Quant à moi, je pansais les blessures des esclaves et des porteurs et je les soignais à la «Queue de Crocodile» et Merit coupait mes vêtements et les siens et ceux de Kaptah pour faire des pansements, et le petit Thot portait du vin à ceux dont il fallait adoucir les douleurs. Le dernier jour, on se battit seulement dans le quartier du port et dans celui des pauvres, et les nègres et les Shardanes dressés à la guerre fauchaient les gens comme du blé, et le sang ruisselait dans les ruelles. Jamais encore la mort n'avait fait une aussi riche moisson dans le pays de Kemi, car on ne faisait pas de quartier et les esclaves se battaient jusqu'à la mort.
Les chefs des esclaves et des portefaix venaient parfois se restaurer au cabaret, et ils me dirent:
– Nous t'avons préparé dans le port une corbeille convenable où tu pourras te réfugier, Sinouhé, car tu ne tiens certainement pas à être pendu la tête en bas avec nous aux murs de la ville ce soir. C'est le moment de te cacher, Sinouhé, car il est inutile de soigner des blessés qui seront bientôt égorgés.
Mais je leur répondis:
– Je suis médecin royal et personne n'osera porter la main sur moi.
Alors ils éclatèrent de rire et me tapèrent sur l'épaule de leurs grosses mains noueuses, puis ils burent du vin et retournèrent se battre.
Enfin Kaptah s'approcha de moi et dit:
– Ta maison brûle, Sinouhé, et les cornes ont éventré Muti qui les menaçait de sa batte. Il est grand temps de reprendre tes habits fins et de mettre tous les insignes de ta dignité. C'est pourquoi abandonne ces blessés et suis-moi dans la chambre de derrière, afin de nous y préparer à accueillir les prêtres et les officiers. Merit aussi me passa le bras au cou et me supplia en disant:
– Sauve-toi, Sinouhé, et si tu ne veux le faire pour toi, fais-le pour moi et pour Thot.
Mais les veilles et la déception et la mort, le bruit de la bataille m'avaient engourdi au point que je ne connaissais plus mon propre cœur, et je dis:
– Que m'importe ma maison, que m'importent toi et Thot! Le sang qui coule est le sang de mes frères en Aton, et je ne veux plus vivre si le royaume d'Aton s'écroule.
Mais j'ignore pourquoi je prononçai ces paroles insensées, qui n'exprimaient pas les sentiments de mon cœur.
Je ne sais si j'aurais eu le temps de fuir, car au bout d'un instant des Shardanes enfoncèrent la porte du cabaret et entrèrent sous la conduite d'un prêtre dont la tête était rasée et le visage luisant d'huile. Ils se mirent à massacrer les blessés et le prêtre leur crevait les yeux de sa corne et les nègres peints sautaient à pieds joints sur leur ventre, si bien que le sang jaillissait des blessures. Le prêtre hurlait:
– C'est un repaire d'Aton, nettoyons-le par le feu! Sous mes yeux ils fracassèrent la tête du petit Thot et abattirent Merit à coups de lance, et tandis que je volais à son secours, le prêtre me frappa sur la tête et je tombai et je ne sus plus ce qui se passait autour de moi.
Je repris connaissance dans la ruelle devant la «Queue de Crocodile», et tout d'abord je ne sus pas où j'étais, je croyais rêver ou être mort. Le prêtre était parti et les soldats avaient déposé les armes et buvaient du vin que leur offrait Kaptah, et leurs officiers les pressaient à coups de cravache de reprendre le combat et la «Queue de Crocodile» était en flammes. Alors je me souvins de tout et j'essayai de me lever, mais les forces me manquèrent. Je me mis à ramper sur les genoux et les mains et je pénétrai dans la maison en feu pour rejoindre Merit et Thot, et mes cheveux prirent feu et mes vêtements aussi, mais Kaptah accourut en criant et me tira des flammes et me roula dans la poussière jusqu'à ce que mes habits fussent éteints. A ce spectacle, les soldats éclatèrent de rire, et Kaptah leur dit:
– Il est certainement un peu timbré, car le prêtre lui a donné un coup de corne sur la tête et il en sera puni. C'est que cet homme est un médecin royal et qu'on ne doit pas toucher à sa personne et il est aussi prêtre du premier degré, bien qu'il ait dû se déguiser en pauvre et cacher ses insignes pour échapper à la rage du peuple.
Assis dans la poussière, je me pris la tête entre les mains et les larmes ruisselèrent sur mes joues et je gémis:
– Merit, ma Merit!
Mais Kaptah me donna un coup et me souffla:
– Tais-toi, fou! N'as-tu pas causé déjà assez de dommages avec ta folie?
Comme je ne me taisais point, il se pencha sur moi et dit:
– Que tout cela te ramène à la raison, ô mon maître, car ta mesure est plus que pleine maintenant. Sache donc, bien que ce soit trop tard, que Thot était ton fils, né de toi, et qu'il fut conçu la première fois que tu as embrassé Merit et reposé près d'elle. C'est pour que tu reprennes tes esprits que je te dis ce secret, car elle n'a pas voulu t'en parler, parce qu'elle était fière et solitaire et que tu l'as abandonnée pour Akhenaton et sa Cité. Il était de ton sang, ce petit Thot, et si tu n'étais pas complètement fou, tu aurais reconnu tes yeux dans ses yeux et ta bouche dans sa bouche. J'aurais donné ma vie pour sauver la sienne, mais à cause de ta folie je n'ai pu sauver ni Merit ni lui. C'est à cause de ta folie qu'ils ont péri tous les deux, et c'est pourquoi j'espère que tu vas reprendre tes esprits, ô mon maître.
Ces paroles m'imposèrent le silence et je le regardai en face et je demandai:
– Est-ce vrai?
Mais cette question était inutile. C'est pourquoi je restai dans la poussière de la ruelle, et je ne pleurais plus et je ne sentais plus de douleur, mais tout se glaçait en moi et mon cœur se fermait, si bien que je ne savais plus ce qui se passait.
La «Queue de Crocodile» continuait à brûler devant moi, avec le petit corps de Thot et avec le beau corps de Merit. Leurs corps se consumaient parmi les cadavres d'esclaves et de portefaix et je ne pourrais les faire conserver éternellement. Thot était mon fils, et il se pouvait que du sang royal eût coulé dans ses veines comme dans les miennes. Si je l'avais su, j'aurais peut-être agi autrement, car pour un fils un père est capable de bien des actes qu'il ne ferait pas pour lui-même. Mais c'était trop tard et je restais assis à contempler les flammes qui dévoraient les deux corps et qui me rôtissaient le visage.
Kaptah m'emmena chez Aï et Pepitamon, car la bataille était terminée, et tandis que le quartier des pauvres brûlait encore, ils rendaient la justice sur des trônes d'or, et les soldats et les gardes leur amenaient des prisonniers. Quiconque avait été pris les armes à la main était pendu aux murs la tête en bas, et quiconque était trouvé en possession de butin était jeté en pâture aux crocodiles, et quiconque portait une croix d'Aton était roué de coups et envoyé aux mines, et les femmes étaient données aux soldats et aux nègres qui se divertissaient avec elles, et les enfants étaient remis à Amon pour être élevés dans les temples. C'est ainsi que la mort régnait sur la rive de Thèbes, et Aï ne connaissait pas la pitié, car il voulait gagner la faveur des prêtres et il disait:
– J'extirpe le mauvais sang de toute l'Egypte.
Pepitamon était au comble de la colère, car les esclaves et les portefaix avaient pillé son palais et emporté la nourriture des chats pour leurs enfants, et les chats avaient souffert de la faim et étaient redevenus sauvages. C'est pourquoi lui non plus ne connaissait pas la pitié, et en deux jours les murs furent couverts de corps pendus la tête en bas.
Mais les prêtres relevèrent avec allégresse la statue d'Amon et lui offrirent de grands sacrifices. On remit en place les images des autres dieux et les prêtres dirent au peuple:
– Il n'y aura plus de famine ni de larmes dans le pays de Kemi, car Amon est revenu et Amon bénira tous ceux qui croient en lui. Ensemençons les champs d'Amon et le blé d'Amon fructifiera au centuple, et la richesse et l'abondance reviendront en Egypte.