Mais malgré tout la famine restait effrayante à Thèbes, et les Shardanes pillaient et volaient sans faire de différence entre les croix et les cornes, et ils violaient les femmes et vendaient les enfants comme esclaves et Pepitamon était hors d'état de les retenir et le pouvoir d'Aï était insuffisant pour ramener la discipline. C'est que l'Egypte n'avait plus de pharaon, puisque les prêtres avaient déclaré qu'Akhenaton était un faux pharaon, et son successeur devait rentrer à Thèbes et s'incliner devant Amon avant d'être reconnu par le clergé comme souverain légitime.
Devant cette confusion, Aï nomma Pepitamon gouverneur de Thèbes et se rendit d'urgence à la Cité de l'Horizon pour inciter Akhenaton à renoncer à la double couronne. Il me dit:
– Accompagne-moi, Sinouhé, car j'aurai peut-être besoin des conseils d'un médecin pour faire céder le pharaon.
Je lui répondis:
– En vérité, je t'accompagnerai, Aï, car je veux que ma mesure soit comble. Mais il ne comprit pas ce que je voulais dire.
C'est ainsi que je regagnai la Cité de l'Horizon avec le prêtre Aï, mais Horemheb avait appris à Tanis les événements de Thèbes et des autres villes le long du fleuve, si bien qu'il accourut aussi vers le pharaon. Tandis qu'il remontait le fleuve, les villes et les villages se calmaient sur son passage, car on rouvrait les temples et on remettait en place les images des dieux et je crois que les crocodiles bénirent de nouveau son nom. Mais il avait hâte d'arriver en même temps qu'Aï, pour lui disputer le pouvoir, et c'est pourquoi il gracia tous les esclaves qui déposaient les armes et il ne punissait pas ceux qui changeaient la croix d'Aton pour la corne d'Amon. C'est pourquoi le peuple loua sa générosité, bien que son seul but fût de conserver des hommes valides pour son armée.
Mais la Cité de l'Horizon était une terre maudite, et prêtres et cornes surveillaient tous les chemins qui y conduisaient et assommaient tous ceux qui en sortaient, s'ils ce consentaient pas à sacrifier à Amon. Ils avaient aussi barré le fleuve avec des chaînes de cuivre. Et je ne reconnus pas la Cité en la regardant du bateau, car un silence de mort y régnait et les fleurs étaient fanées dans les parcs et le gazon était brûlé par le soleil, car personne n'arrosait plus. Les oiseaux ne gazouillaient plus dans les arbres étiolés par le soleil, et une fade odeur de mort planait sur la ville. Les nobles avaient abandonné leurs palais, et leurs serviteurs s'étaient enfuis les premiers, et chacun avait tout laissé en place, ne voulant rien emporter de cette cité maudite. Les chiens étaient morts dans leurs niches et les chevaux avaient péri dans leurs écuries, les jarrets tranchés par les esclaves fuyards.
Mais le pharaon Akhenaton et sa famille n'avaient pas quitté le palais doré et quelques serviteurs fidèles étaient aussi restés, avec de vieux courtisans qui ne pouvaient imaginer une existence loin de la cour. Ils ignoraient tout ce qui s'était passé, car depuis deux lunaisons aucun messager n'était parvenu à la Cité de l'Horizon. Et les vivres commençaient à manquer dans le palais, et chacun se nourrissait de pain et de gruau, selon la volonté du pharaon.
Le prêtre Aï m'envoya chez le pharaon, qui avait confiance en moi, pour lui raconter tout ce qui s'était passé. C'est ainsi que je me présentai de nouveau devant Akhenaton, mais tout était glacé en moi et je ne connaissais ni chagrin ni joie, et mon cœur était fermé. Il leva vers moi son visage rongé par la consomption et me regarda de ses yeux éteints, et il dit:
– Sinouhé, es-tu le seul qui revienne vers moi? Où sont tous mes fidèles? Où sont tous ceux qui m'aimaient et que j'aimais?
Je lui dis:
– Les anciens dieux régnent de nouveau sur l'Egypte et les prêtres sacrifient à Amon à Thèbes, tandis que le peuple jubile. Ils t'ont maudit, pharaon Akhenaton, et ils ont maudit ta ville et ils ont maudit ton nom jusqu'à la consommation des siècles et ils l'effacent dans toutes les inscriptions.
Il agita la tête avec impatience et l'excitation lui rougit le visage, puis il dit:
– Je ne demande pas ce qui se passe à Thèbes, je demande où sont mes fidèles, tous ceux que j'aimais?
Je lui répondis:
– Tu as toujours près de toi la belle Nefertiti, et aussi tes filles. Le jeune Smenkhkarê pêche des poissons dans le fleuve et Tout joue à l'enterrement avec des poupées. Que t'importe le reste?
Il demanda:
– Où est mon ami Thotmès, qui est aussi ton ami? Où est-il, cet artiste qui fait vivre éternellement la pierre?
– Il est mort pour toi, pharaon Akhenaton, lui dis-je. Des nègres l'ont percé à coups de lance et ont jeté son corps en pâture aux crocodiles, parce qu'il t'était fidèle. Il a peut-être craché dans ton lit, mais n'y pense pas, maintenant que le chacal aboie dans son atelier désert.
Akhenaton remua la main, comme s'il avait enlevé une toile d'araignée devant son visage. Puis il me nomma un grand nombre de personnes qu'il avait aimées. A quelques noms, je répondais: «II est mort pour toi», mais le plus souvent je disais: «II sacrifie à Amon et maudit ton nom.» Pour finir, je dis:
– Le royaume d'Aton s'est effondré sur la terre, et Amon règne de nouveau.
Il regarda fixement devant lui et agita ses mains exsangues en disant:
– Oui, oui, je sais tout. Mes visions me l'ont dit. Le royaume de l'éternel n'a pas de place dans les limites terrestres. Tout sera comme avant, et la peur, la haine et l'injustice continueront à régner. C'est pourquoi il vaudrait mieux que je fusse mort, et mieux encore que je ne fusse jamais né pour voir tout le mal qui s'accomplit sur la terre.
Alors son aveuglement m'irrita et je lui dis avec emportement:
– Tu n'as vu qu'une fraction du mal causé par toi, pharaon Akhenaton. Le sang de ton fils n'a pas coulé sur tes mains et ton cœur n'a pas été figé par les râles de la femme que tu aimes. C'est pourquoi tes paroles sont creuses.
Il me dit avec lassitude:
– Va, quitte-moi, puisque je suis si méchant. Quitte-moi, pour que tu n'aies pas à souffrir davantage à cause de moi. Quitte-moi, car je suis las de voir ta face, et je suis las de tous les visages humains, parce que sous tous les visages je discerne les traits de la bête.
Mais je m'assis à ses pieds et je dis:
– Je ne te quitterai pas, pharaon Akhenaton, car je veux ma mesure pleine. Sache donc que le prêtre Aï va arriver, et Horemheb a fait sonner ses trompettes sur le fleuve et coupé les chaînes de cuivre pour aborder à la Cité de l'Horizon. Il sourit faiblement et étendit les bras et dit:
– Aï et Horemheb, le crime et la lance, ils sont donc les seuls fidèles qui viennent vers moi.
Puis il garda le silence, jusqu'au moment où les deux hommes firent leur entrée. Ils s'étaient querellés avec violence, et leurs visages étaient rouges d'excitation et ils respiraient avec force et parlaient sans égard pour le pharaon. Aï dit:
– Tu dois abdiquer, pharaon Akhenaton, si tu veux sauver ta vie. Que Smenkhkarê règne à ta place et qu'il rentre à Thèbes pour sacrifier à Amon. Et les prêtres l'oindront pharaon et placeront la double couronne sur sa tête.
Mais Horemheb dit:
– Mes lances sauveront ta couronne, pharaon Akhenaton, si tu rentres à Thèbes et sacrifies à Amon. Les prêtres grogneront un peu, mais je les calmerai avec mon fouet et ils oublieront de grogner, quand tu déclareras la guerre sainte pour reconquérir la Syrie.
Le pharaon les regarda longuement avec un sourire mort.
– Je vivrai et mourrai en pharaon, dit-il. Jamais je ne consentirai à sacrifier au faux dieu et jamais je ne déclarerai la guerre pour sauver mon trône dans le sang. Le pharaon a parlé.
Ayant dit ces mots, il se couvrit le visage d'un pan de sa tunique et sortit en nous laissant seuls dans la grande salle, avec l'odeur de mort qui pénétrait partout.
Aï écarta les bras et regarda Horemheb, qui fit de même. J'étais assis sur le plancher, n'ayant plus de force dans les genoux, et je les observais. Soudain Aï sourit finement et dit: