– Nous savons bien que tu as envoyé une croix de vie aussi à nos ennemis. Ils ont accroché cette croix au poitrail de leurs chevaux et à Jérusalem ils ont coupé les pieds de tes prêtres et les ont fait danser ainsi en l'honneur de ton dieu.
Alors Akhenaton poussa un cri terrible et le mal sacré s'empara de lui et il s'effondra sur la terrasse et perdit connaissance. Les gardes affolés voulurent refouler les fugitifs, mais ils résistèrent dans leur désespoir et leur sang coula entre les pavés de la cour du palais et leurs corps furent jetés dans le fleuve. Nefertiti et Meritaton, la chétive Anksenaton et la petite Meketaton contemplaient ce spectacle du haut de la terrasse, et elles ne l'oublièrent plus jamais, car c'était la première fois qu'elles voyaient les traces de la guerre, la misère et la mort.
Mais je fis mettre des compresses froides au pharaon et je lui donnai des remèdes calmants et des soporifiques, car cette crise était si forte que j'en redoutais une issue fatale. Le pharaon s'endormit, mais à son réveil il me dit le visage décomposé et les yeux rougis par les maux de tête:
– Sinouhé, mon ami, cela ne peut continuer ainsi. Horemheb m'a dit que tu connaissais Aziru. Va le trouver et achète-lui la paix. Achète la paix pour l'Egypte, même si cela coûte tout mon or et même si l'Egypte ne doit plus être qu'un pays pauvre.
Je protestai vivement en disant:
– Pharaon Akhenaton, envoie ton or à Horemheb, il t'achètera rapidement la paix avec les lances et les chars de guerre et l'Egypte ne subira aucune honte.
Il se prit la tête à deux mains et dit:
– Par Aton, Sinouhé, ne comprends-tu pas que la haine suscite la haine et que la vengeance engendre la vengeance et que le sang appelle le sang? A quoi sert aux victimes de venger leurs souffrances par les souffrances d'autrui, et ce que tu dis de la honte n'est qu'un préjugé. C'est pourquoi je t'ordonne d'aller chez Aziru pour acheter la paix.
J'essayai de protester contre cette lubie en disant:
– Pharaon Akhenaton, on me crèvera les yeux et on m'arrachera la langue avant que je sois parvenu chez Aziru, et il a certainement déjà oublié notre amitié, et je ne suis pas habitué aux fatigues de la guerre, car je déteste les combats. Mes membres sont raides et je ne peux plus voyager rapidement et je ne sais pas arranger mes phrases aussi habilement que les gens dressés à mentir dès leur enfance et qui te servent chez les rois étrangers. C'est pourquoi je te demande d'envoyer quelqu'un d'autre à ma place. Mais il dit avec obstination:
– Exécute mes ordres, le pharaon a parlé. J'avais vu les fugitifs dans la cour du palais, j'avais vu leurs bouches mutilées et leurs yeux crevés et leurs moignons de bras, et je n'avais aucun désir de partir pour la Syrie. C'est pourquoi je décidai de rentrer chez moi et de simuler une maladie, jusqu'à ce que le pharaon eût oublié son caprice. Mais mon serviteur sortit à ma rencontre et me dit d'un air tout étonné:
– Heureusement que tu reviens, Sinouhé mon maître, car un bateau vient d'arriver de Thèbes avec une femme dont le nom est Mehunefer, et elle prétend être ton amie. Elle t'attend à la maison et elle est habillée comme une fiancée et toute la maison est pleine de son parfum.
Je fis demi-tour et rentrai au palais et je dis au pharaon:
– Tu seras obéi. Je pars pour la Syrie, mais que mon sang retombe sur ta tête. Je veux partir tout de suite, c'est pourquoi ordonne à tes scribes de rédiger toutes les tablettes nécessaires pour établir mon rang et mes pouvoirs, car Aziru tient les tablettes en haute estime.
Pendant que les scribes travaillaient, je me réfugiai dans l'atelier de Thotmès, qui était mon ami et qui ne me repoussa pas. Il venait d'achever la statue de Horemheb en grès brun, et dans le style nouveau, et elle était très vivante, quoique à mon avis Thotmès eût quelque peu exagéré la puissance des muscles et la largeur de la poitrine, si bien que Horemheb avait plus l'air d'un lutteur que d'un chef royal. Mais le nouvel art avait tendance à exagérer tout ce que voyaient les yeux, jusqu'à la laideur, par souci de vérité, car l'art ancien avait dissimulé la laideur humaine pour souligner les beaux côtés, tandis que l'art nouveau voyait l'homme sous son aspect le plus laid pour être fidèle à la réalité. Je ne sais pas s'il est spécialement véridique de souligner la laideur de l'homme, mais Thotmès en était convaincu et je ne voulus point le contredire, car il était mon ami. Il frotta la statue avec un linge mouillé pour me montrer comment le grès brillait dans les muscles de Horemheb et comment la couleur de la pierre correspondait au teint du modèle, et il me dit:
– Je crois que je t'accompagnerai jusqu'à Hetnetsut avec cette statue, pour veiller qu'on la dresse dans le temple à une place digne du rang de Horemheb et aussi de mon renom de sculpteur. En vérité, je t'accompagne, Sinouhé, et le vent du fleuve dissipera dans ma tête les vapeurs des vins de la Cité de l'Horizon, car mes mains tremblent en tenant le marteau et le ciseau et la fièvre me ronge le cœur.
Les scribes apportèrent les tablettes et l'or pour le voyage, avec la bénédiction du pharaon, et nous fîmes porter la statue de Horemheb dans la cange royale et nous partîmes sans retard. Mais j'avais ordonné à mon serviteur de dire à Mehunefer que j'étais parti pour la Syrie et que j'y étais mort à la guerre, et ce n'était guère un mensonge, car j'étais certain d'y succomber à un trépas cruel. Je lui dis aussi de reconduire respectueusement Mehunefer à bord d'un bateau en partance pour Thèbes, même en employant la force. Car, lui dis-je, si contre toute probabilité je revenais de Syrie et trouvais cette femme chez moi, je ferais battre tous mes serviteurs et esclaves avant de leur faire couper le nez et les oreilles et de les envoyer aux mines pour le reste de leurs jours. Mon serviteur vit à mon regard que je parlais sérieusement, c'est pourquoi il prit peur et jura que je serais obéi. C'est ainsi que je m'embarquai le cœur léger avec Thotmès, et comme j'étais sûr de périr entre les mains des hommes d'Aziru et des Hittites, nous ne fûmes pas chiches de vin. Thotmès aussi disait qu'il ne fallait pas économiser le vin lorsqu'on partait pour la guerre, et il devait le savoir, puisqu'il était né dans la maison des soldats.
Mais pour narrer mon voyage jusqu'en Syrie et tout ce qui se passa ensuite, je dois commencer un nouveau livre.
LIVRE XII. La clepsydre mesure le temps
C'est ainsi que se réalisa le vœu que Kaptah avait émis lorsque je l'avais envoyé distribuer du blé aux colons d'Aton, mais mon sort était bien plus terrible que le sien, car je devais non seulement renoncer à ma maison, à mon lit et à mes aises, mais encore m'exposer à toutes les horreurs de la guerre à cause du pharaon. L'homme devrait bien réfléchir aux vœux qu'il exprime à haute voix, car les souhaits formulés ainsi ont un fâcheux penchant à se réaliser, et ils se réalisent très facilement s'ils visent le malheur de notre prochain. Quand on souhaite du mal à autrui, ce mal se réalise beaucoup plus facilement que si on lui souhaite du bien.
C'est ce que je disais à Thotmès pendant que nous descendions le fleuve et buvions du vin. Mais Thotmès me fit taire et se mit à dessiner des oiseaux en plein vol. Il dessina aussi mon portrait, et sans me flatter, si bien que je lui adressai de vifs reproches en lui disant qu'il n'était pas mon ami, puisqu'il me dessinait ainsi. Mais il répliqua qu'un artiste, en dessinant et en peignant, n'est l'ami de personne et qu'il ne doit obéir qu'à son œil.
Bientôt, nous arrivâmes à Hetnetsut, qui est une petite ville au bord du fleuve, si petite que les moutons et le bétail circulent dans les rues et que le temple est construit en briques. Les autorités nous accueillirent avec un grand respect, et Thotmès dressa la statue de Horemheb dans un temple qui avait été consacré à Horus, mais qui, maintenant était voué à Aton. Cela ne dérangeait nullement les habitants qui continuaient à y adorer Horus à la tête de faucon, bien que l'image du dieu eût été enlevée. Ils furent très heureux de voir la statue de Horemheb, et je suppose qu'ils ne tardèrent pas à l'associer à Horus et à lui apporter des offrandes, parce qu'Aton n'avait pas d'image et que seuls de rares habitants de la ville savaient lire.