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– Horemheb, les lances sont à ta disposition et le trône est à toi. Mets sur ta tête la double couronne que tu désires.

Mais Horemheb eut un rire railleur et dit:

– Je ne suis pas si bête. Prends ces sacrées couronnes, si tu en veux. Tu sais bien que rien ne pourra revenir comme par le passé, mais que l'Egypte est menacée de la famine et de la guerre, et si je prenais maintenant le pouvoir, le peuple m'accuserait de tous les maux qu'il aura à supporter, et il te serait facile de me renverser au moment propice.

Aï dit:

– Donc, Smenkhkarê, s'il accepte de rentrer à Thèbes. Sinon, Tout, qui consentira certainement. Leurs femmes sont de sang royal. Qu'ils supportent la colère populaire, jusqu'à ce que les temps s'améliorent.

– Tu te proposes de régner sous leur nom, dit Horemheb.

Mais Aï dit:

– Tu oublies que tu as une armée et que tu dois repousser les Hittites. Si tu arrives à le faire, personne ne sera plus puissant que toi dans le pays de Kemi.

C'est ainsi qu'ils se disputaient, mais ils finirent par constater que leur sort était lié et qu'ils ne pouvaient réussir l'un sans l'autre. C'est pourquoi Aï dit enfin:

– Je reconnais franchement que j'ai fait de mon mieux pour te renverser, Horemheb, mais tu es maintenant plus fort que moi, fils du faucon, et je ne peux me passer de toi, car si les Hittites envahissent le pays, le pouvoir manquera de charme pour moi, car je sais fort bien qu'un Pepitamon est incapable de résister aux Hittites, il est tout juste bon comme bourreau. Que ce jour scelle donc notre alliance, Horemheb, car ensemble nous pouvons gouverner l'Egypte, mais séparés nous échouons. Sans moi ton armée est impuissante et sans ton armée l'Egypte succombe. Jurons donc au nom de tous les dieux d'Egypte qu'à partir d'aujourd'hui nous avons partie liée. Je suis déjà vieux, Horemheb, et je désire goûter la griserie du pouvoir, mais tu es jeune et tu as le temps d'attendre.

– Je ne convoite pas les couronnes, mais bien une bonne campagne pour mes bousiers, dit Horemheb. Mais je veux un gage, Aï, sinon tu me trahiras à la première occasion, ne proteste pas. Je te connais.

Aï étendit les bras et dit:

– Quel gage puis-je te donner? Est-ce que l'armée n'est pas un gage durable à jamais?

Horemheb se rembrunit et il regarda les murs d'un air embarrassé et gratta le plancher de sa sandale, comme s'il avait voulu planter ses orteils dans le sable. Puis il parla:

– Je veux la princesse Baketaton pour épouse. En vérité, je veux casser une cruche avec elle, même si le ciel et la terre se déchiraient, et tu ne pourras m'en empêcher.

Aï s'exclama et dit:

– Aha. Je comprends à quoi tu vises, et tu es plus rusé que je le pensais, si bien que je te respecte. Elle a déjà repris son nom de Baketamon et les prêtres n'ont rien contre elle et dans ses veines coule le sang sacré du grand pharaon. En vérité, en l'épousant tu aurais un droit légitime au trône, Horemheb, et un droit plus direct que les maris des filles d'Akhenaton, car ils n'ont que le sang du faux pharaon derrière eux. En vérité, tu as bien combiné ton coup, Horemheb, mais je ne peux souscrire à ta condition, en tout cas pas encore, car alors je serais entièrement entre tes mains et je n'aurais plus aucun pouvoir sur toi.

Mais Horemheb cria:

– Garde tes sales couronnes, Aï. Plus que les couronnes, c'est elle que je désire et je l'ai désirée depuis le jour où je l'ai vue pour la première fois dans la maison dorée. Je désire mêler mon sang à celui du grand pharaon, afin que de mes flancs sortent de grands rois pour l'Egypte. Tu ne désires que la couronne, Aï. Prends-la donc, quand tu jugeras le moment venu, et mes lances soutiendront ton trône, mais donne-moi la princesse, et je ne régnerai qu'après toi, car j'ai le temps d'attendre, comme tu l'as dit.

Aï se frotta le visage de sa main et réfléchit longtemps, et son expression se teintait peu à peu de satisfaction, car il avait trouvé un moyen de tenir Horemheb. C'est pourquoi il dit:

– Tu as attendu longtemps ta princesse, et tu l'attendras encore un peu, car tu dois d'abord gagner une guerre difficile. Et il faudra aussi du temps pour amener la princesse à consentir, parce qu'elle te méprise grandement, car tu es né avec du fumier entre les orteils. Mais moi et moi seul possède les moyens de la faire céder, et par tous les dieux de l'Egypte, je te jure que le jour où je placerai sur ma tête la couronne rouge et la couronne blanche, je casserai de mes mains la cruche entre la princesse et toi. Je ne peux aller plus loin dans les concessions, tu le comprends bien. Horemheb l'admit et dit:

– D'accord. Menons à chef cette entreprise, et je crois que tu ne traîneras pas les choses en longueur, tant tu es impatient de ceindre ces couronnes qui ne sont que des jouets d'enfants.

Dans leur ardeur à discuter, ils avaient entièrement oublié ma présence sur le plancher, et Horemheb s'écria en me découvrant:

– Sinouhé, tu es encore ici? C'est dommage pour toi, car tu as entendu des choses qui ne conviennent pas à tes oreilles indignes, et c'est pourquoi je dois te tuer, bien que sans aucun plaisir, car tu es mon ami.

Ces paroles me firent sourire, car je me disais que tous les deux, Aï et lui, étaient de basse extraction et se partageaient des couronnes, tandis que moi j'étais peut-être le seul héritier mâle du grand pharaon. C'est pourquoi je ne pus me retenir de rire, et je mis ma main devant ma bouche et je pouffai comme une vieille femme. Aï en fut vexé et dit:

– Tu n'as pas à rire, Sinouhé, car il s'agit d'affaires sérieuses. Mais nous ne te ferons pas périr, comme tu le mériterais, car il est bon que tu aies tout entendu et puisses nous servir de témoin. Et tu ne répéteras à personne ce que tu as entendu aujourd'hui. Nous avons besoin de toi et nous t'attacherons à nous, car tu comprends bien qu'il est grand temps pour le pharaon Akhenaton de mourir. C'est pourquoi tu vas le trépaner aujourd'hui encore, et tu veilleras que ton bistouri pénètre assez profondément pour qu'il meure selon la bonne vieille coutume. Mais Horemheb dit:

– Je ne me mêle pas de cette affaire. Mais Aï a raison. Le pharaon doit mourir, pour que l'Egypte soit sauvée. Il n'y a pas d'autre moyen.

Je finis par me calmer et je dis:

– Comme médecin, je ne puis le trépaner, car rien dans son état ne l'exige et les devoirs de ma profession me lient. Mais soyez tranquilles, comme ami je lui administrerai une bonne potion. Il s'endormira et ne se réveillera plus et ainsi je serai lié à vous et vous n'aurez pas à redouter que je dise du mal de vous.

Ayant ainsi parlé, je pris la fiole que m'avait remise Hribor, et j'en versai le contenu dans le vin d'une coupe d'or, et on ne sentait aucune odeur. Je pris la coupe et nous allâmes vers le pharaon. Il avait ôté les couronnes, déposé le sceptre et le fouet et il reposait sur son lit, le visage terreux et les yeux gonflés. Aï alla soupeser les couronnes et le fouet doré, et il dit:

– Pharaon Akhenaton, ton ami Sinouhé t'a préparé une potion. Bois-la pour guérir, et demain nous reparlerons de toutes ces affaires ennuyeuses.

Le pharaon se mit sur son séant et prit la coupe et nous regarda l'un après l'autre et son regard épuisé me transperça, si bien que mon échine en frémit. Puis il me dit:

– On donne le coup de grâce à un animal malade. Est-ce toi qui me le donnes, Sinouhé? Si c'est le cas, je t'en remercie, car ma déception est pire que la mon et aujourd'hui la mort m'est plus délicieuse que le parfum de la myrrhe.

– Bois, pharaon Akhenaton, lui dis-je. Bois pour ton Aton.

Horemheb dit aussi:

– Bois, Akhenaton, mon ami. Bois, pour sauver l'Egypte. Je couvrirai ta faiblesse de ma tunique, comme jadis dans le désert.

Le pharaon Akhenaton but, mais sa main tremblait si fortement que le vin gicla sur son menton. Alors il prit la coupe à deux mains et la vida et il se recoucha. Il ne nous adressa plus la parole, il nous regarda de ses yeux éteints et rougis. Au bout d'un moment, il se mit à trembler de tout son corps, comme s'il avait eu froid, et Horemheb enleva sa tunique et retendit sur lui, tandis qu'Aï essayait les couronnes sur sa tête.