– Cette honte n'arrivera pas, Kaptah. Nous avons couru bien des routes ensemble, toi et moi, et nous suivrons aussi celle-ci jusqu'au bout ensemble. Alors que je suis pauvre maintenant, tu es très riche. C'est pourquoi achète des armes, des lances et des flèches, et achète aussi des massues et soudoie les gardes et distribue les armes aux esclaves et aux portefaix. Je ne sais trop quel en sera le résultat, mais jamais encore le monde n'a eu pareille occasion de tout réformer. Quand la terre aura été partagée et que les richesses auront été réparties et que les maisons des riches seront habitées par les pauvres et que leurs jardins serviront de places de jeu pour les enfants des esclaves, alors le peuple se calmera et chacun aura sa part et chacun travaillera à sa guise et tout sera mieux qu'avant.
Mais Kaptah se mit à trembler et dit:
– O mon maître, je ne tiens nullement dans mes vieux jours à travailler de mes mains, et ils ont déjà forcé des nobles à tourner les meules et ils les battent à coups de cannes et ils ont obligé les femmes et les filles des riches à servir les esclaves et les porteurs dans les maisons de joie, ce qui est très mal. O mon maître Sinouhé, ne me demande pas de t'accompagner cette fois, car je pense à la sombre maison où je t'ai suivi un jour. Tu m'as ordonné de ne plus jamais t'en parler, mais aujourd'hui je dois le faire. O mon maître, tu te prépares à entrer de nouveau dans une sombre maison et tu ignores ce qui t'y attend, et si tu y entres, tu y découvriras peut-être un monstre en décomposition. Car selon tout ce que nous avons pu voir, le dieu du pharaon Akhenaton est aussi terrible que celui de la Crète et il fait danser les meilleurs et les plus doués des Egyptiens devant des taureaux et il les envoie dans une sombre maison sans espoir de retour. Non, ô mon maître, je ne te suivrai plus dans l'antre du Minotaure. Il ne pleurait et ne gémissait pas comme d'habitude, mais il me parlait sérieusement, pour me convaincre de renoncer à mes intentions, et il ajouta:
– Si tu ne veux penser ni à toi, ni à moi, pense au moins à Merit et au petit Thot qui t'aiment. Emmène-les loin d'ici, à l'abri, car leur vie ne sera plus en sécurité ici, lorsque le moulin d'Amon se mettra à broyer.
Mais la passion m'avait aveuglé et les avertissements étaient vains, et je répondis avec assurance:
– Qui persécuterait une femme et un enfant? Ils seront en sûreté dans ma maison, car Aton vaincra. Sinon, la vie ne méritera plus d'être vécue. Le peuple a du bon sens et il sait que le pharaon ne lui veut que du bien. Il est impossible qu'il consente à retomber dans la crainte et dans l'obscurité. C'est la maison d'Amon qui est le sombre palais dont tu parles, et pas celle d'Aton. Quelques gardiens achetés et quelques nobles peureux ne suffiront pas à renverser Aton, qui a tout le peuple derrière lui.
Kaptah dit:
– Je t'ai dit ce que j'avais à dire, et je n'y reviens pas. Certes, l'envie me démange de te révéler un petit secret, mais comme il n'est pas à moi, j'y renonce, et du reste il serait inefficace sur toi, puisque tu es en proie à la folie. Tu ne m'accuseras pas par la suite, si un jour tu es amené à te déchirer la poitrine et le visage dans ton désespoir. Ne m'adresse pas de reproches, si le monstre te dévore. Je ne suis qu'un ancien esclave, sans enfants pour pleurer sur moi. C'est pourquoi je t'accompagnerai cette fois aussi, bien que je sache que tout est inutile. Ainsi, nous pénétrerons ensemble dans cette sombre maison, et, avec ta permission, j'emporterai aussi une cruche de bon vin.
Dès lors Kaptah se mit à boire du matin au soir, mais sans négliger mes ordres, et il distribua des armes aux anciens esclaves et aux portefaix et il eut des conciliabules avec certains chefs des gardes, pour les gagner à la cause des pauvres.
La faim et la violence régnaient à Thèbes en ces jours où le royaume d'Aton descendait sur la terre, et bien des gens étaient saisis par la malignité des temps et ils se disaient: «Notre vie n'est qu'un cauchemar et la mort est un éveil délicieux. Quittons donc l'obscur couloir de la vie pour l'aurore de la mort.» Et ils se tuaient et quelques-un tuaient aussi leur femme et leurs enfants. D'autres buvaient sans arrêt pour trouver l'oubli, et on ne s'inquiétait plus des croix ni des cornes, mais si quelqu'un rencontrait dans la rue une personne portant un pain, il arrachait le pain et disait:
– Donne-moi ce pain, car ne sommes-nous pas tous frères devant Aton?
Et si l'on apercevait un homme vêtu de lin fin, on lui disait:
– Donne-moi ta tunique, car nous sommes frères devant Aton, et il n'est pas juste qu'un frère soit mieux vêtu que son frère.
Les porteurs de croix, s'ils n'étaient pas mis à mort et jetés aux crocodiles qui venaient battre l'eau jusque devant les quais de Thèbes, étaient envoyés aux mines ou aux moulins, et il n'existait plus aucun ordre dans la ville, et les pillages et les vols redoublaient.
Ainsi passèrent deux fois trente jours, et le royaume d'Aton sur la terre ne dura pas davantage, car il s'effondra. Les nègres amenés du pays de Koush et les Shardanes enrôlés par Aï cernèrent enfin la ville pour empêcher toute fuite. Les cornes se révoltèrent et les prêtres leur distribuèrent des armes provenant des cavernes d'Amon, et ceux qui n'avaient pas d'armes durcissaient des perches au feu ou munissaient de cuivre leurs rouleaux à pâte et fondaient les bijoux en pointes de lances. Les cornes se révoltèrent et entraînèrent tous ceux qui voulaient le bien de l'Egypte, et même les gens paisibles et pondérés disaient:
– Nous voulons le retour de l'ordre ancien, car nous en avons assez de l'ordre nouveau et Aton nous a assez tourmentés.
Mais je disais aux gens:
– Il se peut que l'injustice l'ait emporté sur le droit en ces jours et bien des innocents ont pâti pour des coupables, mais malgré tout Amon est le dieu des ténèbres et de la peur et il domine les hommes à cause de leur ignorance. Aton est le seul dieu, car il vit en chacun de nous et hors de nous, et il n'y a pas d'autres dieux. C'est pourquoi luttez pour Aton, esclaves et pauvres, porteurs et serviteurs, car vous n'avez rien à perdre, et si Amon l'emporte, vous connaîtrez la servitude et la mort. Luttez pour le pharaon Akhenaton, car il n'existe pas au monde d'homme comme lui et le dieu parle par sa bouche et il n'y a jamais eu et il n'y aura plus jamais une telle occasion de renouveler tout l'univers.
Mais les esclaves et les porteurs riaient bruyamment et disaient:
– Cesse de nous débiter des bêtises sur Aton, Sinouhé, car tous les dieux se valent et tous les pharaons sont semblables. Mais tu es un brave homme, bien qu'un peu naïf, et tu as bandé nos mains écrasées et guéri nos plaies sans demander de cadeau. C'est pourquoi jette cette massue que tu n'as pas la force de brandir, car tu n'es pas fait pour le combat et les cornes te tueront s'ils te voient avec cette massue. Pour nous, peu importe que nous mourions, car nous avons trempé nos mains dans le sang et vécu de belles journées et dormi sous des baldaquins et bu dans des coupes dorées. Notre fête est finie et nous allons mourir les armes à la main, car après avoir goûté de la liberté, nous ne voulons plus retomber dans l'esclavage.
Ces paroles me remplirent de confusion et je jetai ma massue et allai chez moi prendre ma trousse de médecin. On se battit trois jours et trois nuits à Thèbes et d'innombrables croix prirent la corne et bien des gens se cachèrent dans les maisons et les caves et dans les entrepôts de blé et les corbeilles vides du port. Mais les esclaves et les portefaix se battirent courageusement. Trois jours et trois nuits on se battit à Thèbes, et on incendia des maisons pour éclairer les combats, et les nègres et les Shardanes mettaient aussi le feu aux maisons et pillaient et volaient et abattaient les gens au hasard, que ce fussent des cornes ou des croix. Leur chef était le même Pepitaton qui avait massacré la foule sur le chemin des béliers et devant le temple d'Amon, mais il s'appelait de nouveau Pepitamon et Aï l'avait choisi parce qu'il était le plus instruit des chefs du pharaon.