– Mon maître est comme un lion qui hume le vent dans sa tanière pour sentir ce qu'il lui apporte. Il a placé son espoir dans l'Egypte, mais si l'Egypte est vraiment si pauvre qu'elle ne peut lui envoyer assez d'or pour enrôler des hommes solides et construire des chars de guerre, je ne sais ce qui arrivera. Mon maître désire rester l'ami d'une Egypte forte et riche, et cette alliance assurerait la paix du monde, car l'Egypte et la Babylonie sont assez riches pour n'avoir pas à désirer la guerre. Mais l'amitié d'une Egypte faible et pauvre n'a aucune importance, elle n'est qu'un fardeau, et je dois avouer que mon maître a été abasourdi de voir l'Egypte renoncer par faiblesse à la Syrie. Bien que j'aime beaucoup l'Egypte et lui souhaite tout le bonheur possible, l'intérêt de mon pays l'emporte sur mes sentiments, et je ne serais pas étonné d'être bientôt rappelé à Babylone, ce qui me ferait beaucoup de peine.
C'est ainsi qu'il parlait, et aucun homme raisonnable ne pouvait lui donner tort. Et le roi Bourrabouriash cessa d'envoyer des jouets et des œufs teints à son épouse de trois ans, bien qu'elle fût la fille du pharaon et qu'un sang sacré coulât dans ses veines.
Et voici qu'une ambassade hittite arriva à la Cité de l'Horizon, avec de nombreux nobles. Ils dirent qu'ils venaient confirmer l'amitié traditionnelle entre l'Egypte et le pays des Khatti et aussi se familiariser avec les mœurs égyptiennes dont ils avaient entendu dire beaucoup de bien, et avec l'armée égyptienne dont la discipline et l'armement ne manqueraient pas de leur donner des renseignements utiles. Leur attitude était déférente et courtoise, et ils avaient de nombreux cadeaux pour les personnages de la cour. C'est ainsi qu'ils donnèrent au jeune Tout, gendre d'Akhenaton, un poignard en métal bleu qui était plus tranchant et solide que tous les autres. Or, j'avais chez moi un poignard identique que j'avais reçu du capitaine du port, ainsi que je l'ai raconté, et je conseillai à Tout de le faire dorer et argenter à la mode syrienne. Il fut enchanté de ce beau cadeau et il déclara qu'il faudrait le mettre dans sa tombe, car il était frêle et malingre et pensait souvent à la mort, plus que les jeunes de son âge.
Ces chefs hittites étaient de beaux hommes agréables et cultivés. Leur nez aquilin, leur menton énergique et leurs yeux de bêtes fauves leur valurent de nombreux succès, car les femmes s'emballent facilement pour tout ce qui est nouveau. Et au cours des soirées où ils étaient invités, ils s'exprimaient ainsi:
– Nous savons qu'on raconte des tas de légendes atroces sur notre pays, mais c'est l'œuvre de perfides envieux. C'est pourquoi nous sommes heureux de vous montrer que nous sommes des gens cultivés qui savent lire et écrire. Nous ne mangeons pas la viande crue et ne buvons pas le sang des enfants, comme on le raconte, mais nous apprécions la cuisine syrienne et l'égyptienne. Nous sommes des gens paisibles qui détestons les querelles, et en échange de nos cadeaux nous ne vous demandons que des informations qui puissent nous être utiles dans nos efforts pour développer le niveau culturel de notre peuple. Nous sommes vivement intéressés par la façon dont vos Shardanes utilisent leurs armes et par vos beaux chars de guerre dorés auxquels on ne saurait comparer nos chars lourds et primitifs. Et vous ne devez pas croire les calomnies répandues sur nous par les fugitifs de Mitanni, car ils sont aigris par le malheur que leur a valu leur lâcheté. Nous pouvons vous assurer qu'il ne leur serait arrivé aucun mal, s'ils étaient restés chez eux, et nous leur conseillons de rentrer au pays et d'y vivre en bonne entente avec nous et nous ne leur gardons pas rancune de leurs calomnies, car nous comprenons leur déception. Mais vous devez admettre que notre pays est trop étroit pour nous, car nous avons beaucoup d'enfants, parce que notre grand roi Shoubbilouliouma les aime énormément. Et nous avons besoin d'espace pour eux et de pâturages pour notre bétail, et à Mitanni il y avait de la place pour nous, parce que les femmes n'y ont qu'un ou deux enfants. En outre, nous ne pouvions supporter de voir régner dans ce pays l'injustice et l'oppression, et en vérité les habitants de Mitanni nous ont appelés à leur aide et nous sommes entrés chez eux en libérateurs et non pas en conquérants. Maintenant, nous avons à Mitanni assez d'espace vital pour nous et pour nos enfants et pour notre bétail, et nous ne songeons pas à de nouvelles conquêtes, parce que nous sommes un peuple paisible et pacifique.
Ils levaient leurs coupes à bras tendus et louaient hautement l'Egypte et les femmes admiraient leurs nuques puissantes et leurs yeux sauvages. Et ils disaient:
– L'Egypte est un pays merveilleux et nous l'admirons. Mais venez aussi chez nous, pour apprendre à connaître notre pays et nos mœurs.
C'est grâce à ces flatteries qu'ils réussirent à s'acquérir la faveur générale de la cour, et rien ne leur resta caché. Je songeais à leur pays aride et aux sorciers empalés le long des routes, et je me disais que leur séjour en Egypte ne présageait rien de bon pour nous. Aussi fus-je ravi de les voir partir.
La Cité de l'Horizon avait changé profondément, et jamais encore on ne s'y était autant diverti, jamais encore on y avait tant bu et mangé, joué et folâtré avec tant d'ardeur. Du soir à l'aube les torches brûlaient devant les palais des nobles et du matin au soir retentissaient les chants et la musique et les rires, et cette fureur avait saisi les serviteurs et les esclaves que l'on voyait rôder ivres dans les rues. Mais c'était une joie maladive et malsaine, on cherchait à oublier le présent et à ne pas songer à l'avenir. Souvent, un silence de mort s'appesantissait brusquement sur la ville.
Les artistes aussi étaient saisis d'une rage de créer, comme s'ils avaient perçu que le temps leur fuyait entre les doigts. Ils exagéraient leur vérité qui se muait en caricature sous leurs pinceaux et leurs ciseaux, et ils rivalisaient pour trouver des formes toujours plus bizarres, au point qu'ils finirent par prétendre que quelques traits et taches suffisaient à exprimer le modèle. Ils faisaient du pharaon Akhenaton des images qui épouvantaient les gens âgés, en exagérant ses cuisses enflées et la maigreur de son cou. On eût dit qu'ils détestaient le pharaon, mais ils prétendaient que jamais encore on n'avait exprimé la vie avec tant de vérité. Je m'en entretins avec Thotmès:
– Le pharaon Akhenaton t'a tiré de la boue et a fait de toi son ami. Pourquoi le représentes-tu comme s'il était ton ennemi, et pourquoi as-tu craché dans son lit et profané son amitié?
Thotmès dit:
– Ne te mêle pas de ce que tu ne connais pas, Sinouhé. Peut-être bien que je le hais, mais je me hais encore davantage. En moi brûle la fièvre de la création et mes mains n'ont jamais été plus habiles que maintenant, et il se peut qu'un artiste mécontent et plein de haine crée de plus grandes œuvres qu'un artiste repu et satisfait de soi. Je suis un créateur et je trouve tout en moi et chaque statue que je sculpte est une image de moi qui vivra éternellement. Personne ne peut m'égaler et je vaux plus que tous les hommes et il n'existe pas pour moi de lois que je ne puisse violer, mais dans mon art je suis au-dessus de toutes les lois et je suis plus un dieu qu'un homme. En créant formes et couleurs, je rivalise avec son Aton et je l'emporte sur son Aton, car tout ce qu'Aton crée est condamné à disparaître, mais ce que je crée vivra éternellement.
Mais pour parler ainsi, il avait bu du vin dès le matin, et je lui pardonnais ses divagations, car un véritable tourment se peignait sur son visage et je lisais dans ses yeux qu'il était très malheureux.
Sur ces entrefaites, ce furent les moissons et la crue monta et baissa, puis vint l'hiver qui amena la disette en Egypte, si bien que chacun se demandait quel malheur apporterait le lendemain. Au début de l'hiver se répandit la nouvelle qu'Aziru avait ouvert la plupart des villes syriennes aux Hittites et que les chars légers hittites avaient traversé le désert du Sinaï et attaqué Tanis, en ravageant toute la région.