Выбрать главу

Les gardiens n'osaient intervenir à cause de la foule.

La discorde régnait à Thèbes, et le fils quittait son père et la femme son mari à cause d'Aton. Alors que les serviteurs d'Aton portaient une croix sur leurs vêtements ou au cou, les fidèles d'Amon avaient une corne pour symbole et ils la portaient bien visible et personne ne pouvait les en empêcher, car de tout temps la corne avait été un ornement licite. J'ignore pourquoi ils avaient choisi ce symbole, c'est peut-être qu'il se rattachait à l'un des nombreux noms d'Amon. Quoi qu'il en soit, les porteurs de cornes renversaient les paniers des marchands de poisson et cassaient les vitres des fenêtres en criant:

– Nous tapons de la corne, nous crèverons Aton avec les cornes.

Mais les serviteurs d'Aton commencèrent à porter des poignards ornés de croix sous leur pagne, et ils se défendirent en criant:

– En vérité, notre croix est plus tranchante que votre corne et avec nos croix de vie nous vous donnerons la vie éternelle.

C'est ainsi que les meurtres et les agressions se multiplièrent rapidement dans toute la ville.

Je fus surpris de constater combien l'influence d'Aton avait grandi à Thèbes depuis une année. C'est que beaucoup de colons qui s'étaient réfugiés en ville après avoir tout perdu s'étaient mis à accuser les prêtres d'empoisonner leur blé et les nobles d'obstruer leurs canaux et de piétiner leurs champs, et ils s'étaient ralliés à Aton. D'autre part, beaucoup de jeunes s'étaient passionnés pour la doctrine nouvelle, par réaction contre la génération précédente. De même, les esclaves et les débardeurs du port se disaient:

– Notre mesure a diminué de moitié et nous n'avons plus rien à perdre. Devant Aton il n'y a plus de maîtres et d'esclaves, de patrons et de serviteurs, mais à Amon nous devons payer pour tout.

Mais les plus ardents partisans d'Aton étaient les voleurs, les pilleurs de tombeaux et les dénonciateurs qui s'étaient enrichis et qui redoutaient la vengeance. Et aussi tous ceux qui profitaient d'Aton ou qui voulaient conserver la faveur du pharaon. Quant aux gens respectables et paisibles, ils finirent par se lasser de tout et ne crurent plus aux dieux, mais ils se lamentaient tristement:

– Amon ou Aton, peu importe. Nous désirons seulement travailler en paix, pour gagner notre vie, mais on nous tiraille d'un côté et de l'autre, si bien que nous ne savons plus que croire.

C'est qu'à cette époque les plus malheureux étaient ceux qui voulaient garder les yeux ouverts et laisser à chacun sa foi. On les assaillait de toute part, on les brimait et on les critiquait, on les traitait de lâches ou d'indifférents, de benêts ou de renégats, si bien que pour finir ils prenaient la croix ou la corne, selon ce qu'ils jugeaient leur être le moins pernicieux.

Et ainsi on en vint à ce que les croix buvaient dans leurs propres cabarets et les cornes dans les leurs, et les filles de joie qui exerçaient leur métier au pied des murailles sortaient la croix ou la corne selon les exigences du client. Et chaque soir, les cornes et les croix sortaient ivres des cabarets et parcouraient les rues en brisant les lampes et en éteignant les torches, et ils heurtaient aux volets des maisons et blessaient leurs adversaires, si bien que je ne saurais dire lesquels étaient pires, des cornes ou des croix, et je les détestais tous les deux.

La «Queue de Crocodile» avait aussi dû choisir son signe, bien que Kaptah eût préféré s'abstenir de prendre parti pour prélever son tribut sur les deux camps. Mais cela ne dépendait plus de lui, et chaque nuit on dessinait une croix sur les murs du cabaret, avec des dessins obscènes. C'était très naturel, car les blatiers détestaient Kaptah qui les avait appauvris en distribuant des semences aux colons, et peu importait qu'il eût inscrit le cabaret au nom de Merit dans le registre des impôts. On prétendait aussi que des prêtres d'Amon avaient été maltraités dans sa taverne. Les clients habituels étaient surtout des individus louches qui n'avaient pas regardé aux moyens de s'enrichir, et les chefs des pillards de tombeaux aimaient à y siroter des queues de crocodile en vendant leur butin dans les chambres de derrière. Tous ces gens avaient adhéré à Aton, parce qu'il les enrichissait, et les pillards déclaraient même qu'ils pénétraient dans les tombes seulement pour y effacer le nom maudit d'Amon.

Je ne tardai pas à remarquer que peu de malades venaient me trouver et que dans mon quartier les gens m'évitaient ou fuyaient mon regard. Quand ils me croisaient dans un endroit solitaire, ils me disaient:

– Nous n'avons rien contre toi, Sinouhé, et nos femmes et nos enfants sont malades, mais nous n'osons pas recourir à ton art, parce que ta cour est maudite et que nous ne voulons pas nous attirer des ennuis.

Et ils disaient encore:

– Nous ne craignons pas la malédiction, car nous sommes las des dieux et de leurs querelles et nous ne savons plus si nous vivons ou si nous sommes morts, tant notre mesure est maigre. Mais nous craignons les cornes, car ils cassent les portes de nos maisons et battent nos enfants pendant que nous sommes au travail. Tu sais bien que tu as trop parlé d'Aton et tu portes cette malheureuse croix à ton collet.

Mais les esclaves et les portefaix continuaient à venir se soigner chez moi, et ils me questionnaient prudemment:

– Est-ce vrai que cet Aton, que nous ne comprenons pas, parce qu'il n'a pas d'image, ne fait pas de différence entre les riches et les pauvres? Nous voudrions bien reposer sous des baldaquins et boire du vin dans des coupes d'or et avoir des gens qui travaillent pour nous. Il y eut un temps où les riches trimaient dans les mines et où leurs femmes mendiaient aux carrefours, et ceux qui ne possédaient rien trempaient leur pain dans le vin et dormaient dans des lits dorés. Pourquoi ce temps ne reviendrait-il pas, si Aton le voulait?

J'essayais de leur expliquer qu'un homme peut être esclave et pourtant se sentir libre. Mais ils riaient narquoisement et disaient:

– Si tu avais reçu des coups de canne sur le dos, tu ne parlerais pas ainsi. Mais nous t'aimons parce que tu es bon et simple et que tu nous soignes sans exiger de cadeau. C'est pourquoi, quand les troubles commenceront, viens au port et nous te cacherons. Car ce temps arrivera bientôt.

Mais personne n'osa m'inquiéter, parce que j'étais médecin royal et que tous mes voisins me connaissaient. C'est pourquoi on ne dessinait pas de croix ni d'obscénités sur ma maison. Tel était encore le respect populaire pour ceux qui portaient l'insigne royal.

Or un jour le petit Thot rentra à la maison couvert de contusions, il saignait du nez et avait une dent cassée. Muti pleura en le lavant, puis elle prit son battoir et sortit en disant:

– Amon ou Aton, les gosses du tisserand le payeront.

Bientôt des cris de douleur retentirent dans la rue, et nous vîmes comment Muti rossait les cinq fils du tisserand et s'attaquait même à leur mère et à leur père. Puis elle rentra toute bouillonnante de colère, et c'est en vain que je lui expliquai que la haine sème la haine. Mais plus tard elle se calma et alla porter des gâteaux au miel au tisserand et fit la paix avec lui et sa femme.

Dès lors, la famille du tisserand éprouva un vif respect pour Muti et ses fils devinrent les meilleurs amis de Thot et chipaient des friandises dans la cuisine, et ils allaient ensemble jouer dans la rue et se battre avec les autres enfants, sans s'inquiéter des croix et des cornes.

Mon séjour à Thèbes se prolongeait, et je dus une fois aller au palais doré, sur l'ordre du pharaon, bien que je redoutasse d'y rencontrer Mehunefer. Je m'y glissai comme un lièvre qui fuit d'un buisson à l'autre par peur de l'aigle ravisseur. J'y vis Aï, le porteur du sceptre, il était très sombre et inquiet et il me parla avec franchise:

– Sinouhé, des troubles éclatent partout, et je crains que demain ne soit pire qu'aujourd'hui. Essaye de ramener le pharaon à la raison, si tu le peux, et si c'est impossible, administre-lui des stupéfiants pour qu'il reste dans l'hébétude, car ses ordres sont de plus en plus insensés et je crois qu'il en ignore la portée. En vérité le pouvoir est amer et ce maudit Horemheb intrigue contre moi et retient à Memphis les cargaisons de blé que j'envoie en Syrie pour obtenir de l'or. L'autorité chancelle, car le pharaon a interdit la peine de mort et aucun criminel ne peut plus être fouetté. Comment pense-t-il assurer le respect des lois, quand le voleur n'a plus la main coupée pour servir d'exemple? Et comment maintenir le respect pour des lois qui changent sans cesse selon les caprices du pharaon?