Mais le pire fut que les ambassadeurs étrangers purent constater tout et qu'ils connurent l'attentat contre le pharaon. C'est pourquoi je crois que l'émissaire d'Aziru eut bien des choses intéressantes à rapporter à son maître, en plus des présents que le pharaon lui envoyait. De mon côté je remis à l'ambassadeur les cadeaux promis à Aziru. A son fils, je donnai toute une petite armée de lanciers et d'archers en bois peint, des chevaux et des chars, et une moitié étaient peints en Hittites et l'autre moitié en Syriens, dans l'espoir qu'il les ferait lutter les uns contre les autres en s'amusant. Ces jouets étaient artistiquement sculptés par les habiles artisans d'Amon qui n'avaient plus de travail, depuis que les riches ne commandaient plus de serviteurs ni de barques pour leurs tombes. Ce cadeau me coûta plus cher que celui que je fis à Aziru.
Ce fut un temps de grandes souffrances pour le pharaon Akhenaton qui se sentait effleuré par le doute et qui déplorait que ses visions eussent cessé. Mais il finit par se persuader que l'attentat était pour lui un signe d'avoir à redoubler d'efforts pour dissiper les ténèbres qui régnaient encore en Egypte. Et il se laissa aller à goûter le pain amer de la vengeance et l'eau salée de la haine, mais ce pain n'apaisa pas sa faim et cette eau n'étancha pas sa soif, et c'est par pure bonté et amour qu'il s'imagina agir en ordonnant d'intensifier les persécutions contre les prêtres d'Amon et d'envoyer aux mines tous ceux qui prononçaient le nom maudit. Ce furent naturellement les pauvres et les simples qui eurent le plus à souffrir, car le pouvoir occulte des prêtres d'Amon restait immense et les gardiens n'osaient pas s'en prendre à eux. C'est pourquoi la colère et la haine grondèrent bientôt dans toute l'Egypte.
Pour consolider son pouvoir, puisqu'il n'avait pas de fils, le pharaon maria deux de ses filles à des nobles de sa cour. Meritaton cassa une cruche avec un jeune homme nommé Smenkhkarê qui était échanson du palais royal, et qui croyait en Aton avec une ferveur aveugle. Il rêvait les yeux ouverts et était agréable à Akhenaton qui lui fit ceindre la couronne royale et le désigna comme son successeur.
Anksenaton cassa une cruche avec un garçon de dix ans, Tout, qui fut nommé gardien des chevaux royaux et surveillant des bâtiments et des carrières du roi. C'était un enfant maladif et frêle qui jouait avec des poupées, aimait les douceurs et était obéissant et docile en tout. On ne pouvait dire de lui ni mal ni bien. En donnant ainsi ses filles à des nobles égyptiens, le pharaon espérait s'attacher leurs puissantes familles et les gagner à la cause d'Aton. Ces enfants lui plaisaient, parce qu'ils n'avaient pas de volonté propre, car le pharaon ne supportait plus la contradiction et n'écoutait plus ses conseillers.
Ainsi, tout semblait continuer sans changements, mais la mort de la princesse et de son chien et l'attentat manqué étaient de funestes présages, et le pire était que le pharaon fermait les oreilles à toutes les voix terrestres pour n'écouter que ses propres voix. C'est pourquoi la vie dans la Cité de l'Horizon devint accablante, et le bruit cessa dans les rues et les gens riaient moins qu'avant et redoutaient de parler à haute voix, comme si un danger avait menacé la ville. Parfois la Cité semblait vraiment morte, tant le silence y était lourd, et je n'entendais que le bruit calme de ma clepsydre qui mesurait le temps et semblait indiquer que la fin approchait. Mais brusquement un char passait dans la rue, avec les chevaux portant des aigrettes peintes, et le bruit des roues se mêlait aux appels de la cuisinière plumant une volaille dans la cour. Et alors je croyais sortir d'un mauvais rêve.
Et pourtant, dans certains moments de froide lucidité, je me disais que la Cité de l'Horizon n'était qu'une superbe coquille dont l'amande avait été rongée par un ver. Le ver du temps détruisait la moelle de toute vie joyeuse et la joie s'éteignait et le rire mourait dans la Cité. C'est pourquoi je commençai à regretter Thèbes où d'ailleurs des affaires importantes m'appelaient. Du reste, bien des gens quittaient ainsi la Cité de l'Horizon, les uns pour aller surveiller leurs domaines, d'autres pour marier des parents. Quelques-uns revenaient, mais beaucoup ne craignaient plus de perdre la faveur du pharaon par une absence prolongée et songeaient à ménager la puissance redoutable d'Amon. Je demandai à Kaptah de m'envoyer de nombreux papiers d'affaires et de me réclamer à Thèbes, si bien que le pharaon ne s'opposa point à mon départ.
Une fois à bord et en route vers Thèbes, mon cœur fut comme libéré d'une sorcellerie, et c'était le printemps et les hirondelles fendaient l'air et la crue avait baissé. Le limon fertile s'était déposé sur les champs et les arbres étaient en fleurs et j'étais impatient d'arriver comme un fiancé qui accourt chez sa belle. C'est ainsi que l'homme est esclave de son cœur et qu'il ferme les yeux à ce qui lui déplaît et qu'il croit ce qu'il espère. Affranchi de la magie et de la crainte subreptice de la Cité de l'Horizon, mon cœur s'égayait comme un oiseau échappé de sa cage, car il est dur pour un homme de vivre lié à la volonté d'un autre, et tous les habitants de la Cité étaient soumis à la tyrannie ardente du pharaon et à ses caprices colériques. Pour moi, il n'était qu'un homme, car j'étais son médecin, et c'est pourquoi mon esclavage était plus dur que celui des autres pour qui il était un dieu.
Je me réjouissais de pouvoir de nouveau voir de mes propres yeux et entendre de mes propres oreilles et parler de ma propre langue et vivre à ma guise. Et cette liberté n'est point nuisible à l'homme, car elle lui permet de voir plus clairement en lui. C'est ainsi qu'en remontant le fleuve, je me fis une image plus exacte du pharaon, et à mesure que je m'éloignais de lui, je percevais mieux sa grandeur et je l'aimais davantage dans mon cœur.
Je me rappelai comment Amon dominait les hommes par la crainte et comment il interdisait de demander: Pourquoi? Je me rappelais aussi le dieu mort de la Crète qui flottait dans l'eau corrompue et dont les victimes étaient dressées à danser devant des taureaux, afin de réjouir le monstre marin. Tous ces souvenirs accroissaient ma haine pour les anciens dieux, et la lumière et la clarté d'Aton prenaient un éclat éblouissant à côté de tout le passé, car Aton libérait les hommes de la peur, et il était en moi et hors de moi et hors de tout savoir, et il était un dieu vivant, comme la nature vivait et respirait en moi et hors de moi et comme les rayons du soleil réchauffaient la terre qui se couvrait de fleurs. Mais dans le voisinage d'Akhenaton, cet Aton était imposé aux gens, ce qui le rendait déplaisant, et nombreux étaient ceux qui le servaient seulement par crainte et par contrainte.
C'est ce que je compris en remontant le fleuve sous un ciel d'azur à travers des paysages fleuris. Rien n'éclaircit mieux l'esprit qu'une longue traversée sans occupations précises. Je m'aperçus que mon séjour à la Cité de l'Horizon m'avait engourdi dans le confort et que mon voyage en Syrie m'avait rendu vaniteux et vantard, parce que je croyais y avoir appris comment on gouverne les royaumes et dirige les peuples. Et la compagnie de l'ambassadeur de Babylonie m'avait bourré de sagesse terrestre, et maintenant les écailles tombaient de mes yeux et je voyais que toute la sagesse de Babylone était uniquement terrestre et n'avait que des fins terrestres.
C'est pourquoi je finis par m'humilier et par m'incliner devant la divinité qui vivait en moi et dans chaque être humain et que le pharaon Akhenaton appelait Aton et proclamait dieu unique. Je reconnus qu'il y avait autant de dieux que de cœurs humains au monde et que bien des gens marchaient de la naissance à la tombe sans avoir jamais connu le dieu dans leur cœur. Et ce dieu n'était pas savoir ni compréhension, il était davantage encore.
Pour être franc et vivre dans la vérité, je dois avouer que ces idées m'incitèrent à me montrer bon, meilleur même que le pharaon Akhenaton, car je me refuserais à les imposer à mon prochain et à lui nuire. Et déjà dans ma jeunesse j'avais soigné gratuitement les pauvres.