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Il s'assombrit et leva le bras en disant:

– Si seulement j'étais resté tranquillement prêtre à Héliopolis! Mais cette maudite femme m'a amené ici et m'a communiqué sa soif du pouvoir, si bien que je ne suis plus libre et même dans mes rêves son âme m'est apparue à maintes reprises. Non, Sinouhé, quiconque a goûté du pouvoir en veut toujours davantage, et cette passion est la plus terrible de toutes, mais elle donne aussi la plus haute jouissance possible. Certes, si je détenais le pouvoir en Egypte, je saurais bien apaiser le peuple et ramener l'ordre, et l'autorité du pharaon serait plus grande que jamais en face d'un Amon et d'un Aton rivaux. Mais il faudrait faire d'Aton une image que le peuple puisse adorer.

Je lui demandai de nouveau s'il avait déjà choisi le successeur du pharaon Akhenaton, et il leva le bras pour protester et dit:

– Je ne suis pas un traître, tu le sais, et si je discute avec les prêtres, c'est pour son bien et pour sauver son pouvoir. Mais un homme prudent a plusieurs flèches dans son carquois. Et je me permets de te rappeler en passant que je suis le père de la reine Nefertiti et qu'ainsi mon sang s'est allié à la famille royale. Je te dis cela pour ta gouverne. C'est que je sais que tu es fort lié avec ce vaniteux et encombrant Horemheb, mais il est assis sur des pointes de lances et c'est un siège assez incommode d'où l'on peut choir et se fracasser la tête. Seul le sang des pharaons unit les royaumes, et ce sang doit se transmettre de siècle en siècle, mais il peut régner aussi par les femmes, si le pharaon n'a pas d'héritier.

Ces paroles me remplirent de stupéfaction et je dis:

– Crois-tu vraiment que Horemheb, mon ami Horemheb, cherche à accaparer la double couronne? C'est une idée folle, tu sais bien qu'il est né avec du fumier entre les orteils et qu'il est arrivé à la cour dans la tunique grise du pauvre.

Mais Aï me scruta de ses yeux enfoncés dans le visage sombre, sous des sourcils épais, et il me dit:

– Qui peut lire dans le cœur des hommes? L'ambition est la plus grande passion, mais si Horemheb vise si haut, je l'abattrai rapidement.

Je passai dans le gynécée saluer la princesse de Babylone qui avait cassé une cruche avec le pharaon Akhenaton, car Nefertiti l'avait immédiatement envoyée à Thèbes. C'était une belle jeune fille, qui avait déjà appris l'égyptien qu'elle parlait d'une manière vraiment amusante. Bien qu'elle fût fort fâchée que le pharaon n'eût pas rempli son devoir envers elle, elle était contente à Thèbes et s'y plaisait mieux qu'à Babylone. Elle me dit:

– Je ne savais pas que la femme pouvait être aussi libre qu'elle l'est en Egypte. Je n'ai pas besoin de me voiler le visage devant les hommes, et je peux adresser la parole à qui je veux, et je n'ai qu'à donner un ordre et on me conduit à Thèbes et je suis la bienvenue dans les banquets des nobles, et personne ne me juge mal si je permets à de beaux hommes de me prendre par le cou et de me toucher la joue de leurs lèvres. Mais je voudrais bien que le pharaon remplisse son devoir envers moi, pour que je sois encore plus libre et puisse me divertir avec qui je voudrais, car à ce que j'ai compris, c'est la coutume en Egypte que chacun se divertisse avec qui lui plaît, à condition qu'on n'en sache rien. Crois-tu que le pharaon m'appellera bientôt, car c'est très ennuyeux de rester vierge, alors que la cruche est cassée depuis longtemps.

J'oubliai que j'étais médecin et je la regardai en homme et je pus lui assurer qu'elle n'avait aucun défaut et que la plupart des hommes préfèrent un tapis moelleux à un dur. Mais je lui conseillai cependant de renoncer aux sucreries et à la crème, parce que le pharaon et l'épouse royale étaient maigres et que les convenances exigeaient que les dames de la cour le fussent aussi, et du reste la mode s'en inspirait. Mais elle ajouta:

– J'ai sous le sein gauche une petite marque, comme tu le vois. Elle est si petite qu'on la remarque à peine, et il faut t'approcher pour l'examiner mieux. Malgré sa petitesse, elle me gêne beaucoup, et je voudrais que tu l'opères. Des dames qui ont été à la Cité de l'Horizon m'ont dit que tu manies habilement le bistouri et que tu sais rendre l'opération aussi agréable pour la malade que pour toi.

Sa poitrine juvénile était vraiment superbe et méritait d'être vue, mais je constatai que la princesse avait déjà été saisie par la passion de Thèbes et je n'avais aucun désir de briser les cachets des jarres du pharaon. C'est pourquoi je lui dis que malheureusement je n'avais pas mes instruments avec moi, et je sortis rapidement.

J'étais resté à Thèbes tout le printemps, et l'été approchait, avec la chaleur et les mouches, mais je ne songeais pas à quitter la ville. Pour finir, le pharaon Akhenaton me réclama, parce que ses maux de tête avaient empiré, et je ne pus plus différer mon départ. C'est pourquoi je pris congé de Kaptah qui me dit:

– O mon maître, j'ai acheté pour toi tout le blé disponible, et il est entreposé dans plusieurs villes, et j'ai aussi caché du blé, car un homme prudent reste sur ses gardes en prévision de tout ce qui peut arriver, comme par exemple si on séquestrait le blé en cas de famine pour le vendre aux pauvres, et le fisc empocherait tout le bénéfice, ce qui serait profondément injuste et contraire aux usages. Mais je crois que les événements vont se précipiter, car on vient d'interdire l'envoi de cruches vides en Syrie, si bien qu'il faut les charger en cachette, ce qui diminue mon bénéfice. On a aussi défendu d'exporter du blé en Syrie, mais c'est un ordre naturel et compréhensible, qui cependant vient trop tard, car on ne trouverait plus dans toute l'Egypte un grain à acheter pour la Syrie. Cette dernière interdiction est raisonnable, ce qui n'est pas le cas pour les cruches vides. Il est vrai qu'on peut toujours tourner la loi en remplissant les cruches d'eau, si bien qu'elles ne sont pas vides, et les percepteurs n'ont pas encore mis un droit d'exportation sur l'eau, mais ils en sont fort capables.

Je fis mes adieux à Merit et au petit Thot, car malheureusement je ne pouvais les emmener avec moi, le pharaon m'ayant ordonné de rentrer en toute hâte. Mais je dis à Merit:

– Rejoins-moi avec le petit Thot, et nous passerons ensemble des jours heureux dans la Cité de l'Horizon.

Merit dit:

– Prends une fleur du désert et plante-la dans un sol gras et arrose-la chaque jour, elle se flétrira et mourra. Il en irait ainsi de moi dans la Cité de l'Horizon, et ton amitié pour moi se fanerait et périrait, car les femmes de la cour te signaleraient tout ce qui me sépare d'elles, et je crois connaître bien les femmes et aussi les hommes. En outre, il n'est pas conforme à ton rang d'avoir chez toi une femme née dans un cabaret et dont les hommes ivres ont palpé les flancs au cours des années. Je lui dis:

– Merit, ma chérie, je reviendrai dès que je pourrai, car j'ai faim et soif dès que je suis loin de toi. Peut-être que je reviendrai pour ne jamais repartir.

Mais elle dit:

– Tu ne parles pas selon ton cœur, Sinouhé, car je te connais assez pour savoir que tu n'abandonneras pas le pharaon au moment où tant de nobles le quittent. Tu ne l'abandonneras pas dans les mauvais jours. Tel est ton cœur, Sinouhé, et c'est peut-être la raison pour laquelle je suis ton amie.

Ces paroles me révoltèrent et ma gorge se serra en pensant que je la perdrais peut-être. C'est pourquoi je lui dis: