé les mains, parce que nous avons eu confiance en toi, pharaon Akhenaton.

Mais le pharaon se cacha le visage dans ses mains et il frémit de faiblesse et il leur parla d'Aton. Alors ils se moquèrent de lui et l'injurièrent en disant: