Le pharaon Akhenaton lui répondit:
– Les paroles que j'ai prononcées assureront l'immortalité à mon nom et mon pouvoir vivra dans le cœur des hommes d'éternité en éternité.
Alors Aï se frotta les mains et cracha par terre devant le pharaon et écrasa sa salive du pied et dit:
– Si c'est ainsi, je m'en lave les mains et j'agirai à ma convenance, car devant un fou je ne m'estime plus responsable de mes actes.
Il allait s'éloigner quand Horemheb le retint par le bras, bien qu'il fût un homme robuste. Horemheb dit:
– Il est ton pharaon et tu dois lui obéir, Aï, et tu ne le trahiras pas, car si tu le trahis, je te transpercerai le ventre de mon épée, même s'il me fallait pour cela lever une armée à mes frais. Crois-moi, car je n'ai pas l'habitude de mentir. En vérité sa folie est grande et dangereuse, mais même dans sa folie je l'aime et je lui reste fidèle, parce que je lui ai prêté serment. Et il y a un brin de sagesse dans sa folie, car s'il s'était borné à renverser les dieux, ce serait la guerre civile; mais en libérant les esclaves des moulins et les serfs, il bouleverse les plans des prêtres et gagne l'appui du peuple, quand bien même la confusion ne fera que croître dans le pays. Tout le reste m'est égal, mais qu'allons-nous faire aux Hittites, pharaon Akhenaton?
Le pharaon était assis, les bras croisés sur les genoux, et il ne répondit rien. Horemheb reprit:
– Donne-moi de l'or et du blé, des armes, des chars et des chevaux et le droit d'enrôler des soldats et de convoquer les gardes dans le Bas-Pays, et je pourrai repousser l'attaque des Hittites.
Alors le pharaon leva ses yeux rougis, et toute extase avait disparu de son visage, et il dit:
– Je t'interdis de déclarer la guerre, Horemheb. Mais si le peuple veut défendre la terre noire, je ne peux l'en empêcher. Je n'ai ni or ni blé, pour ne pas parler d'armes, et je ne t'en donnerais pas si j'en avais, parce que je ne veux pas répondre au mal par le mal. Mais tu peux préparer à ta guise la défense de Tanis, pourvu que tu ne répandes pas de sang et te bornes à la défensive.
– D'accord, dit Horemheb. Ainsi, je mourrai à Tanis, car sans blé ni or l'armée la plus habile et la plus courageuse ne peut se défendre longtemps. Mais je pisse sur toute hésitation, pharaon Akhenaton, et je me défendrai comme je l'entends. Porte-toi bien.
Il s'en alla, et Aï partit aussi et je restai seul avec le pharaon. Il me regarda de ses yeux indiciblement las et dit:
– Maintenant que j'ai parlé, toute ma force a disparu; mais malgré tout je suis heureux dans ma faiblesse. Que vas-tu faire, Sinouhé?
Cette question me surprit, et je lui jetai un regard étonné. Il sourit avec lassitude et dit:
– M'aimes-tu, Sinouhé?
Lorsque je lui eus assuré que je l'aimais en dépit de toute sa folie, il dit:
– Si tu m'aimes, tu sais ce que tu dois faire, Sinouhé.
Je regimbai contre sa volonté, bien que mon cœur sût parfaitement ce qu'il désirait que je fisse. Je lui répondis avec un peu d'humeur:
– Je croyais que tu avais besoin de moi comme médecin, mais si tu peux te passer de moi, je partirai. A la vérité, je ne vaux rien pour renverser les images des dieux et mes bras sont trop faibles pour manier le marteau, mais que ta volonté soit faite. Le peuple me crèvera certainement la peau et me fracassera le crâne et me pendra aux murs la tête en bas, mais cela ne m'inquiète guère. Je vais donc aller à Thèbes, où il y a beaucoup de temples et où les gens me connaissent.
Il ne me répondit rien, et je le quittai sans dire un mot. Il resta seul sur son trône, et j'allai trouver Thotmès, parce que j'avais envie de me vider le cœur. Horemheb était assis dans l'atelier avec un vieil artiste ivrogne nommé Bek, ils buvaient du vin, et les serviteurs de Thotmès préparaient ses bagages pour le départ.
– Par Aton, disait Thotmès en levant sa coupe dorée, il n'y a plus de nobles ni de vilains, et moi qui suis un artiste faisant vivre la pierre, je vais briser avec joie de vilaines statues. Buvons ensemble, chers amis, car je crois que nous n'avons plus longtemps à vivre.
Nous bûmes et Bek dit:
– Il m'a tiré de la fange et m'a appelé son ami, et chaque fois que j'avais bu jusqu'à mon pagne, il m'a donné de nouveaux vêtements. Pourquoi ne pas lui faire plaisir? J'espère seulement que la mort ne me sera pas trop pénible, car dans mon village les paysans ont mauvais caractère et ils ont la sale habitude de recourir à leurs faucilles quand ils se fâchent et d'en fendre la panse à ceux qui leur déplaisent.
Horemheb dit:
– Je ne vous envie vraiment pas, bien que je puisse vous assurer que les Hittites ont des habitudes encore plus désagréables. En tout cas, je vais leur faire la guerre et les repousser, car j'ai confiance en ma chance et naguère j'ai vu dans le désert un buisson ardent qui ne se consumait pas, et j'ai su alors que j'étais destiné à de grandes choses. Mais c'est difficile d'accomplir des exploits avec ses mains nues, car il est peu probable que les Hittites se laisseront effrayer par les crottes que leur lanceront mes soldats.
Je dis:
– Par Seth et tous les démons, dites-moi pourquoi nous l'aimons et lui obéissons, bien que nous sachions qu'il est fou et que ses paroles sont insensées. Expliquez-moi ce mystère, si vous le pouvez.
– Il n'a aucune action sur moi, dit Bek, mais je suis un vieil ivrogne et ma mort ne fera de peine à personne. C'est pourquoi je lui obéis et je payerai ainsi pour toutes les années d'ivresse que j'ai vécues près de lui.
– Je ne l'aime pas, au contraire je le déteste, affirma Thotmès. Et c'est justement pour cette raison que je pars exécuter ses ordres, car je veux hâter sa fin. En vérité je suis las de tout et j'espère que la fin viendra bientôt.
Mais Horemheb dit:
– Vous mentez, pourceaux. Avouez que lorsqu'il vous regarde dans les yeux, votre échine crasseuse commence à trembler et que vous voudriez être de nouveau des enfants et jouer avec des moutons. Je suis le seul sur qui son regard n'ait pas d'effet, mais ma destinée est liée à la sienne et je dois reconnaître que je l'aime, bien qu'il se conduise comme une vieille femme et qu'il parle d'une voix aiguë.
C'est ainsi que nous parlions en buvant du vin, et nous voyions les barques monter ou descendre le fleuve, et bien des gens quittaient la Cité de l'Horizon. Certains nobles fuyaient avec leurs meilleurs effets, mais d'autres allaient renverser les dieux et chantaient des hymnes à Aton en partant. Je crois qu'ils ne chantèrent pas très longtemps, mais les sons se glacèrent dans leur gorge quand ils affrontèrent les foules excitées dans les temples. Nous bûmes du vin toute la journée, mais ce vin ne nous réjouissait pas le cœur, parce que l'avenir s'étendait devant nous comme un gouffre noir, et nos propos devenaient toujours plus amers.
Le lendemain, Horemheb s'embarqua pour regagner Memphis et se rendre à Tards. Avant son départ, je promis de lui prêter tout l'or que je pourrais réunir à Thèbes et de lui envoyer la moitié du blé que je possédais. L'autre moitié resterait à ma disposition. C'est probablement cette erreur de jugement qui détermina mon sort, car je donnais la moitié à Akhenaton et l'autre moitié à Horemheb, mais aucun d'eux n'en fut satisfait.
Thotmès et moi nous partîmes pour Thèbes ensemble, et de loin déjà nous vîmes des cadavres flotter sur le fleuve. Ils étaient gonflés et on reconnaissait des têtes rasées de prêtres, des nobles et des vilains, des gardiens et des esclaves. Les crocodiles festoyaient tous le long des rives, car partout on se massacrait et on jetait les corps dans le fleuve, et les crocodiles, qui sont des animaux intelligents, devenaient difficiles et choisissaient les bons morceaux, préférant la chair des enfants et des femmes à celles des esclaves et des porteurs. Si les crocodiles ont une raison, comme je le crois, ils ont certainement dû louer Aton en ces journées.
A notre arrivée à Thèbes, des incendies sévissaient en maints endroits et une fumée épaisse s'élevait aussi de la cité des morts où la plèbe pillait les tombes des prêtres et brûlait les momies. Des «croix» tout excités jetaient des «cornes» dans le fleuve et les frappaient avec des perches jusqu'à ce qu'ils fussent noyés. Cela nous montra que les vieux dieux étaient déjà renversés à Thèbes et qu'Aton avait vaincu.