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Je lui répondis que ce n'était pas la première fois que je montais sur un char de guerre et que jadis j'avais accompli en un temps record le voyage de Simyra à Amourrou, ce qui avait suscité l'admiration des hommes d'Aziru. Mais alors j'étais plus jeune et je n'avais pas à redouter les efforts physiques exagérés. L'officier, qui s'appelait Juju, m'écouta poliment, puis je confiai mon âme à tous les dieux d'Egypte et je montai sur son char. L'escorte s'engagea sur le chemin des caravanes, et je sautais sur le sac de fourrage, en me cramponnant des deux mains aux bords du char et en gémissant sur mon sort.

Les chars coururent ainsi toute la journée, et je passai la nuit sur des sacs, plus mort que vif. Le lendemain, j'essayai de me tenir debout dans le char, en prenant Juju par la taille, mais une pierre me fit perdre l'équilibre et je décrivis un arc de cercle pour tomber sur la tête dans le sable où des plantes épineuses me déchirèrent le visage. Le soir, Juju fut inquiet à mon sujet, il me versa de l'eau sur la tête, bien qu'il refusât d'en donner à ses hommes, et il m'assura que notre voyage se déroulait sous d'heureux auspices et que, si la chance nous souriait, nous rencontrerions les hommes d'Aziru le quatrième jour.

La journée se passa sans incident, mais nous traversâmes un camp dont tous les hommes avaient été massacrés peu auparavant, et les corbeaux dépeçaient les corps. La nuit suivante, nous aperçûmes au loin la lueur de feux de bivouac ou de maisons incendiées. Juju me dit que nous approchions de la Syrie et, au clair de lune, nous avançâmes prudemment, après avoir fourragé les chevaux. Je finis par m'endormir sur mon sac de fourrage, et à l'aube je fus brusquement réveillé quand Juju me saisit et me jeta à bas du char, avec mes tablettes d'argile et mon coffre de voyage, puis il fit demi-tour et me confia à la garde de tous les dieux d'Egypte. Les chars s'éloignèrent à toute vitesse, tirant des étincelles des pierres de la piste.

Après avoir secoué le sable qui m'aveuglait, je vis accourir entre deux collines un groupe de chars de guerre syriens qui se disposèrent en éventail pour la bataille. Je me levai et j'agitai sur ma tête un rameau de palmier en signe de paix, bien que le rameau fût passablement sec et ratatiné après le voyage. Mais les chars me dépassèrent sans s'arrêter, une flèche me frôla la tête avant de se ficher dans le sable. Ils poursuivirent Juju qui réussit cependant à leur échapper.

Après cette vaine poursuite, les chars d'Aziru revinrent vers moi et les conducteurs descendirent. Je leur exposai qui j'étais et je leur montrai les tablettes du pharaon. Mais ils ne s'en soucièrent pas et ils me dévalisèrent et prirent mon or et ouvrirent mon coffre et m'attachèrent derrière un char, si bien que je dus courir à en perdre haleine et que le sable m'arracha la peau des genoux.

J'aurais certainement succombé en route si le camp d'Aziru ne s'était pas trouvé derrière la première colline. De mes yeux aveuglés par le sable, j'aperçus de nombreuses tentes, et des chevaux paissaient non loin dans un enclos formé de chars de guerre et de traîneaux à bœufs. Puis je ne vis plus rien, et je ne revins à moi qu'au moment où des esclaves me versaient de l'eau sur le visage et me frottaient les membres avec de l'huile, car un officier qui savait lire avait vu mes tablettes, et dès lors, on me traita avec les égards qui m'étaient dus et on me rendit mes vêtements.

Dès que je pus marcher, on me conduisit à la tente d'Aziru qui puait le suif et la laine et l'encens, et Aziru vint à ma rencontre en rugissant comme un lion, des chaînes d'or au cou et sa barbe dans un filet d'argent. Il m'embrassa et dit:

– Je suis désolé que mes hommes t'aient malmené, mais tu aurais dû leur dire ton nom et ton rang et que tu es l'envoyé du pharaon et mon ami. Tu aurais dû aussi, selon la bonne coutume, agiter une branche de palmier sur ta tête en signe de paix, mais mes hommes m'ont dit que tu t'es précipité sur eux un poignard à la main et en hurlant, si bien qu'ils ont dû te calmer au risque de leur vie.

Les genoux me brûlaient et mes poignets étaient douloureux, aussi dis-je à Aziru avec amertume:

– Regarde-moi et dis-moi si j'ai l'air dangereux pour la vie de tes hommes. Ils ont brisé mon rameau de palmier et m'ont dévalisé et ont foulé aux pieds les tablettes du pharaon. C'est pourquoi tu dois les faire battre de verges, afin de leur apprendre à respecter les envoyés du pharaon.

Mais Aziru eut un sourire railleur et leva les bras en disant:

– Tu as certainement eu un cauchemar, et ce n'est pas ma faute si tu t'es blessé les genoux au cours de ton pénible voyage. Je n'entends nullement faire battre les meilleurs de mes hommes pour un misérable Egyptien, et les paroles de l'envoyé du pharaon sont un bourdonnement de mouche à mes oreilles.

– Aziru, lui dis-je, toi qui es le roi de nombreux rois, fais au moins battre l'homme qui m'a ignominieusement lardé les fesses pendant que je courais derrière le char. Je me déclarerai satisfait, et sache que je t'apporte en cadeau la paix pour toi et pour la Syrie.

Aziru éclata de rire et se frotta la poitrine de ses poings en disant:

– Que m'importe que ton misérable pharaon se prosterne dans la poussière devant moi et implore la paix. Mais tes paroles sont sensées, et puisque tu es mon ami et l'ami de ma femme et de mon fils, je ferai battre l'homme qui t'a piqué de sa lance pour te faire avancer, car c'est contraire aux bonnes mœurs et, comme tu le sais, je me bats avec des armes propres et pour des buts élevés.

C'est ainsi que j'eus la satisfaction de voir mon tourmenteur fustigé devant les troupes réunies en présence d'Aziru, et ses camarades ne le plaignirent point, au contraire, ils se moquèrent de lui et pouffèrent de rire à ses hurlements et le montrèrent du doigt, car ils étaient des soldats et appréciaient tout divertissement dans leur existence monotone. Aziru l'aurait fait succomber sous les coups, mais en voyant la chair se détacher de ses côtes et le sang ruisseler, je levai la main et fis cesser le supplice. Je fis porter l'homme dans une tente qu'Aziru m'avait assignée pour logement à la grande colère des officiers qui l'occupaient, et les soldats hurlèrent de joie en s'imaginant que j'allais torturer leur camarade avec raffinement. Mais je lui oignis le dos et les membres, et je pansai ses plaies et je lui donnai de la bière, si bien qu'il me crut fou et perdit tout respect pour moi.

Le soir, Aziru m'offrit un rôti de mouton et du gruau cuit dans la graisse, et je mangeai avec lui et avec ses nobles et avec les officiers hittites présents dans le camp et dont la poitrine et les manteaux étaient ornés de haches doubles et d'images d'un soleil ailé. Nous bûmes du vin ensemble et tous me traitèrent aimablement, en m'estimant stupide, puisque je leur apportais la paix au moment précis où ils en avaient le plus pressant besoin. Ils parlaient avec fougue de la liberté de la Syrie et de leur future puissance et du joug qu'ils avaient secoué. Mais quand ils eurent assez bu, ils commencèrent à se quereller et un homme de Joppe tira son poignard et le planta dans la gorge d'un Amorrite. Mais la blessure n'était pas grave et je pus la guérir facilement. Cet acte renforça ma réputation de bêtise.