J'aurais mieux fait de laisser mourir le blessé, car cette même nuit, il fit assassiner l'homme de Joppe par ses serviteurs, et Aziru le fit pendre au mur, la tête en bas pour maintenir la discipline parmi ses troupes. En effet, Aziru traitait ses hommes plus durement que les autres Syriens, parce qu'ils jalousaient davantage sa puissance et intriguaient contre lui, si bien qu'il était sans cesse assis sur une fourmilière.
Après le repas, Aziru renvoya ses nobles et les officiers hittites se disputer dans leurs tentes. Il me montra son fils qui l'accompagnait à la guerre, bien qu'il n'eût que sept ans. C'était un beau garçon dont les joues étaient duveteuses comme des pêches et les yeux brillants et vifs. Ses cheveux étaient bouclés et noirs comme la barbe de son père, et il avait le teint de sa mère. Aziru lui caressa les cheveux et me dit:
– As-tu jamais vu un enfant plus superbe? Je lui ai rassemblé plusieurs couronnes et il sera un grand roi et je n'ose penser jusqu'où s'étendra son pouvoir, car il a déjà percé de sa petite épée un esclave qui l'avait offensé, et il sait lire et écrire et il n'a pas peur dans le combat, car je le prends avec moi à la bataille, mais seulement quand nous punissons des villages rebelles et que je n'ai pas à craindre pour sa précieuse vie.
Keftiou était restée à Amourrou et Aziru se désolait de son absence, et c'est en vain qu'il cherchait une diversion chez les femmes prisonnières ou chez les vierges d'Astarté, car quiconque avait connu l'amour de Keftiou ne pouvait jamais l'oublier, et sa beauté s'était épanouie à un tel point que je ne la reconnaîtrais plus.
Pendant notre conversation, on entendit des hurlements dans le camp, et Aziru me dit d'un ton irrité:
– Ce sont de nouveau les officiers hittites qui torturent des femmes, car c'est dans leurs habitudes. Je n'ose pas le leur interdire, car j'ai besoin d'eux. Mais je n'aimerais pas qu'ils apprennent leurs mauvaises manières à mes hommes.
Je savais déjà ce qu'on pouvait attendre des Hittites, c'est pourquoi je profitai de l'occasion pour dire à Aziru:
– O roi des rois, renonce à temps à l'alliance des Hittites, avant qu'ils t'arrachent tes couronnes, car on ne peut se fier à eux. Conclus la paix avec le pharaon, maintenant que les Hittites sont liés par leur guerre à Mitanni. La Babylonie aussi s'arme contre eux, comme tu le sais sûrement, et tu ne recevras plus de blé de Babylonie, si tu restes l'ami des Hittites. C'est pourquoi à l'entrée de l'hiver la famine pénétrera en Syrie comme un loup maigre, si tu ne fais pas la paix avec le pharaon qui pourra t'envoyer du blé comme jadis. Mais Aziru protesta en disant:
– Tes paroles sont insensées, car les Hittites sont bons pour leurs amis, mais terribles pour leurs ennemis. Aucune alliance ne me lie à eux, bien qu'ils m'envoient de beaux cadeaux et de riches armures, si bien que je peux toujours songer à la paix sans m'inquiéter d'eux. Les Hittites se sont emparés de Kadesh contrairement à nos accords, et ils utilisent le port de Byblos comme s'il était à eux. D'autre part ils m'ont envoyé tout un navire d'armes forgées avec un métal nouveau et qui rendront mes hommes invincibles au combat. En tout cas j'aime la paix et je préfère la paix à la guerre et je fais la guerre seulement pour obtenir une paix honorable. C'est pourquoi je conclurai volontiers la paix, si le pharaon me cède Ghaza qu'il a prise par ruse, et s'il désarme les brigands du désert et s'il indemnise avec du blé et de l'huile et de l'or tous les dommages subis pendant cette guerre par les villes de Syrie, car c'est l'Egypte qui est seule responsable de cette guerre, comme tu le sais bien.
Il m'observait à la dérobée en souriant, mais je m'emportai et lui dis:
– Aziru, espèce de bandit et de voleur de troupeaux et de bourreau des innocents! Ignores-tu que dans tout le Bas-Pays on forge des fers de lance et que les chars de guerre de Horemheb sont plus nombreux que les poux dans ton camp, et ces poux te mordront cruellement, quand le moment sera venu. Cet Horemheb que tu connais à craché à mes pieds quand je lui ai parlé de paix, mais à cause de son dieu le pharaon désire la paix et ne veut pas verser du sang. C'est pourquoi je t'offre une dernière chance, Aziru. Ghaza restera à l'Egypte et tu pourras toi-même mater les brigands du désert, car l'Egypte n'est point responsable de leurs actes puisque ce sont des fuyards chassés de Syrie par ta cruauté. Tu devras aussi libérer tous les prisonniers égyptiens et compenser les dommages subis par les commerçants égyptiens dans les villes de Syrie et leur restituer leurs biens.
Mais Aziru déchira ses vêtements et s'arracha des poils de sa barbe et s'écria:
– As-tu été mordu par un chien enragé, Sinouhé, pour proférer de telles insanités? Ghaza appartient à la Syrie et les marchands égyptiens pourront se dédommager eux-mêmes de leurs pertes, et les prisonniers seront vendus comme esclaves, selon la coutume respectable, ce qui n'empêche pas le pharaon de les racheter, s'il a assez d'or pour cela.
Je lui dis:
– Si tu obtiens la paix, tu pourras élever les murailles de tes villes et fortifier tes places, si bien que tu n'auras rien à redouter des Hittites, et l'Egypte te soutiendra. En vérité, les commerçants de tes villes s'enrichiront dans les affaires avec l'Egypte, sans payer d'impôts, et les Hittites ne pourront gêner le commerce, puisqu'ils n'ont pas de navires de guerre. Tous les avantages sont pour toi, Aziru, si tu fais la paix, car les conditions du pharaon sont raisonnables, et je ne peux rien en rabattre.
Jour après jour nous discutâmes et marchandâmes ainsi, et maintes fois Aziru déchira ses vêtements et répandit des cendres sur sa tête, en me traitant de voleur impudent et en gémissant sur le sort de son fils qui allait certainement mourir de misère, ruiné par l'Egypte. Une fois, je quittai la tente et appelai une litière et demandai une escorte pour gagner Ghaza, mais Aziru me rappela. Je crois qu'en bon Syrien il jouissait de ces marchandages, dans la croyance qu'il me dupait et me roulait. Il ne se doutait pas que le pharaon m'avait enjoint d'acheter la paix à tout prix.
Mais je gardai mon sang-froid et pus ainsi sauvegarder les intérêts du pharaon, et le temps travaillait pour moi, car la discorde naissait au camp et chaque jour des hommes partaient pour regagner leur ville et Aziru ne pouvait les retenir, car sa puissance n'était pas encore assez consolidée. Pour finir, il me proposa la solution suivante: Les murailles de Ghaza seraient rasées et il y désignerait un roi de son choix, qui serait assisté d'un conseiller du pharaon, et les bateaux syriens et égyptiens pourraient entrer librement dans le port et y commercer sans payer de droits. Mais je ne pus y consentir, car sans murailles Ghaza n'avait plus aucune valeur pour l'Egypte.
Comme je repoussais cette proposition, il s'emporta et me chassa de sa tente et lança derrière moi toutes mes tablettes, mais il ne me permit pas de quitter le camp. Je me mis à soigner les malades et les blessés et à racheter des prisonniers égyptiens. Je rachetai aussi quelques femmes, mais à d'autres je donnai une potion pour les faire mourir, car après les violences des Hittites la mort était pour elles une délivrance. Ainsi passaient les jours, et je n'avais qu'à y gagner, tandis qu'Aziru perdait du terrain, en pestant contre mon intransigeance et en s'arrachant la barbe.
Une nuit, deux hommes tentèrent d'assassiner Aziru dans sa tente, mais il tua un des agresseurs et son fils blessa l'autre par-derrière. Le lendemain il me convoqua et après m'avoir copieusement injurié, il consentit à faire la paix et au nom du pharaon je conclus un traité avec lui et avec toutes les villes de Syrie, et Ghaza resta à l'Egypte et Aziru devrait détruire les corps francs, et le pharaon se réservait le droit de racheter les prisonniers. Ces conditions furent consignées sur des tablettes d'argile comme un traité de paix perpétuelle entre l'Egypte et la Syrie, et on le plaça sous la protection des mille dieux de l'Egypte et des mille dieux de la Syrie, sans oublier Aton. Aziru pesta effroyablement en imprimant son cachet dans l'argile, et moi aussi je déchirai mes vêtements et pleurai amèrement en apposant mon sceau égyptien, mais au fond nous étions très contents tous les deux, et Aziru me donna de nombreux cadeaux et je promis de lui envoyer, ainsi qu'à son fils et à sa femme, de riches présents par les premiers navires qui aborderaient à Ghasa après la paix.