– Merit, l'Egypte n'est pas le seul pays du monde. Je suis las des querelles des dieux et de la folie du pharaon. Fuyons donc ensemble très loin, nous trois, sans nous soucier du lendemain.
Mais elle sourit tristement et son regard s'assombrit en me parlant:
– Tes paroles sont vaines, et tu sais fort bien que ton mensonge m'est agréable, parce qu'il me prouve que tu m'aimes. Mais je ne crois pas que tu pourrais vivre heureux ailleurs qu'en Egypte, et moi je ne peux être heureuse qu'à Thèbes. Non, Sinouhé, quand je serai vieille et ridée et grasse, tu me délaisseras et tu me détesteras pour tout ce que tu auras fait à cause de moi. C'est pourquoi je préférerais renoncer à toi.
– Tu es pour moi le foyer et la patrie, Merit, lui dis-je. Tu es le pain dans ma main et le vin dans ma bouche, et tu le sais. Tu es la seule femme au monde avec laquelle je ne suis pas solitaire, c'est pourquoi je t'aime.
– Oui, c'est vrai, dit-elle avec un peu d'amertume. Je ne suis vraiment que la couverture de ta solitude, en attendant d'être un tapis usé. Mais c'est bien ainsi. C'est pourquoi je ne te dirai pas le secret qui me ronge le cœur et que tu devrais peut-être connaître. Mais c'est pour toi que je le garde caché, Sinouhé, et pas pour moi.
Ainsi, elle ne me révéla point son secret, car elle était plus fière que moi et peut-être plus solitaire que moi, bien que je ne l'aie pas compris alors, car au fond je pensais surtout à moi. Je crois que tous les hommes sont ainsi en amour, mais ce n'est pas une excuse.
Peu après je quittai Thèbes et regagnai la Cité de l'Horizon, et depuis ce moment je n'ai que de tristes choses à raconter. C'est pourquoi je me suis étendu si longuement sur mon séjour à Thèbes, bien qu'il ne s'y soit rien passé de bien remarquable, mais je l'ai évoqué pour moi.
LIVRE XIII. Le royaume d'Aton sur la terre
A mon retour à la Cité de l'Horizon, le pharaon Akhenaton était vraiment malade et avait besoin de mes soins. Ses joues étaient creuses et les pommettes saillantes, et son cou semblait encore plus long; dans les cérémonies il ne supportait plus le poids de la double couronne, qui lui courbait la tête. Ses cuisses étaient boursouflées et ses mollets minces comme des verges et il avait les yeux cernés et battus par les veilles. Il ne regardait plus les gens en face, et souvent il oubliait à cause de son dieu les personnes avec lesquelles il s'entretenait. Il accroissait encore ses maux de tête en sortant au soleil sans coiffure ni ombrelle pour s'offrir aux rayons bénissants de son dieu. Mais ceux-ci, loin de le bénir, l'empoisonnaient, si bien qu'il délirait et avait des cauchemars. Son dieu était comme lui, il offrait sa bonté et son amour avec trop de générosité et de violence, et cet amour semait les ruines autour de lui.
Mais dans ses moments de lucidité, quand j'avais mis des compresses froides sur son front et qu'il avait pris des potions calmantes, il me regardait de ses yeux sombres et amers, comme si une indicible déception lui avait envahi l'esprit, et ce regard me pénétrait jusqu'au cœur, si bien que je l'aimais dans sa faiblesse et que j'aurais donné beaucoup pour lui épargner sa déception. Il me disait:
– Sinouhé, mes visions auraient-elles été mensongères? Si c'est le cas, la vie est plus effrayante que je le pensais, et le monde est gouverné non par la bonté, mais par un mal immense. C'est pourquoi mes visions doivent être vraies. Tu m'entends, Sinouhé, elles doivent être vraies, même si le soleil ne brille plus dans mon cœur et si mes amis crachent dans mon lit. Je ne suis pas aveugle, je vois dans les cœurs, dans le tien aussi, Sinouhé, dans ton cœur tendre et faible, et je sais que tu me tiens pour fou, mais je te pardonne, parce que la lumière a une fois illuminé ton cœur.
Mais quand la douleur le tourmentait, il gémissait et disait:
– Sinouhé, on achève un animal malade ou un lion blessé, mais personne ne donne le coup de grâce à un être humain. Ma déception est plus cruelle que la mort que je ne crains point, car mon esprit vivra à jamais. Je suis né du soleil et je retournerai au soleil et j'y aspire après toutes mes déceptions.
Vers l'automne, grâce à mes soins, il alla mieux, mais je me demandai si je n'aurais pas dû le laisser mourir. Un médecin ne doit pas abandonner ses malades, si son art est suffisant pour les guérir, et c'est souvent la malédiction du médecin, mais il n'y peut rien, il doit soigner les bons et les méchants, les justes et les coupables, sans faire de différence entre eux. Ainsi, le pharaon se remit vers l'automne, et il se replia sur lui-même et ne parla plus à son entourage, ses yeux étaient durs et il restait souvent seul.
Mais il avait eu raison de dire que ses amis crachaient dans son lit, car après avoir mis au monde une cinquième fille, la reine Nefertiti se lassa de lui et se mit à le haïr et ne songea plus qu'à lui nuire. C'est pourquoi, lorsque le grain d'orge commença à germer pour la sixième fois pour elle, l'enfant qu'elle portait dans son sein n'était que nominalement de sang royal, car elle avait permis à une semence étrangère de la féconder, et elle ne connaissait plus de limites à ses déportements, mais elle se divertissait avec n'importe qui et même avec mon ami Thotmès. Sa beauté était restée royale, bien que son printemps fût défleuri, et son regard et son sourire railleur avaient un charme qui attirait les hommes. Elle s'appliquait à séduire les familiers du pharaon pour les détourner de lui.
Sa volonté était ferme et son intelligence terriblement vive, et comme elle y joignait la beauté et la puissance, elle était très dangereuse. Pendant des années il lui avait suffi de sourire et de dominer par sa beauté, elle s'était contentée des bijoux et des vins, des poésies et des galanteries. Mais après la naissance de sa cinquième fille, elle rendit son mari responsable. Et n'oublions pas que dans ses veines circulait le sang ambitieux du prêtre Aï, son sang noir de mensonge, de ruse et de perfidie.
Il faut cependant dire à sa décharge que pendant toutes les années passées, sa conduite avait été irréprochable et qu'elle avait entouré le pharaon Akhenaton de toute sa tendresse de femme aimante et qu'elle avait cru à ses visions. C'est pourquoi bien des gens furent surpris de ce changement et ils l'attribuèrent à la malédiction qui planait sur la Cité de l'Horizon comme une ombre mortelle. Car son dévergondage allait si loin qu'on racontait qu'elle se divertissait avec des domestiques et des Shardanes et des ouvriers, bien que je refuse de le croire. En effet, les gens ont toujours tendance à exagérer.
Quant au pharaon, il se renferma dans sa solitude et sa nourriture était le pain et le gruau du pauvre et sa boisson était l'eau du Nil, car il voulait se purifier pour retrouver sa clarté et il croyait que le vin et la viande troublaient ses visions.
Les nouvelles de l'étranger étaient toutes mauvaises. Aziru envoyait de Syrie de nombreuses tablettes d'argile pour se plaindre. Il disait que ses hommes voulaient regagner leurs foyers pour paître leurs moutons et soigner leur bétail, cultiver les terres et se divertir avec leur femme, parce qu'ils aimaient la paix. Mais les voleurs du désert du Sinaï franchissaient à tout instant les frontières et pillaient la Syrie et ces bandits étaient munis d'armes égyptiennes et commandés par des officiers égyptiens, et ils constituaient un danger constant pour la paisible Syrie, si bien qu'Aziru ne pouvait licencier ses troupes. Le commandant de Ghaza avait adopté une attitude inconvenante, contraire à la lettre et à l'esprit du traité, parce qu'il fermait les portes de la ville aux commerçants et aux caravanes, n'y admettant que ses protégés. Les plaintes d'Aziru étaient incessantes, et il écrivait que tout autre que lui aurait depuis longtemps perdu patience, mais il aimait la paix par-dessus tout. Il fallait pourtant en finir, sinon il ne répondait pas des conséquences.
La Babylonie était très mécontente de la concurrence égyptienne sur les marchés syriens du blé, et Bourrabouriash était déçu des cadeaux du pharaon et il présentait une longue liste de revendications. L'ambassadeur de Babylone en Egypte haussait les épaules, écartait les bras et se déchirait la barbe en disant: