Nous rencontrâmes aussi les parents de Horemheb qui habitaient une maison de bois, après avoir été parmi les plus pauvres de la ville. Dans sa vanité, Horemheb les avait fait nommer à de hautes fonctions honorifiques, comme s'ils avaient été nobles, alors qu'ils avaient gagné leur vie en paissant les troupeaux et en préparant du fromage. Le père était maintenant gardien du sceau et surveillant des constructions dans de nombreuses villes et bourgades, et la mère était dame de la cour et gardienne des vaches royales, et pourtant ni l'un ni l'autre ne savait écrire. Mais, grâce à ces titres, Horemheb pouvait prétendre descendre de parents nobles, et nulle part ailleurs en Egypte, on ne pouvait mettre en doute sa haute naissance. Telle était la vanité de Horemheb.
Le voyage jusqu'à Memphis fut ennuyeux, et je restais assis sur le pont et les oriflammes du pharaon flottaient au-dessus de moi et je regardais les roseaux et le fleuve et les canards et je disais à mon cœur: «Est-ce que tout cela mérite d'être vécu et vu?» Et je disais encore: «Le soleil est ardent et les mouches piquent et la joie humaine est minime à côté des peines. L'œil se fatigue à regarder, les bruits et les vaines paroles cassent les oreilles, et le cœur a trop de rêves pour être heureux.» C'est ainsi que je calmais mon cœur pendant le voyage, et je mangeais les bons plats préparés par le cuisinier royal et je buvais du vin, et pour finir la mort n'était plus qu'un vieil ami sans rien d'effrayant, tandis que la vie était pire que la mort, avec tous ses tourments, et la vie était comme une cendre chaude, et la mort comme une onde fraîche.
Horemheb me reçut avec les honneurs dus à mon rang d'envoyé du pharaon et il s'inclina profondément devant moi, car son palais était encombré de dignitaires fugitifs de Syrie et de nobles Egyptiens des villes syriennes et d'envoyés et de représentants des pays étrangers qui n'avaient pas pris part à la guerre, et en leur présence il devait honorer le pharaon en ma personne. Mais dès que nous fûmes en tête à tête, il se mit à se battre les mollets avec sa cravache dorée et il me questionna avec impatience:
– Quel mauvais vent t'amène ici comme envoyé du pharaon et quelle maudite fiente sa folle cervelle a-t-elle de nouveau pondu?
Je lui exposai que je devais aller en Syrie et acheter à Aziru la paix à n'importe quel prix. A ces paroles, Horemheb jura et pesta, puis il dit:
– J'avais bien pensé qu'il allait compromettre tous mes plans, car sache que grâce à mes mesures Ghaza est encore en notre pouvoir, si bien que l'Egypte possède une tête de pont pour des opérations en Syrie. Par des cadeaux et des menaces, j'ai obtenu que la flotte crétoise protège nos communications avec Ghaza, parce qu'une union syrienne puissante et indépendante n'est pas conforme aux intérêts de la Crète, mais qu'elle menacerait leur suprématie maritime. Sache qu'Aziru a beaucoup de peine à contenir ses propres alliés et de nombreuses villes syriennes se font la guerre après avoir chassé les Egyptiens. En outre, les Syriens qui ont perdu leurs maisons et leurs biens, leurs femmes et leurs enfants, ont formé des corps francs, et de Ghaza à Tanis, ces corps dominent le désert et luttent contre les troupes d'Aziru. Je les ai équipés avec des armes égyptiennes et de nombreux Egyptiens les ont rejoints. Ce sont surtout d'anciens soldats, des brigands et des esclaves fugitifs, et ils exposent leur vie dans les déserts pour former une muraille devant l'Egypte. Il est clair qu'ils font la guerre contre tout le monde et qu'ils vivent aux dépens du pays où ils se battent et qu'ils y détruisent toute vie, mais c'est bien ainsi, car ils causent plus de dommages à la Syrie qu'à l'Egypte, et c'est pourquoi je continue à les ravitailler en armes et en blé. Mais l'essentiel est que les Hittites ont enfin attaqué Mitanni de toutes leurs forces et qu'ils ont anéanti le peuple de Mitanni, si bien que ce pays n'existe plus. Mais leurs lances et leurs chars sont occupés à Mitanni et Babylone s'inquiète et équipe des troupes pour protéger ses frontières, et les Hittites n'ont pas le temps d'assister Aziru. Il est probable qu'Aziru, maintenant que les Hittites ont conquis Mitanni, commence à les craindre, parce qu'il n'y a plus de bouclier entre leur pays et la Syrie. C'est pourquoi la paix que tu vas offrir à Aziru est actuellement pour lui le cadeau le plus précieux qu'il puisse espérer pour consolider son pouvoir et pour souffler un peu. Mais donne-moi une demi-année au plus, et j'achèterai une paix honorable pour l'Egypte, et avec des flèches sifflantes et au grondement des chars de guerre, je forcerai Aziru à redouter les dieux de l'Egypte. Je protestai et dis:
– Tu ne peux faire la guerre, Horemheb, parce que le pharaon l'a interdit et qu'il ne te donnera pas de l'or pour cela.
Mais Horemheb dit:
– Je pisse sur son or. En vérité, j'ai emprunté de tous les côtés pour équiper une armée à Tanis. Certes, ce sont des troupes misérables et leurs chars de guerre sont lourds et les chevaux boitent, mais avec les corps francs, elles peuvent former la pointe de lance qui pénétrera jusqu'au cœur de la Syrie et jusqu'à Jérusalem et à Megiddo, sous ma conduite. Ne comprends-tu pas, Sinouhé, que j'ai emprunté à tous les riches d'Egypte qui s'engraissent et gonflent comme des grenouilles, tandis que le peuple souffre et soupire sous le fardeau des impôts. Je leur ai emprunté de l'or et j'ai fixé à chacun la somme qu'il doit me prêter et ils m'ont volontiers remis leur or, car je leur ai promis un intérêt de cinq par an, mais je me réjouis de voir leur binette s'ils ont le toupet de me réclamer un jour leur or et leurs intérêts, car j'ai agi ainsi pour conserver la Syrie à l'Egypte, et c'est précisément les riches qui en profiteront, parce que les riches retirent toujours un avantage des guerres et du butin, et le plus curieux est que les riches feraient du bénéfice même si je perdais. C'est pourquoi je n'ai pas pitié de leur or.
Horemheb rit avec satisfaction et se frappa les mollets de sa cravache dorée et il mit la main sur mon épaule et m'appela son ami. Mais il reprit vite son sérieux et dit:
– Par mon faucon, Sinouhé, tu n'as pas l'intention de tout gâter en partant pour la Syrie conclure la paix?
Mais je lui expliquai que le pharaon avait parlé et qu'il m'avait remis toutes les tablettes nécessaires pour faire la paix. Mais j'étais heureux d'apprendre qu'Aziru aussi désirait la paix, si Horemheb avait dit vrai, car dans ce cas il serait disposé à vendre la paix pour un prix raisonnable.
Mais Horemheb s'emporta et renversa sa chaise et cria:
– En vérité, si tu achètes la paix à Aziru pour la honte de l'Egypte, je t'écorcherai vif et te donnerai aux crocodiles à ton retour, bien que tu sois mon ami. Parle d'Aton à Aziru et fais la bête et dis que dans sa bonté incompréhensible, le pharaon veut lui pardonner. Certes, Aziru ne te croira pas, car il est rusé, mais il ruminera la chose avant de te renvoyer et il tâchera de te lasser par des marchandages à la syrienne, et de te faire prendre des vessies pour des lanternes. Garde-toi bien de jamais lui céder Ghaza et explique-lui que le pharaon n'est pas responsable des corps francs et de leurs pillages. Car ces corps francs ne déposeront en aucun cas leurs armes, ils feront leurs besoins sur les tablettes du pharaon. J'y veillerai. Naturellement, tu n'as pas besoin de le rapporter à Aziru. Dis-lui simplement que les corps francs sont formés d'hommes doux et patients que le chagrin a aveuglés, mais qui, une fois la paix revenue, changeront certainement leurs lances contre des houlettes de leur propre gré. Mais n'abandonne pas Ghaza, sinon je t'écorcherai vif. Il m'en a fallu de la peine et de l'or et des espions avant d'arriver à mes fins à Ghaza pour y maintenir une porte ouverte à l'Egypte.