Durant le voyage, je pus constater partout les traces du nouveau dieu. Bien que ce fût l'époque des semailles, la moitié des champs d'Egypte étaient en friche, les mauvaises herbes et les orties envahissaient le sol et les fossés et canaux d'irrigation n'étaient pas curés. C'est qu'Amon avait lancé des malédictions terribles contre les colons de ses anciennes terres, si bien que les esclaves s'enfuyaient dans les villes pour y échapper. Quelques misérables colons étaient restés dans leurs cabanes de pisé, craintifs et découragés, et je leur demandai pourquoi ils ne semaient point, s'exposant ainsi à mourir de faim.
Mais ils me jetèrent des regards hostiles et dirent, en voyant mes habits de lin fin:
– Pourquoi semer, puisque le pain qui lèvera dans nos champs sera maudit et empoisonné comme le blé taché qui a déjà tué nos enfants?
La Cité de l'Horizon vivait si loin de la réalité que c'est ici seulement que j'entendis parler de ce blé taché qui tuait les enfants. Je n'avais jamais vu pareille épidémie, et les enfants avaient le ventre ballonné et ils mouraient en gémissant et les médecins étaient impuissants à les guérir, tout comme les sorciers. Et je me disais que cette maladie ne pouvait provenir du blé, mais qu'elle était causée par l'eau de crue, comme les autres maladies contagieuses de l'hiver, bien que seuls les enfants en fussent atteints. Quant aux adultes, ils n'osaient plus cultiver leurs champs et préféraient attendre la mort. Mais je n'en accusais pas Akhenaton, j'en attribuais la responsabilité à Amon qui terrorisait les paysans.
Dans mon impatience à revoir Thèbes, je pressais les rameurs qui me montrèrent leurs mains pleines de cals et d'ampoules. Je leur offris de l'or et de la bière, parce que je voulais être bon. Mais je les entendis discuter entre eux, et ils disaient:
– Pourquoi ramer pour ce voyageur gras comme un porc, puisque devant son dieu nous sommes tous égaux? Qu'il rame lui-même, et il verra ce que ça veut dire et si ses mains se guériront avec une goutte de bière et une pièce d'argent!
Le bras me démangeait de lever ma canne, mais je voulais être bon, parce que j'approchais de Thèbes. C'est pourquoi je descendis vers eux et je leur dis:
– Rameurs, donnez-moi un aviron.
Et je manœuvrai la lourde rame et mes mains se couvrirent d'ampoules et les ampoules crevèrent. Mon dos était douloureux et toutes mes articulations grinçaient et je croyais que mon échine allait se casser et ma respiration me déchirait la poitrine. Mais je dis à mon cœur: «Vas-tu abandonner le travail à peine entrepris, pour que les esclaves se moquent de toi? Ils en supportent bien davantage chaque jour. Endure jusqu'au bout la sueur et les mains saignantes, afin que tu saches comment est la vie du rameur. C'est toi, Sinouhé, qui as réclamé une fois une coupe pleine.» C'est pourquoi je ramai jusqu'à tomber évanoui, et on me porta sur mon lit.
Mais le lendemain je ramai de nouveau avec mes mains meurtries, et les rameurs ne se moquèrent plus de moi, ils m'invitèrent à renoncer et ils me dirent:
– Tu es notre maître et nous sommes tes esclaves. Ne rame plus, sinon le plancher deviendra le plafond et nous marcherons en arrière les pieds en l'air. Cesse de ramer, cher maître Sinouhé, pour ne pas étouffer, car il faut de l'ordre en tout et chaque homme a sa place que les dieux lui ont assignée et le banc du rameur n'est pas fait pour toi.
Jusqu'à Thèbes je ramai avec eux et leur nourriture fut la mienne, et chaque jour je ramais mieux et chaque jour je m'assouplissais davantage et je jouissais de la vie, en constatant que je ne m'essoufflais plus en ramant. Mais mes serviteurs étaient inquiets pour moi et ils murmuraient entre eux:
– Un scorpion a certainement mordu notre maître ' ou bien il est devenu fou, comme on le devient à la Cité de l'Horizon, parce que la folie est contagieuse. Mais nous n'avons pas peur de lui, car nous avons une corne d'Amon cachée sous notre pagne.
Mais je n'étais pas fou, car je ne songeais nullement à ramer plus loin que Thèbes.
C'est ainsi que nous arrivâmes à Thèbes, et de loin le fleuve nous en apporta les effluves, et rien n'est plus délicieux que cette odeur de Thèbes pour quiconque y est né. Je me fis oindre les mains d'un onguent spécial, je revêtis mes meilleurs habits après m'être bien lavé. Mais mon pagne était trop large, car j'avais maigri, ce qui désolait mes serviteurs. Mais je me moquai d'eux et les envoyai à l'ancienne maison du fondeur de cuivre pour annoncer mon retour à Muti, car je n'osais plus me présenter sans avis chez moi. Je distribuai de l'argent aux rameurs et aussi de l'or, et je leur dis:
– Par Aton, allez et mangez pour vous remplir la panse, et réjouissez-vous le cœur avec de la bière douce et divertissez-vous avec les jolies filles de Thèbes, car Aton est dispensateur de joie et il aime les plaisirs simples et il préfère les pauvres aux riches, parce que leur joie est plus simple que celle des riches.
Mais à ces paroles les rameurs s'assombrirent et grattèrent le sol de leurs orteils et soupesèrent leur or et leur argent, puis ils me dirent:
– Nous ne voulons pas t'offenser, ô maître, mais ton argent ne serait-il pas maudit, puisque tu nous parles d'Aton? Nous ne pouvons l'accepter, car il brûle la main et chacun sait qu'il se change en limon.
Ils ne m'auraient jamais parlé ainsi, si je n'avais pas ramé avec eux, ce qui leur avait inspiré confiance en moi.
Je les calmai en leur disant:
– Dépêchez-vous d'aller changer votre or et votre argent contre de la bière, si vous craignez qu'il se mue en limon. Mais soyez tranquilles, mon argent n'est pas maudit, vous pouvez voir au sceau que c'est du bon vieil argent sans mélange avec du cuivre de la Cité de l'Horizon. Mais je dois vous dire que vous êtes stupides de craindre Aton, car Aton n'a rien de redoutable.
Mais ils me répondirent ainsi:
– Nous ne craignons pas Aton, car qui craindrait un dieu sans force? Mais tu sais bien qui nous redoutons, ô maître, bien que nous n'osions pas prononcer son nom.
Je renonçai à discuter davantage avec eux et je les congédiai, et ils s'éloignèrent en chantant gaiement comme des matelots. J'avais aussi envie de sauter et de gambader, mais c'était contraire à ma dignité. Je me dirigeai aussitôt vers la «Queue de Crocodile», sans attendre une litière. C'est ainsi que je revis Merit après une longue absence, et elle me parut encore plus belle que naguère. Mais je dois reconnaître que l'amour fausse la vue des gens, comme toutes les passions, et Merit n'était plus très jeune, mais dans la radieuse maturité de son été elle était mon amie et personne au monde ne m'était plus proche qu'elle. En me voyant, elle s'inclina" profondément et leva le bras, puis elle s'approcha et me toucha l'épaule et la joue et me dit en souriant:
– Sinouhé, Sinouhé, que t'est-il arrivé, puisque tes yeux sont si brillants et que tu as perdu ta bedaine?
Je lui répondis en ces termes:
– Merit, ma chérie, mes yeux sont brillants de désir et mes yeux luisent d'amour et ma bedaine a fondu d'ennui et disparu, tant j'accourais vite vers toi, ô ma sœur.
Elle s'essuya les yeux et dit:
– O Sinouhé, comme le mensonge est plus délicieux que la vérité, lorsqu'on est seule et que le printemps est défleuri. Mais ton retour me ramène le printemps et je crois aux légendes, ô mon ami.
Mais venons-en à Kaptah. Sa bedaine n'avait pas fondu, et il était plus imposant que jamais, et de nombreux bibelots et anneaux pendaient à son cou, à ses poignets et à ses cuisses, et il avait fait fixer des pierres précieuses à la plaque d'or qui masquait son œil borgne. En me voyant, il fondit en larmes et pleura de joie en criant:
– Béni soit le jour qui ramène mon maître!
Il m'entraîna dans une pièce séparée et m'installa sur de moelleux tapis et Merit m'offrit ce qu'il y avait de mieux dans le cabaret, et nous passâmes ensemble de joyeux instants. Kaptah me rendit compte de ma richesse et dit: