Nous allâmes tout droit à la «Queue de Crocodile» où se trouvait Kaptah. Il avait quitté ses beaux vêtements et était déguisé en pauvre. Il avait aussi ôté la plaque d'or de son œil aveugle, il offrait à boire à des esclaves loqueteux et à des portefaix armés et il leur disait:
– Amusez-vous et réjouissez-vous, frères, car c'est un grand jour de joie et il n'y a plus de maîtres et d'esclaves, de nobles et de vilains, mais tous les hommes sont libres d'aller et venir à leur guise. Buvez aujourd'hui à mon compte, et j'espère que vous vous souviendrez de mon cabaret, si la chance vous sourit et si vous arrivez à chiper de l'or dans les temples des faux dieux ou dans les maisons des mauvais maîtres. Je suis esclave comme vous et je suis né esclave, et mon œil a été crevé par mon maître, un jour que j'avais vidé sa cruche de bière pour la remplir de mon urine. Mais ces injustices ne se produiront plus et personne ne sera caressé des verges parce qu'il est esclave, et personne n'aura à travailler de ses mains, parce qu'il est esclave, mais il n'y aura plus que joie et allégresse, danses et amusements, tant que cela durera.
C'est alors seulement qu'il me vit avec Thotmès, il se hâta de nous emmener dans une chambre isolée et dit:
– Il serait sage de vous vêtir plus modestement et de vous tacher les mains de boue, car les esclaves et les porteurs parcourent les rues en louant Aton et en assommant au nom d'Aton tous ceux qu'ils trouvent trop gras ou trop propres. Mais ils m'ont pardonné mon embonpoint, parce que je suis un ancien esclave et que je leur ai distribué du blé et que je les régale gratuitement. Mais quel mauvais vent vous amène à Thèbes, où le climat est fort malsain pour les nobles?
Nous lui montrâmes notre marteau et notre hache en lui disant que nous venions renverser les images des faux dieux et effacer leurs noms dans les inscriptions. Kaptah hocha la tête et dit:
– Votre projet est peut-être intelligent et plaira au peuple, à condition qu'on ne sache pas qui vous êtes, car des revirements sont toujours possibles et les cornes se vengeront, s'ils reprennent le pouvoir. Je ne crois pas que ce système puisse durer longtemps, car où les esclaves vont-ils prendre le blé pour vivre, et dans leur excitation ils ont commis des actes qui ont incité bien des croix à réfléchir et à se rallier aux cornes pour maintenir l'ordre. Cependant, la décision du pharaon de libérer les esclaves est très sage, car ainsi je puis renvoyer tous les esclaves âgés ou incapables qui consomment pour rien mon précieux blé et mon huile. Je n'ai plus besoin d'entretenir des esclaves à grands frais, mais je peux engager des ouvriers quand cela me convient et les renvoyer quand je le veux, sans être lié à eux, et je paye ce que je veux. Le blé est plus cher que jamais, et une fois leur ivresse dissipée ils viendront me supplier de leur donner du travail, et cela me coûtera moins cher que la main-d'œuvre servile, car ils accepteront n'importe quelles conditions pour avoir du pain.
– Tu as parlé de blé, Kaptah, lui dis-je. Sache donc que j'ai promis la moitié de mon blé à Horemheb pour qu'il puisse partir en guerre contre les Hittites, et tu dois charger immédiatement ce blé pour Tanis. L'autre moitié, tu la feras moudre et panifier, pour la répartir entre les affamés dans toutes les villes où notre blé est entreposé. En distribuant ce pain, tes serviteurs ne demanderont pas de payement, mais ils diront: «Voici le pain d'Aton, prenez-le et mangez-le au nom d'Aton et louez le pharaon Akhenaton.»
A ces mots, Kaptah déchira ses vêtements, parce que c'était seulement un costume d'esclave. Il s'arracha ensuite les cheveux, faisant voler le limon en poussière, et il pleura amèrement en disant:
– Cet acte te ruinera, ô mon maître, et où prendrai-je mon profit? La folie du pharaon t'a saisi, tu te tiens sur la tête et tu marches à l'envers. Hélas, pauvre de moi, qui dois vivre cette journée, et notre scarabée ne peut pas nous aider, car personne ne nous remerciera pour cette distribution de pain, et ce maudit Horemheb répond effrontément aux lettres où je lui réclame mon or et il m'invite à venir le chercher en personne. Il est pire qu'un brigand, ton ami Horemheb, car un brigand se contente de voler, mais lui il promet de rembourser avec intérêt, puis il tourmente ses créanciers à les faire crever de dépit. Mais je peux lire dans tes yeux que tu parles sérieusement, ô mon maître, et je ne puis que t'obéir, bien que tu te ruines.
Nous laissâmes Kaptah avec ses clients et avec ses trafiquants d'objets et de vases précieux volés dans les temples. Tous les gens respectables s'étaient calfeutrés chez eux et les rues étaient désertes et quelques temples où des prêtres s'étaient barricadés étaient en flammes. Nous entrâmes dans les temples pillés pour effacer les noms des dieux dans les inscriptions et nous y trouvâmes d'autres fidèles du pharaon, et nos marteaux faisaient voler des étincelles de la pierre. Jour après jour, notre zèle croissait et nous avions parfois à nous battre contre des prêtres acharnés à protéger leurs dieux.
Le peuple souffrait de la famine et de la misère, et les porteurs et les esclaves ivres de leur liberté formèrent des bandes pour piller les maisons des riches et se partager le fruit de leurs rapines. Les gardes du pharaon étaient impuissants. Kaptah avait engagé des gens pour moudre le blé et faire du pain, mais la foule arrachait les pains à ses serviteurs en disant: «Ce pain a été volé aux pauvres et c'est juste qu'il leur soit distribué.» Et personne ne bénissait mon nom, bien que je me fusse ruiné en une seule lunaison.
Quand il se fut écoulé quarante jours et quarante nuits et que la confusion était extrême à Thèbes et que les hommes qui naguère pesaient de l'or mendiaient aux carrefours, tandis que leurs femmes vendaient leurs bijoux aux esclaves pour acheter du pain à leurs enfants, Kaptah vint me trouver de nuit et me dit:
– O mon maître, il est temps pour toi de fuir, car la puissance d'Aton va bientôt s'écrouler et je crois qu'aucun homme respectable ne la regrettera. Il faut restaurer les lois et l'ordre et les anciens dieux, mais d'ici là les crocodiles auront encore de beaux festins, car les prêtres se proposent d'extirper le mauvais sang de toute l'Egypte.
Je lui demandai:
– Comment le sais-tu?
Il prit un air innocent et dit:
– N'ai-je pas toujours été un corne fidèle qui adorait Amon en secret? J'ai également prêté beaucoup d'or aux prêtres, car ils payent de bons intérêts et donnent en gage les terres d'Amon. Pour sauver sa peau, Aï s'est entendu avec les prêtres. Et tous les riches et les nobles sont revenus à Amon, et les prêtres attirent des nègres du pays de Koush et enrôlent des Shardanes. En vérité, Sinouhé, le moulin va bientôt tourner et broyer les grains, mais le pain qu'on en tirera sera le pain d'Amon et pas celui d'Aton. Les dieux reviendront, l'ordre ancien sera restauré, grâces en soient rendues à Amon, car je suis déjà las de cette confusion, bien qu'elle m'ait fortement enrichi.
Ces paroles m'émurent vivement et je criai:
– Le pharaon Akhenaton ne cédera jamais. Mais Kaptah eut un sourire rusé et se frotta son œil aveugle et dit:
– On ne lui demandera pas la permission. La Cité de l'Horizon est déjà maudite et tous ceux qui y resteront sont condamnés à périr. Une fois au pouvoir, les prêtres feront couper toutes les routes qui y mènent, et on y mourra de faim. C'est qu'ils exigent que le pharaon rentre à Thèbes et s'incline devant Amon.
Alors mes idées s'éclaircirent et je revis devant moi le visage du pharaon et ses yeux qui exprimaient une déception plus amère que la mort. C'est pourquoi je dis: